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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 23:27

Tiens voilà Lucien... C'est pas trop tôt, j'allais m'en aller... Ne fais pas cette tête-là, je serais revenu assez vite, je devais seulement passer un coup de fil... Enfin, c'est ce que j'aurais fait si tu n'étais pas arrivé... Je le ferai plus tard, ou demain. Enfin, voilà, comment est-ce que ça va ?


Salut, Mârco Valdo M.I., tu sais bien comment ça va, on se fait toujours accrocher à gauche et à droite, par l'un par l'autre, pour ceci, pour cela, pour rien, pour des nouvelles, pour un petit service ou un renseignement... de sorte qu'on n'arrive pas à avancer. On m'interpelle de partout; Lucien ceci, Lucien cela... Tu sais quoi ? Tu as entendu ?... Voilà pourquoi j'arrive parfois un peu plus tard que je ne l'ai prévu. Mais je suis là, c'est l'essentiel; enfin, si tu es là aussi.


L'affaire est réglée, Lucien mon ami aux longues oreilles et aux dents d'albâtre. Et en plus, je ne faisais aucune réprimande, je voulais seulement que tu saches pour une prochaine fois que si tu es un peu en retard et que je ne suis plus là, il faudra que tu attendes un peu à ton tour car sans doute, je reviendrai... Les histoires n'attendent pas et puis, on a du public et celui-là, on ne peut le laisser tomber.


Tu as parfaitement raison, Mârco Valdo M.I. mon ami aussi. Et à propos de public, qu'as-tu prévu pour cette rencontre. Une chanson ? Deux chansons ? Une suite d'Achtung Banditen ! J'en frémis encore de ce qu'ils ont fait à ce garçon, comment s'appelait-il encore ?


Oui, moi aussi, mon brave Lucien, j'en suis encore tout en colère de ce qu'ils ont fait à Salvatore Cirincione, car tel est son nom. Et puis, je ressens encore ce profond mépris pour ces deux salauds qui ont vendu leurs amis et qui en plus, viennent les narguer en prison et pendant qu'on les torture. Ils sont tout à fait ignobles, ces deux-là... Ils s'appelaient Zedda et Paghera., au cas où tu les croiserais, tu pourrais toujours leur filer un coup de pied ou les étendre pour le compte... Cela dépendra de la circonstance ou simplement, les fusiller... du regard, s'il n'y a rien d'autre à faire. Car ils doivent être protégés en permanence, sinon... Pareils pour les autres ... Ça me rappelle mon grand-père, dont le fils, en l'occurrence mon père, était mort suite à des tortures et qui avait été arrêté suite à une dénonciation. D'abord, on a retrouvé le dénonciateur; ensuite, on lui expliqué suffisamment clairement le point de vue; il en a éprouvé un tel remords qu'il en est mort sur le champ. D'accord, l'explication était un peu rude... Et des années plus tard, mon grand-père racontait cette histoire et il était clair que s'il avait fallu recommencer l'explication, il l'aurait recommencée volontiers. Ainsi, il attendait le retour au pays d'un ancien kollabo avec l'intention d'aller également lui expliquer son point de vue... L'autre est mort à l'étranger sans jamais oser rentrer au pays. Il devait savoir ce qui l'attendait. Ce sont des histoires anciennes, sans doute, mais elles montrent bien ce qui attend les traîtres du genre.


Je comprends parfaitement ton grand-père, dit l'âne en prenant un air grave. Je suis très d'accord avec lui; tiens, je ne serais pas un âne, j'aurais expliqué mon point de vue tout comme lui, je veux dire avec les mêmes instruments didactiques. Il est vrai, comme tu me l'as si bien dit, que nous les ânes, nous avons notre célèbre coup de pied... Mais cela nous éloigne peut-être du sujet...


