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2 août 2008 6 02 /08 /août /2008 22:23




Tu es bien installé, on peut commencer ?, demande Mârco Valdo M.I. à l'âne encore dans les nuages.

 

Quoi ? Que dis-tu ?, demande Lucien tout désorienté.

 

Je te demande si tu es prêt à m'écouter ou si je m'en vais tout de suite..., déclare Mârco Valdo M.I. d'un ton solennel et sévère en riant bien par devers lui, cependant.

 

Oui, oui, je suis tout ouïe, dit l'âne en agitant ses oreilles de gauche à droite, puis de droite à gauche et en les faisant balancer d'avant en arrière et d'arrière en avant avec un arrêt au milieu du mouvement. Au cours de cet arrêt, il tient ses oreilles droites comme des mâts d'un trois-mâts.

 

Non, ça, ça ne va pas, dit Mârco Valdo M.I.. Il n'a que deux oreilles... Où serait le troisième mât ? Je te le demande...

 

Tu veux voir, dit Lucien tout guilleret...

 

Non, non, dit Mârco Valdo M.I., je sais bien que c'est un mât imaginaire, juste là pour faire l'image. Laissons tomber.

 

Reprenons, dit l'âne en agitant à nouveau ses oreilles comme... Ceci pour éviter la discussion, sinon l'affaire devient circulaire et on tournerait ici comme dans l'Enfer de Dante et je ne m'appelle pas Virgile, conclut Lucien.

 

Donc, on peut commencer avec ou sans Dante... dit Mârco Valdo M.I.. Écoute-moi, mon ami Lucien, aujourd'hui, c'est la veille de demain.

 

Euh, dit l'âne un peu interloqué, oui, sans doute...Aujourd'hui, c'est la veille de demain comme hier était la veille d'aujourd'hui. Mais vraiment, je ne vois pas où tu veux en venir...

 

Je disais ça, dit Mârco Valdo M.I., pour t'annoncer le programme du samedi soir qui ne sera ni la fièvre, ni le bal, ni le café-concert... et comme demain, c'est dimanche, il serait bien que ce ne soit pas des chansons. Et puis, il y a déjà un certain temps que nous avons laissé notre ami Camenisch dans ses prisons...

 

Alors, tu vas parler de Marco Camenisch, ce soir. C'est une bonne idée; je me demandais si des fois, tu ne l'avais pas abandonné...

 

Pas question de ça, Lucien mon âne ami. J'ai dit que je racontais tout le livre et je le ferai, sauf accident, bien entendu.

 

Voilà qui me rassure et me plaît bien, dit l'âne en penchant la tête vers son genou pour y mordre un bon coup. Satanés taons; décidément, les taons sont difficiles. Ils me piquent tout le temps et en plus, ensuite, ça chatouille pendant un bon bout de temps, les piqures de taons.

 

Je te crois volontiers, dit Mârco Valdo M.I.. D'ailleurs, j'ai déjà été mordu par des taons; c'est douloureux. Mais revenons à notre histoire d'Achtung Banditen ! Tu te souviens que Marco Camenisch avait été blessé lors de son arrestation, qu'on l'avait menacé des pires choses, qu'on le soignait avec des méthodes un peu sadiques et que les Suisses avaient demandé son extradition. Enfin, son procès et celui de Giancarlo allait s'ouvrir bientôt. Et bien, nous en sommes là au moment où reprend le récit. On ne sait pas trop qui est le locuteur (celui qui parle, bougre d'âne...); ce doit être celui qui a écrit ce livre, Piero Tognoli. Que dit-il ? Voici :


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




On est le matin du 12 juin et on attend le fourgon cellulaire de San Vittore.

Marco a été transféré à Milan au début de mai, surtout pour désynchroniser son adresse carcérale du siège de son procès. Giancarlo a récemment été assigné à résidence.

Nous sommes tous plutôt émus car c’est l’occasion, depuis des mois, de revoir notre grand ami Martino, même s’il est menotté et avec de tels cordons de forces de l’ordre qui comptent les présents, contrôlent les papiers, fichent et aiguisent leur vue pour mettre à jour leurs archives.

Le tribunal de Massa est une construction moderne en béton armé qui pourrait sembler un institut technique. Là, désormais, nous sommes chez nous et comme dans le jeu des trois cartes, on s’y retrouve parfois dans le rôle d’accusé, de témoin ou du public. Puis, les cartes se mélangent à nouveau et les rôles changent... Seuls, les avocats, les juges et le Procureur (PM) restent toujours à leur place.

