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7 juillet 2008 1 07 /07 /juillet /2008 23:21



Salut, Marco Valdo M.I., dit l'âne rentrant tout guilleret d'une ballade méridienne. Dis-moi, tu m'as l'air bien préoccupé. On dirait que tu songes au destin des hommes depuis la plus haute Antiquité. Tu as la raideur pensante d'une statue de Rodin. Qu'est-ce qui, en somme, te chagrines aujourd'hui ?


Ah, Lucien, je suis bien aise de te voir, mon bon âne amical. Il est vrai que j'ai un souci qui me tracasse, une rumination de longue haleine et dont je ne me départis pas. Je mâche et remâche avec une certaine ardeur depuis au moins un an une affaire que je m'en vais te conter tout à l'heure.


Je me disais aussi, dit l'âne en se mettant à genoux pour saisir un chardon bien vert et fleuri de mauve clair. Je me disais aussi que tu nous couvais quelque chose de pas trop clair. Mais, à part le fait que cela te tracasse, est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?


Ce serait plutôt une bonne, mon brave Lucien. Si j'arrivais à trouver une solution à cette affaire.

Je vais te dire de quoi il s'agit et peut-être pourras-tu m'aider ensuite. Quoique je doute que tu puisses le faire, à moins d'être un âne-ange, un ange-âne, ou un âne magicien, un de ces ânes faiseurs de miracles, comme on en rencontre dans toutes les foires. À moins que tu ne sois un âne ensorcelé...


On ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu, voyons... Où as-tu la tête aujourd'hui ?, sursaute l'âne en lançant une petite ruade. Les taons sont difficiles cet après-midi, ce doit être l'orage qui se prépare. Je disais ça à cause du fait que j'ai été ensorcelé et de plus, je n'ai pas été ensorcelé comme âne, mais comme homme.


Cela fait bien de toi un âne magique. De plus, depuis la plus lointaine souvenance, l'âne a toujours été un foutu cabochard et en même temps, un des plus précieux alliés de l'homme errant.


Oui mais, Marco Valdo M.I., j'ai beau être un cabochard magique et un homme ensorcelé, tout cela ne me dit pas ce qui te tracasse à ce point depuis si longtemps, dit l'âne en sifflant l'introduction au pipeau de Bella Ciao.


Je vais te dire, c'est un tracas d'intellectuel et de moraliste; bref, ce n'est pas trop dans le vent d'ignorance et de grossièreté des temps qui courent. Pour tout dire, il me faudrait reprendre l'affaire depuis le début. Alors, Lucien, mon bon ange aux grandes oreilles souples et luisantes, assieds-toi et écoute-moi; ce sera un peu long. Si tu as soif, ne crains pas de te servir un verre et de m'en servir un par la même occasion. Et maintenant, allons-y, je vide mon sac. Ne m'interromps pas surtout.


Il y a quelques années, une de mes filles m'offrit un livre pour mon anniversaire ou à l'occasion d'une fête. Peu importe, elle m'offrit un livre en italien en me disant je te l'offre, mais tu dois me le traduire, car je brûle de savoir ce qu'il raconte. J'acceptai son offre, d'autant plus qu'elle ajouta qu'un de nos amis était un des protagonistes du livre et que d'ailleurs, ce serait bien que ce livre soit traduit et qu'on le fasse connaître. J'avais donc accepté cette demande et je me mis au travail pour les satisfaire : ma fille et la demande. Tu verras que ce livre est plein de bonnes choses et qu'il est bien de divulguer son contenu. Oh, ce n'est pas une histoire de charlatan ou de mystère à deux sous où l'on révèle les dessous d'un code perdu et retrouvé ou alors, un de ces livre scabreux où l'on révèle les dessous et l'intimité d'une ou plusieurs dames. Rien de tout cela. C'est tout simplement une histoire de prisonnier de guerre. L'histoire d'un prisonnier de très longue durée. Comme tu sais, mon bon ami et compagnon des chemins de montagne, les histoires de prisonniers intéressent les gens et souvent, les émeuvent. On connaît les écrits de prisons de Benvenuto Cellini, La Ballade de la Geôle de Reading d'Oscar Wilde, les souvenirs de Cervantès, les cahiers d'Antonio Gramsci, Il Carcer Tetro de Carlo Levi, Nazim Hikmet, Bobby Sands et tant d'autres. Un arbre par dessus le toit berce sa palme...

Tu te souviens aussi, mon bon Lucien, que Voltaire dénonça l'erreur judiciaire qui frappait Jean Calas et sa famille, qu'il dénonça à cette occasion, les travers judiciaires et publia son « Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas » en décembre 1763. Le scandale qui en résulta fut énorme à tel point que le Roi dut casser les Jugements rendus contre la famille Calas en 1764. Jean Calas (entretemps condamné à mort et exécuté) fut réhabilité, Louis XV paya à la famille des indemnités. Malheureusement, mon brave ami, je ne suis pas Jean-Marie Arouet et nous ne sommes plus au dix-huitième siècle.