Pas du tout, tu vas voir. C'est bien une suite d'Achtung Banditen !, que je vais te présenter. Mais elle vient d'un journal publié à l'époque, un journal de la Résistance, publié à Florence et dont un des rédacteurs était l'écrivain que j'ai beaucoup traduit Carlo Levi. Comme tu le sais, Carlo Levi était un résistant au fascisme depuis de nombreuses années ( en fait, depuis plus de vingt ans), il avait été confiné en Lucanie, il s'était exilé de nombreuses années et seule l'arrivée des troupes allemandes en France l'avait contraint à quitter ce pays. Peintre connu, il avait eu, à ce moment, l'accord et même le billet pour partir aux États-Unis comme réfugié et il a choisi de rentrer clandestinement en Italie. Mais évidemment pas dans sa ville qui était Turin, je te le rappelle, mais bien à Florence où il repris ses activités de militant politique antifasciste et où il fit partie de la Résistance. Il fut cependant emprisonné aux Murates et libéré par la chute du régime de Mussolini en 1943. Dès alors, il reprit ses activités clandestines et comme il ne pouvait pas sortir le jour, il écrivit, enfermé, le fameux « Cristo si è fermato a Eboli ». Dès la libération de Florence, il devint un des principaux rédacteurs de ce journal « libéré », c'est-à-dire repris aux fascistes par le Comité de Libération, dont le titre était auparavant «  La Nazione » et avait été renommé « La Nazione del Popolo ».

 


Faux papiers de Carlo Levi, alias Carlo Carbone

 


Si je comprends bien, dit Lucien l'âne aux pieds agiles, Carlo Levi était un de ces terroristes...de ceux pour qui on criait Achtung Banditen !...


Très exactement, mon cher Lucien, un de ceux-là qui constituaient des bandes armées pour mitrailler les convois, faire sauter des bombes, dérailler des trains, attaquer les représentants des autorités... Bref, des hors-la-loi. Et quand les nazis ou les fascistes les arrêtaient, ils les torturaient, les fusillaient, les envoyaient dans des prisons spéciales, ou dans dans des camps d'extermination... Évidemment, Carlo Levi aggravait son cas du fait d'être Juif.

 


Peloton d'exécution fasciste (Tableau de Carlo levi)


Il en faut du courage pour être terroriste, constate l'âne. Et, ajoute Lucien l'âne attentif, de quoi il parle dans son article...


C'est un article rempli d'une grande espérance dans l'avenir de l'Italie, dit Mârco Valdo M.I., et en même temps d'une analyse assez pertinente des intentions et de la monarchie et des « Alliés » à l'encontre de la Résistance, à l'encontre du peuple italien. Et ce qui se passera dans les années qui suivirent, montrera qu'il n'avait pas tort.
D'abord, la circonstance est spéciale : le 8 septembre 1943, un an jour pour jour avant cet article, le gouvernement italien, celui du roi, sous la pression populaire a dû rompre avec les Allemands et donc, déclarer la guerre à ses anciens alliés et dès lors, s'engager à libérer l'Italie et des Allemands et ceux qui leur resteraient fidèles. Et comme tu sais, il y en aura : les fascistes. Telles sont les circonstances, mais ce que Carlo Levi évoque surtout, c'est que la révolution italienne est en marche et qu'elle est porteuse de l'avenir. Et il conclut l'article en disant qu'elle ne fait que commencer. Il avait raison, elle commençait, ce n'était qu'un début... Et à mon sens, c'est une révolution inachevée et fondamentalement une révolution populaire, des pauvres contre les riches et elle est toujours aux prises avec ses ennemis qui – depuis sont revenus au pouvoir. Dans l'histoire, ce retour s'appelle une restauration. L'Italie est littéralement en état de restauration.

 


La nécessaire révolution italienne (tableau de Carlo Levi)



Et alors, dit l'âne un peu interloqué, que crois-tu que...