Bonne participation aussi des compagnons d’ailleurs et saute aux yeux alors la présence d’une fille de trente ans aux longs cheveux lisses et très noirs qui semble sortie d’un roman de Scorza. Elle s’appelle Manuela et elle a commencé à écrire à Marco après avoir lu son histoire sur Anarres. On fait aussi connaissance avec Rambert, l’avocat zurichois de réputation internationale qui s’occupe des ennuis helvétiques de Marco. Un gars tranquille, sympathique et fort décidé qui lie immédiatement connaissance avec l’avocat Focacci qui défend Marco à Massa.

 

J'interromps un instant la lecture pour te signaler comment les choses se mettent en place. Les acteurs du romancero de Marco Camenisch arrivent en scène l'un après l'autre. Marco Camenisch, puis Giancarlo, puis une fille qui s'appelle Manuela, puis Rambert, l'avocat suisse de Marco Camenisch et son avocat italien Focacci.

Par ailleurs, on voit au travers du récit combien Martino-Marco était humainement apprécié par les gens qui l'avaient côtoyé dans le « civil », lorsqu'il pouvait vivre comme un être humain et pas comme une bête en cage.

Je reprends le récit et arrive un personnage nettement moins sympathique :

 




 

 

Le fourgon bleu tarde à arriver et tandis qu’on sonne, de la salle d’audience s’avance un type distingué, dans la soixantaine, qui veut nous poser quelques questions. Annaberta nous a avisé qu’il s’agit d’un journaliste de Elick, une feuille à scandales de Suisse allemande qui a déjà publié trop d’infamies à propos de Marco. Nous le traitons – verbalement – de méchante façon et il s’éloigne plutôt perturbé. On aurait bien envie de lui faire dégringoler les escaliers à ce chacal de la désinformation, mais ce n’est certainement pas le meilleur endroit et des ennuis nous en avons déjà assez…

Finalement, le fourgon arrive et nous entrons tous dans la salle d’audience. Marco et Giancarlo semblent en bonne forme, sereins, pour un peu, on ne dirait pas des inculpés d’un procès avec des accusations aussi lourdes. L’audience est une tempête silencieuse d’émotions, de regards intenses, de saluts à peine esquissés, de cœurs battants en ordre dispersé…

La défense obtient le renvoi du procès en raison de la formulation irrégulière des chefs d’accusation. Il aura lieu peut-être en septembre ou en octobre. Marco est renvoyé dans les cercles dantesques de l’enfer de San Vittore et à nous, il reste beaucoup de rage et une gerbe de joie suffoquée par un nœud de tristesse qui rend le sang amer.

 

Est-ce que cela ne te frappe pas toi, mon ami l'âne Lucien, toi qui as connu bien des malheurs depuis si longtemps de voir la sympathie simple et presque banale qui émane de ces gens qui se déplacent pour venir le peu de temps qu'on leur autorise se grouper un instant auprès de leur ami Martino-Marco.

 

Oui, oui, je l'ai bien senti, dit l'âne. J'ai aussi remarqué qu'ils le faisaient sous les yeux du pouvoir et qu'ils prenaient ainsi le risque d'être fichés. C'est d'ailleurs ce qui arrive... et je crois bien savoir que ça arrive de plus en plus et avec tout leur matériel électronique, informatique, leur cartes d'identité digitalisées, leurs mini-caméras, les écoutes téléphoniques... les gens sont de plus en plus surveillés et dès lors, c'est logique, je veux dire c'est dans la logique de tout système de fichage et de surveillance, ils sont de plus en plus souvent suspects... et de suspects à présumés coupables et de présumés coupables à terroristes... On y est vite. J'ai comme l'impression que leur manie de la surveillance crée le terrorisme; ils sont comme Blanche-Neige qui voyait des nains partout... Eux, ils voient des terroristes partout. Achtung Banditen !

 

Évidemment, il y a de ça, mon ami l'âne. Tu parles d'or. C'est comme ça que fonctionnent les régimes totalitaires, c'est-à-dire les régimes qui veulent contrôler, maîtriser la totalité de leur univers et qui ont d'ailleurs tendance également à l'étendre...  Car c'est ça, un régime totalitaire... D'ailleurs, dans ces sytèmes, il n'y a jamais assez de places dans les prisons, jamais assez de gardiens... Mais revenons au récit. Quelques lignes de la main de Marco Camenisch et puis, retour aux amis. On passe de l'un à l'autre, sans prévenir, un peu comme dans la vie. Une chose arrive, une autre vient s'insérer sans qu'il y ait de coupure...