Néanmoins, tu as compris que mon tracas tourne comme un corbeau au dessus de la plaine de Marathon au soir de la bataille autour d'une histoire de prisonnier et d'erreur judiciaire. Mais il n'y a pas que ça qui me tracasse. Il y a un deuxième livre qui parle aussi d'une erreur (ou de plusieurs erreurs judiciaires) et d'un prisonnier. Ce sont là des coïncidences qui ne surgirent pour moi qu'après la lecture de ces livres. Tous les deux en italien et donc que j'ai dû – ne connaissant que très mal l'italien – traduire, c'est-à-dire les lire le crayon, stylo, bic... à la main. Ce qui veut dire que je les ai entièrement recopiés dans une autre langue. Donc, ça m'a pris du temps, beaucoup de temps et j'en suis toujours là pourtant avec mon tracas.






 

 

Ma fille m'avait donc offert un livre intitulé : Achtung Banditen ! Je mis l'automne, l'hiver, le printemps et l'été à le traduire. L'automne suivant à le transcrire, l'hiver encore à le corriger. C'est dire si je le connais, cet Achtung banditen ! – là. Un an plus tard, j'étais en promenade sur un marché en Italie, dans la région de l'Abetone sur l'Appenin et dans ce marché hebdomadaire, on vendait de tout : des fruits, des légumes, des épices, du pain, des pâtes, de la viande, du poisson, des gâteaux, des denrées diverses, des objets, des outils, des tissus, des vêtements, des chaussures et... des livres. Des livres pas d'occasion, mais pas vraiment neufs. Des restes de stocks, des livres à prix réduits. Il y en avait un étal plein. Cinq ou six mètres de long et bien un mètre cinquante de large sous une sorte de tente en plein vent. Le soleil était de la partie On déambulait, on flânait sur le marché; nous n'y étions certainement pas pour les livres. Mais mon œil passa sur cet amas de livres en tous genres de la romance à l'eau de rose, au roman salace (le roman salace, crois-moi, mon bon Lucien, très rapidement, ça lasse...), de vies de saints et de saintes et des contes d'exploits de sportifs – tu sais le genre, j'ai grimpé en haut de l'Himalaya avec ma belle-mère sur mon dos et autres exploits aussi fameux, des traités d'astrologie, des récits de guerre, des livres de cuisine, des traités de couture à quatre mains, Tout l'art du monde en vingt cinq volumes, bien épais, des guides touristiques vantant les provinces les plus reculées de Mongolie ou d'Islande, des mémoires de politiciens amnésiques, des livres sur l'histoire des croisades cyclistes et autres fariboles. Il y avait aussi des contes pour enfants, des florilèges, des ouvrages sur la culture du haricot et de la betterave en haute montagne, des légendes de nains poursuivant des géants dans les tourbières de la Haute Silésie, les aventures de Sandokan, quelques De Amicis et les contes de Grimm et d'Andersen... Et soudain, au milieu de ce fatras, un titre me saute aux yeux : Achtung Banditen ! Un autre Achtung Banditen ! Car, au premier coup d'œil, deux conclusions : primo, ce n'est pas le même Achtung Banditen ! ; secundo, c'est un livre intéressant.

Les voilà mes deux livres à traduire, mes deux textes qui me tracassent et ces deux livres qui relatent des histoires de résistance, de prison et d'erreurs judiciaires.


Excuse-moi, Lucien, mon bon âne noir, tu es patient comme un moine en rut, je le vois bien. Mais pour ce soir, pas question. Il est trop tard et je suis fatigué. J'arrête là. Nous reprendrons cette conversation demain.


Mais avant de te laisser, je t'offre la dernière chanson que je viens de traduire pour nos amis de « Canzoni contro la guerra ». Elle ne nous éloigne pas trop de notre sujet. Prisons, injustices, erreurs judiciaires, tortionnaires...C'est une chanson à la mémoire des milliers d'Argentins disparus dans les geôles de la dictature. Je te la présente avec le petit mot d'introduction que j'avais rédigé :


Pour ne pas laisser oublier, ne pas laisser tomber les disparus du bout du monde. En mémoire de tous ceux qu'on fait disparaître, de tous ceux qu'on a fait disparaître et de tous ceux qu'on fera disparaître et à ceux qui chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde de leur vie sont sur le qui-vive de l'espérance. Comme chantait Barbara, dans un autre registre : "Dis quand reviendras-tu?..."



Place de Mai



Chaque jeudi

Toutes les semaines

Avec un mouchoir sur la tête

Pour ne pas oublier


Sur la Place de Mai

Elles vont raconter

Elles portent encore sur leur sein

La chaleur de la respiration.

Enfants de l'espérance

Grandis avec les idées

Contre la nuit noire

du credo militaire.

Des enfants de cette terre

réclament la vérité.

Sur la Place de Mai

réclament la vérité.

Les disparus

réclament la vérité.


Ce fut une nuit noire

qui les a emmenés

Une nuit en uniforme

Qui les a enlevés


Des enfants de cette terre

réclament la vérité.


Sur la Place de Mai

réclament la vérité.

Les disparus

réclament la vérité.


Chanson italienne : Plaza de Mayo – Casa del vento
Version française – Place de Mai -Marco Valdo M.I. - 2008







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