D'abord, mon ami Lucien, je te ferai remarquer que tu es présent dans le tableau de Carlo Levi aux côtés des révolutionnaires. ensuite, pour répondre à ta question, je ne crois rien. Je pense cependant, pour répondre à ton interrogation, qu'en effet, nous ne sommes qu'au début et que les restaurations n'ont jamais été que des périodes où l'histoire semblait endormie, où elle cafouillait en quelque sorte, où elle se mettait en apnée, dans une sorte de suspension avant de repartir... L'histoire ne se fait pas toute seule, elle dépend aussi des hommes... Certains ont intérêt à sa torpeur, les gens au pouvoir et leurs alliés, mais aussi ceux qui d'une façon ou d'une autre participent au système sans se rendre compte que c'est le meilleur moyen de le maintenir en place....


Oh, oh, dit l'âne Lucien, nous autres les ânes, nous ne collaborons qu'avec une extrême réticence – le plus souvent sous la menace. Cependant, quand nous voulons aller quelque part pour en quelque sorte notre propre compte, nous avançons lentement. Mais nous finissons toujours par arriver où nous voulons aller...


Soyons des ânes alors, dit Mârco Valdo M.I.



8 septembre

(La Nazione del Popolo, 8 - 9 septembre 1944)



8 septembre 1943. Un an est passé, le plus tragique peut-être de l’histoire d’Italie, rempli de ruines atroces et de deuils, mais fécond des germes d’une civilisation qui se rénove ; une année durant laquelle le peuple italien, à travers la misère et la mort, prit finalement en mains son destin et se libérant des anciens ennemis, il mena sa guerre.

Le 25 juillet, le régime fasciste tomba. Depuis un certain temps, la crise était manifeste. L’opposition populaire triomphait, le refus de combattre pour la plus impopulaire des guerres portait ses fruits. La fracture, jamais colmatée, entre le régime et le Pays, était désormais complète. Les grèves de mars, les premiers mouvements populaires de révolte dans l’Europe opprimée, avaient semé le glas funèbre du fascisme.

Le fascisme, qui était né et s’était consolidé à travers l’alliance avec la monarchie, avec celle que Mussolini appela récemment la Diarchie, chercha à sauver le sauvable avec un nouveau compromis monarchique. Monarchie et armée acceptèrent le jeu, en cherchant à le retourner à leurs fins, comme une manœuvre politique habile mais funeste, est destinée finalement à l’insuccès.

Il s’agissait de prévenir le désormais inarrêtable mouvement populaire, se « sauver », encore une fois, l’Italie de la révolution. Le régime fasciste venait, bien sûr, d’être abattu, mais seulement pour empêcher qu’il tombât sous les coups de la vraie Italie ; Il venait d’être abattu pour sauver substantiellement ses raisons et ses prémisses. La Diarchie se scindait pour se faire, finalement, Monarchie. Le 25 juillet n’a qu’un seul sens : la Restauration. Ce n’est pas par hasard que Victor Emmanuel prononça, à ce moment, une phrase involontairement significative, et digne de rester parmi les mots célèbres ; à quelqu’un qui lui conseillait d’abdiquer, il répondit : « On n’a jamais vu qu’un roi abdique pour avoir changer un ministre. » Le souvenir anachronique de la Monarchie de droit divin, caché dans quelqu’obscur pli de sa conscience ; s’exprima ce jour-là par sa bouche.

Tombé le régime, il s’agissait de faire obstacle par tous les moyens au développement de la nécessaire révolution italienne, d’empêcher le peuple, en parlant à haute voix de liberté, de réaliser par ses propres moyens, sa liberté effective. Dans ce but, la guerre fasciste devait continuer. Dans ce but, on devait gouverner sous l’état de siège ; on devait empêcher que le peuple s’armât ; on devait interdire les partis, seule manifestation de la volonté des Italiens. Dans cette œuvre de restauration, la Monarchie et les chefs de l’armée eurent pour alliés la masse anonyme des fascistes et leurs suiveurs, et les résidus du préfascisme restés immobiles et réfractaires à vingt années de lutte et de bouleversement des toutes les valeurs.