 

Milan, San Vittore, 30 juillet 1992

 

Par une sentence du 16 juillet, mon extradition vers la Suisse est consentie. De Zurich, mon défenseur écrit que les autorités helvétiques veulent me mouiller à tout prix pour l’homicide du héros en tenue, sur la seule base de leur conviction de mon implication.

Je reçois le Zombi libéré, un petit journal suisse en langue française qui publie un article en solidarité avec moi. Un remerciement pour la solidarité économique aussi aux compagnons d’Ancône de la CNNPVP (Caisse nationale pour les victimes politiques).

 

 

Halte du métro S.Agostino. Un bref trajet à pied et la forteresse de S.Vittore est devant nous. Nous parcourons une partie de la muraille interminable et nous nous glissons dans l’entrée réservée aux visites de parents. Derrière une vitre quelques guichets, mais les uniformes qu’on voit à l’intérieur ne font pas penser aux employés de la poste.

Un chaos de marché couvert durant la fête du poisson. Ce n’est certes pas un fragment de la Milan bon chic, même si certains parents en visite font penser à un incident de parcours de quelque politicien véreux.

On fait la file et on attend l’appel. On tend l’oreille au portillon et je reste à côté d’Annaberta qui a quelques problèmes avec la langue italienne.

Un quart d’heure, peut-être vingt minutes et l’appel arrive « Kamenisk ! » . C’est un hurlement prononcé dans un style sec et teutonique qui ne laisse aucune ombre de doute. Annaberta et Renato peuvent finalement entrer au parloir.

 

Tu auras, mon cher Lucien, noté l'apparition d'un nouveau personnage qui s'appelle Renato et qui est le frère de Marco Camenisch. Ici, il accompagne Annaberta, qui est leur maman. Tu verras dans la suite du récit que Renato compte beaucoup pour Marco.

 

Dans le passage qui suit, un des grands combats de Marco Camenisch – lui-même sévèrement emprisonné – apparaît et annonce la lutte que Marco Camenisch ne va jamais cesser de mener pour la défense des autres prisonniers et contre les conditions infernales des prisons italiennes et par la suite, suisses. On verra plus tard qu'il a failli y laisser la vie et même plusieurs fois lors de ses grèves de la faim. Je te dis ça, dit Mârco Valdo M.I., pour que tu comprennes d'entrée de jeu de quoi Marco Camenisch parle. Il cite aussi Pianosa et avant d'aller plus avant, je vais te donner deux trois indications concernant cette île charmante au large de la Toscane. Ce sont des informations diffusées par un office de tourisme sous le titre « Vacances en Versilia ». Tu vas tout de suite comprendre l'infamie de la chose, c'est proprement hallucinant. J'ouvre la parenthèse : « Protégée par la prison pendant 142 ans, colonie pénale avant et prison de haute sûreté jusqu’à nos jours, l’île « plane » (pianosa) est une ressource unique : les prairies de Posidonia représentent une vraie et propre « nursery » de la faune en poissons de la haute Mer Tyrrhénienne, là se trouvent les catacombes les plus importantes au nord de Rome, la Villa Romana de Agrippa, le Sanatorio de Punta Marchese où Sandro Pertini fut confiné... Il ne faut pas négliger, entre autres choses, les potentialités représentées par les structures de la prison, qui sont considérées « monuments » modernes de l’histoire de notre pays... Le mur qui partage en deux l’île, édifié en 1978, représente lui aussi un témoignage « historique » à valoriser . Dans la partie malheureusement fermée se trouvent les baies et les rochers parmi les plus beaux de tout l’Archipel Toscan. Pianosa est aussi la seule des îles toscanes à être composée entièrement de roches sédimentaires. Comme le territoire de l’île est de nature calcaire et très plat, elle a été cultivée depuis les temps anciens. ... Auguste y emprisonna son neveu Postumio Marco Giulio Agrippa, qu'il fit tuer. ... l’île abrite le pénitencier et elle est donc une île fermée, où l’on ne peut débarquer seulement qu'avec un permis du Ministère de l’Intérieur .... » et je referme la parenthèse.

