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31 juillet 2008 4 31 /07 /juillet /2008 23:27
    Lucien, Lucien, dit Mârco Valdo M.I., devine ce qui vient de m'arriver....

 

T'en as de bonnes, toi, dit Lucien l'âne qui s'en venait de son pas lent d'âne. Comment veux-tu que je devine ? Je n'ai aucune idée de la façon dont tu passes tes journées et tu voudrais que je devine. Deviner quoi ? Allons, je vais quand même essayer de te répondre. Tu as rencontré un chameau ?

 

Non, ce n'est vraiment pas ça, dit Mârco Valdo M.I..

 

Tu viens d'être nommé premier trombone de la fanfare..., dit l'âne en se marrant.

 

Non, pas du tout, j'aurais bien aimé, mais je ne joue pas du trombone, dit Mârco Valdo M.I. en souriant. Cherche encore... C'est amusant.

 

Tu as rencontré une nouvelle fiancée..., dit Lucien en clignant de son œil noir comme celui du taureau devant le toréador ou l'œil de Carmen, enfin, je ne sais plus.

 

Arrête tes grimaces grivoises, mon bon Lucien. De toute façon, ce n'est pas la bonne réponse.

 

Il t'est poussé des ailes...

 

Mais enfin, Lucien, tu vois bien que non. Essaye encore...

 

Tu as eu une idée..., dit l'âne ne commençant à s'enfuir de quelques pas, histoire de ne pas être trop bousculer si jamais, il y avait une bourrade de représailles.

 

Espèce d'âne... Ce n'est pas cela du tout et tu n'as pas besoin de t'enfuir, je ne te bousculerai pas.

Les idées, ce n'est pas ça qui me manque, ni ce qui me ferait te demander de deviner, dit Mârco Valdo M.I. en riant joyeusement. Allons, cherche encore un peu...

 

Je ne sais pas moi. On t'invite en Australie ou au Pérou..., dit l'âne un peu excédé.

 

Non, ce n'est pas ça non plus. Mais comme je vois que tu commences à t'énerver, je vais te le dire. J'ai fait la sieste tout l'après-midi... et j'en suis encore tout rempli de cette sorte d'état sommeillant où on se sent particulièrement bien et tout prêt à retomber dans un sommeil plus profond encore, dit Mârco Valdo M.I..

 

Ah, dit l'âne en faisant des yeux ronds comme des boules de pétanque. C'est ça, je me disais bien que tu avais un air bizarre, un peu endormi. Mais enfin, moi, c'est tous les jours que je fais la sieste et c'est tous les jours que je sombre dans un bienheureux sommeil. Évidemment, tout l'après-midi, c'est beaucoup, je te le concède, mais avec cette chaleur, je comprends. D'ailleurs, aux pays des ânes, l'Espagne par exemple, mes amis dorment comme ça presque tous les jours. Sauf l'hiver, où ils dorment toute la journée.

 

Allons, allons, Lucien, ne confondrais-tu pas les ânes et les ours...

 

Laisse tomber et parle-moi plutôt de nos histoires... Que comptes-tu me raconter aujourd'hui ? J'avais trouvé fort intéressant ce récit du bombardement de l'hôpital à Rome... dit Lucien l'âne en se retournant brusquement pour se mordre l'intérieur de la cuisse. Ce sont encore les taons qui sont difficiles. Tu n'as pas la suite ?

 

Ah, ah, dit Mârco Valdo M.I. singeant l'âne qui singe le singe Bosse-de-Nage qui ne sait dire que ça. Ah, ah, j'imaginais bien que tu voudrais connaître un peu de la suite et c'est bien tombé, c'est ce que je t'avais préparé aujourd'hui. Et la suite est fameuse...

 

Ah, ah, dit Lucien l'âne, etc... Oui, fameuse en quoi ?

 

Tu vas voir, c'est le 25 juillet 1943. Une date que tous les Italiens corrects attendaient depuis longtemps... Au moins, vingt ans...

 

Ah, oui ?, dit Lucien avec comme une grande interrogation dans la voix...

 

Je te laisse découvrir dans le récit ce dont il s'agit..., dit Mârco Valdo M.I..

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

LA NUIT DU 25 JUILLET.

 

 

Le fascisme finit à l'improviste, avant même qu'une semaine ne se soit passée depuis le bombardement de Rome. Mussolini, tandis que Rome était frappée par les avions de la Vième Armée, était à Feltre pour prendre les ordres de Hitler. Ciano nous a raconté dans son journal que le duce était parti avec la ferme résolution de contenir les prétentions de son allié. Mais, comme d'habitude, ses velléités s'étaient éteintes dès qu'il s'était retrouvé devant Hitler, son ancien élève, qui était désormais devenu son maître.

La presse parla de la parfaite identité de vues entre les deux chefs et il sembla que tout devait se poursuivre comme avant, vers l'inévitable, la tragique conclusion.

Mais dans les derniers jours de la semaine commencèrent à circuler des bruits; on parlait d'une réunion du Grand Conseil du fascisme et de l'ébullition qui montait entre les hiérarques fascistes et dans les milieux proches de la maison de Savoie.

C'étaient des bruits auxquels les Romains accordaient désormais un relatif crédit. Tant de fois en fait, on avait parlé de la fronde de ce hiérarque-ci ou de celui-là, ou de Ciano lui-même, et on savait d'expérience ancienne qu'il ne se passerait rien.