La volonté des Italiens et la force des événements ne permirent pas le succès de cette tentative antihistorique. Le peuple réclama à cor et à cri la paix immédiate avec les Alliés et la guerre contre les Allemands. Les ouvriers de Turin et de Milan se mirent en grève avec ces exigences et la grève eut le caractère de nette affirmation politique révolutionnaire, malgré la tentative des ministres de Badoglio, accourus à grande vitesse pour chercher, avec la technique corruptrice habituelle des améliorations économiques, pour lui donner un aspect purement syndical. Les partis, légalement interdits, multiplièrent cependant leur activité. Les soldats ne se battaient plus. La crise du régime de restauration monarchico-militaire dura quarante-cinq jours et déboucha sur le 8 septembre. Sous la poussée populaire, le gouvernement Badoglio fut contraint à l’armistice et à la guerre contre les Allemands ; il fut par cela contraint, pratiquement, à renier sa politique et à disparaître.

Si le 25 juillet représente la fin du fascisme comme régime, le 8 septembre fut donc la fin de la Restauration monarchico-militaire. La monarchie était fasciste ; la caste dirigeante de l’armée était fasciste ; placés face à l’obligation de s’allier au peuple italien et de combattre à ses côtés, ils manquèrent honteusement à leur devoir et ils se dissipèrent comme un brouillard. Chacun de nous a assisté à l’ignoble comportement de tant de généraux et de tant d’officiers qui désarmèrent leurs soldats et empêchèrent toute résistancei. Le roi ne put que fuir ; Badoglio que faire une proclamation ambiguë, sans conviction et sans dispositions précises. Une grande part de ceux qui avaient de hautes ou de basses responsabilités de commandement ne surent que trahir. Le peuple italien resta seul et désarmé contre l’envahisseur allemand.

Ainsi finit dans l’impuissance et dans la confusion, ce qui aurait dû être la seconde incarnation du fascisme. Ainsi tombèrent pour toujours ces forces dynastiques et militaires qui n’avaient jamais réussi, dans l’Italie moderne, à s’associer à la vie réelle du Pays, mais lui étaient, au contraire, toujours restées étrangères et ennemies.

Le peuple italien commença, le 8 septembre, l’épreuve sanglante de son courage. Notre terre réduite à un champ de bataille, le peuple italien trouva en soi, et en lui seul, la force et les motifs idéaux pour combattre. Déserté par ses anciens régisseurs, il créa, avec ses Comités de libération nationale, les premiers organes autonomes de sa liberté, les premiers vrais gouvernements et parlements populaires. En proie à un ennemi féroce, abandonné par ses défenseurs naturels, il se défendit tout seul et il fonda, à la place de l’armée fasciste, l’armée populaire partisane.

Le 8 septembre 1943 marqua la date de la fin, dans la vie politique italienne, des vieilles forces réactionnaires. Incapables de surmonter l’abîme historique qui les sépare de la nouvelle vie de l’Europe, incapables d’affronter des événements trop grands, qu’ils avaient toutefois, de tant de façons, contribué à déchaîner, ils ne pouvaient que crouler ainsi, avec une fin veule. L’Italie fut, de leur chef, dévastée et ruinée ; mais elle sut réagir à sa mésaventure et créer les bases d’un nouvel État et elle prépara, dans la douleur présente, avec ses seuls forces, son avenir.

Le 8 septembre 1943 marqua la date du commencement de la révolution italienne qui est seulement à son début.

i L’attitude des officiers et généraux résultait des ordres (contre lesquels ils ne se sont pour la plupart jamais élevés et qu'ils ont appliqués avec zèle) qui leur étaient donnés par le gouvernement Badoglio qui, sous les pressions des Alliés, ne souhaitait pas que l’armée italienne se transforme en armée populaire et pour les mêmes raisons et sous les mêmes pressions, le gouvernement ne souhaitait pas non plus qu’elle aide la résistance, porteuse de révolution, ni qu'elle entrave le travail de liquidation mené par les Allemands. Rappelons que c’est à ce moment également que les « Alliés » ont interrompu les parachutages d’armes, vivres, médicaments et munitions à la résistance ; rappelons enfin l’extrême lenteur de la progression des armées alliées vers le Nord de l’Italie et les injonctions concomitantes du commandement allié à cesser les actions de résistance.

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