 




 

 

Ce n'est quand même pas possible, dit l'âne qui n'en croit pas ses oreilles qu'il a pourtant grandes et très actives, comme on sait. La prison comme ressource touristique, l'île coupée en deux par un mur, comme Berlin. Une île prison en quelque sorte, un bagne... N'ai-je pas entendu que Mussolini y avait fait enfermer Sandro Pertini... J'hallucine, dis-moi que ce n'est pas vrai...

 

Non, non, c'est bien réel. Et encore, je ne t'ai pas tout lu. C'est proprement délirant. Les prisonniers et les poissons, richesses touristiques de l'île plane; ça plane en effet et fort haut dans la stratosphère... Suite du récit de Marco Camenisch...

 

 

Milan, San Vittore, 3 août 1992.

 

Suite à l’application du décret Scotti-Martelli, de Pianosa parviennent de sources sûres les premières nouvelles alarmantes. Les tabassages et les injures aux détenus et à leurs familles sont à l’ordre du jour, la situation est pire que dans la période 1982-1986. Il y a une heure d’aération sur quatre, avec défense de parler. Dans le parcours entre les sections et les cours, les détenus sont contraints à courir. Les pavements sont trempés et les détenus sont obligés de ralentir pour ne pas tomber, ils sont alors matraqués et frappés de coups de poing sur la tête. La même chose se passe quand les gardiens entrent à deux dans les cellules, par exemple quand on frappe sur les barreaux, sans respect pour l’âge du détenu. Ils tabassent même les septuagénaires.

De nuit, à partir de 23 – 24 h, les gardiens tapent sur les blindages et sautent expressément sur les passages qui surplombent les cellules pour empêcher les détenus de dormir.

Pas de télévision, de journaux, de réchauds et de casseroles en cellule. Les repas administratifs sont immangeables, l’administration donne seulement un litre d’eau par jour quand à l’été, on en prévoit 3 par personne. L’eau du lavabo n’est pas potable, les vers sortent du robinet. Comme trousseau, on consent deux paires de pantalons, de chaussures, deux slips et deux chemisettes. Des lettres seulement à la famille et une heure par mois d’entrevues à travers une vitre blindée. Pour les demandes d’entrevue avec les avocats, la réponse est : « Pas d’entrevue avec les avocats. » Sans compter les déshabillages et les flexions systématiques à l’occasion des nombreuses fouilles corporelles. La prison est encerclée par les camionnettes de police et de carabiniers.

A San Vittore, la tension produite par ce décret est évidente et palpable dans tout le circuit carcéral.

Des quartiers « normaux », les détenus article 14bis sont déplacés à la section spéciale ou d’isolement ou de transit, en attente d’une destination définitive. Ici, à la section spéciale, qui est la pire des « spéciales » quant à la vivabilité, la récréation du midi est supprimée par décret ministériel. Depuis hier, il y a des détenus déjà soumis au décret qui ne peuvent plus avoir ni casserole, ni réchaud ? Nous ne pouvons même pas leur passer un café en cellule.

Le décret ne frappe pas seulement les « boss », mais sans discrimination les personnes avec des positions juridiques ou des peines insignifiantes ou dérisoires. Introduit avec l’excuse de la résurgence terroriste, le décret d’urgence revient à la filière répressive de l’article 90, mais il l’élargit immédiatement à tous les détenus considérés comme dangereux.

Les gardiens eux-mêmes disent que c’est à s’arracher les cheveux lorsqu’on lit les dispositions ministérielles absurdes, vexatoires et confuses qui déboulent continuellement. Même eux craignent la recrudescence de la guerre dans le circuit carcéral qui risque de les frapper de façon indiscriminée eux-aussi.


Qu'en penses-tu ? J'arrête là pour aujourd'hui... J'en ai des nausées, dit Mârco Valdo M.I..


Moi, dit l'âne, j'ai les boyaux qui se tordent d'angoisse et si tu n'étais pas là... Je dois me retenir. Littéralement, c'est à chier... Non, non, je sais me retenir, sinon, je pique un petit sprint et je reviens.

Et du coup, il part au galop....


Lucien, Lucien, reviens !


Proutch, proutch, splotch, splotch...


Voilà, c'est fait, j'arrive, dit Lucien... Mais quand même, j'en ai encore mal au ventre.

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