On avait aussi espéré, mais toujours en vain, que l'intervention des vieux politiciens de l'Italie préfasciste, comme Bonomi ou Orlando, pourrait pousser la monarchie à arrêter le délitement. Celle-ci pouvait être la bonne fois.

La guerre allait mal sur tous les fronts. Les Alliés avaient débarqué en Sicile; les gens, épuisés, ne se tenaient plus. Désormais, toutes les villes importantes de l'Italie, Rome comprise, avaient subi des bombardements meurtriers. La faim frappait toutes les couches de la population, exceptés les hiérarques et, peut-être, l'un ou l'autre paysan ou certains secteurs de la bourgeoisie terrienne.

Il n'y avait plus un Italien qui avait le courage de se proclamer fasciste. Dans les rédactions des journaux circulait une sentence qui paraphrasait un des mots d'ordre célèbres du duce : « Celui qui signe est perdu. » Dans les journaux, en fait, les articles habituels qui parlaient de la grandeur du duce et du destin impérial de l'Italie ou de l'immanquable victoire de l'Axe continuaient à paraître, mais plus personne ne signait ces articles.

Le peuple italien n'avait pas voulu la guerre, il l'avait subie. Il avait espéré que, comme ils le lui avaient promis, ce serait une guerre éclair, une guerre qui finirait vite et qui apporterait la richesse à tous. Trois années dures avaient démenti ces illusions et les Italiens, même les plus stupides, avaient compris que le fascisme les avait trompés et trahis.

Le fascisme avait encore le pouvoir et il continuait à persécuter et à commander, mais désormais, l'aversion contre son régime s'étalait ouvertement.

À la maison, chaque soir, après le souper, nous écoutions le journal radio de 22 h 45. Puis, comme presque tous les Italiens, nous nous branchions sur Radio Londres malgré les interférences des stations radio fascistes qui cherchaient à en empêcher l'écoute.

Cela se passa aussi ce soir du dimanche 25 juillet. Peut-être, il y avait-il un peu plus d'attente, de curiosité en raison des bruits qui circulaient en ville depuis déjà deux jours. Rien de précis, ou de clair; seulement la sensation que quelque chose de nouveau aurait lieu. Nous avions soupé, nous étions encore autour de la table; mon père, ma mère, ma sœur, mon frère et moi. Il y avait aussi comme invité chez nous, dans ces jours-là, un neveu de mon père, officier de l'aéronautique, duquel j'étais très ami.

Mon père et moi, dans l'attente, nous jouions aux échecs. À 22 h 45, la radio resta silencieuse. L'émission tardait et ceci nous surpris. Les minutes passaient. Notre curiosité s'intensifia. Ce silence acquit peu à peu une signification. À 23 heures, on entendit la voix du speaker. « Journal radio », dit-il, « Sa Majesté le roi et empereur a accepté la démission du Cavaliere Benito Mussolini. » Le fascisme était fini.

 


Nous nous regardions abasourdis. Je me levai, le souffle coupé; une émotion profonde, une joie sans nom et sans limites, m'avaient traversé d'un coup. Je ne me rappelle rien d'autre dans ma vie que je puisse comparer à cette émotion, à ce bonheur. Le fascisme était fini. Ceci signifiait la liberté. Cela signifiait la fin des morts inutiles, de la destruction et de la désagrégation. Je me rappelle la lumière claire et intense du lampadaire, la visage des miens, heureux et abasourdis comme moi. Leur, ma joie, nos embrassades, nos exclamations.

Il ne nous intéressait même pas de savoir ce qui s'était passé, le comment, le pourquoi. Il nous suffisait de savoir ceci : qu'il n'y avait plus de Mussolini; que le fascisme était fini. Je courus au téléphone, j'appelai Gabriella, une amie, qui était juive. C'était une de mes anciennes camarades d'école qui avait souffert – et pour cela aussi elle m'était chère – des persécutions subies par sa famille. Ma main tremblait tandis que je composais le numéro, j'avais la voix suffoquée quand je lui parlais. « Gabriella », lui dis-je, « Mussolini a été destitué ». «Imbécile », me répondit-elle irritée, « Cela te semble-t-il une façon de plaisanter ? »

Elle n'avait pas encore eu la nouvelle et elle réagissait avec âpreté à ce qu'elle tenait pour une bêtise imprudente. « Gabriella », lui répondis-je, « C'est vraiment vrai, la radio l'a dit il y a un instant. » « Laisse tomber », continua-t-elle à me dire, « ne fais pas l'idiot », mais en même temps sa voix s'ouvrait à l'espérance. Puis, elle y crut et elle courut en pleurant près des siens.

Je sortis sur le balcon, la ville était sombre. Soudain, dans l'obscurité de la nuit, lumineuse, une fenêtre s'ouvrit toute grande, puis une autre, une autre encore.

Les Italiens s'affichaient. Puis, dans la nuit, un homme hurla, de tout le souffle qu'il avait dans son corps, qu'il propulsait à en perdre la voix : « Vive la Liberté ! » Je n'oublierai jamais ce hurlement, cette invocation, cette voix rauque, étranglée. Désormais, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Les lampes déversaient leur lumière dans les rues, où les lampadaires masqués de bleu, l'obscurité, la guerre elle-même finissaient avec sa disparition.

D'autres voix s'unirent à la première, composèrent un dialogue hurlé vers le ciel et les hommes s'appelèrent, se rencontrèrent et s'embrassèrent; ils descendirent dans les rues et se déversèrent en fleuves toujours plus grands vers le centre.

Le fascisme était fini et il ne reviendrait jamais.

 


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