Mais, mais... Lucien, mon bon ami l'âne, tu n'es pas venu tout seul aujourd'hui...
Salut à toi, ô Mârco Valdo M.I., j'ai amené de la compagnie car nous sommes, comme tu le sais, dimanche. Il y a là Félix, que tu as déjà vu, Lola, la belle blanche, Lolita, sa fille toute noire, Enza, l'ancienne, plus basse sur ses pattes et plein d'autres ânes qui s'ennuyaient sur le bord du chemin et qui nous ont suivis. Je leur ai dit...
Oui, oui, mais d'abord, salut à tous les ânes, présents et à venir, car je vois qu'il en vient encore... Que leur as-tu dit exactement ? Que j'allais faire un concert, que je donnerai un récital, là, tout de suite...
Non, non, rassure-toi, Mârco Valdo M.I.. Je leur ai seulement dit que c'était assez sympathique chez toi et que tes histoires en valaient bien d'autres et qu'étant dimanche, il y avait les « canzones du dimanche ».
Ah, c'est mieux..., dit Mârco Valdo M.I.. Alors voilà, mon bon ami Lucien l'âne aux yeux de diamant d'Afrique du Sud, tu as quand même pris certains risques, car tu ne sais pas quelles chansons je vais présenter et si des fois, elles ne pourraient pas en choquer certains... On ne sait jamais avec les ânes.
Oh, oh, dit Lucien l'âne rejetant sa crinière vers le côté gauche d'un coup de tête en se rebiffant. Parce que chez les humains, les choses sont plus claires, il n'y en aurait pas qui trouveraient à redire aux chansons que tu nous présentes.
Sans doute, sans doute, as-tu raison, mais je disais ça pour introduire le sujet du jour. Car aujourd'hui, ce sont des canzones un peu iconoclastes, comme je les appelle.
Ah, ah, dit Lucien l'âne et tous les autres ânes avec lui, imitant Bosse-de-Nage le singe qui n'est pas là et dont on se demande s'il viendra jamais, tout en se disant que dans cette histoire tout est possible. Des canzones iconoclastes et de qui je te le demande...
D'un grand iconoclaste bien de chez nous. Je veux dire un iconoclaste qui s'exprime en chanson et en langue française – de fait, il l'a aussi fait en espagnol et en italien, mais ce fut plus rare. Un iconoclaste moustachu et portant la guitare au travers de la vie en signe de bonne vitalité. Tu l'auras deviné et tous les autres ânes aussi, c'est de Georges Brassens que je parle et que chez nous, on appelle parfois entre nous Tonton Georges, comme s'il faisait partie de la famille.
Oui, oui, crient tous les ânes en chœur, on le connaît et on l'aime beaucoup. Dis-nous quelles chansons tu veux nous présenter... Là, maintenant.
Mesdames les ânesses, Messieurs les ânes, je m'en vais vous les présenter, mais comme vous le savez, j'aime faire un peu durer le plaisir, je vous les présenterai l'une après l'autre, de sorte que vous pourrez – à votre aise – supputer la suivante. Le jeu bien sûr ne comporte que trois chansons.
Oui, oui, c'est un excellent jeu, cacophonisent les ânes. Certains capables de dire des mots, les autres brayant tout simplement. Allons-y.
Vous connaissez le penchant iconoclaste de Tonton Georges et son peu de goût pour les officialités républicaines et même, si elles avaient été des officialités KK comme à Vienne à la Belle époque – KK se prononce bien entendu comme caca et rassemble les initiales de Kaiser et König, l'Empire austro-hongrois étant appelé l’Empire K.K. (Kaiserlich Königlich), appelé aussi Kakania , notamment dans Musil et Jaroslav Hašek et Cacanie en français. Je vous conterai peut-être un jour les aventures du Dobrý voják Švejk et surtout, les mésaventures de Cveik dans ses relations avec les mouches, l'Empereur François-Joseph et la Cacanie.
Oui, oui, disent les ânes en tapant en cadence des pieds, le gauche, le droit, gauche, droit, gauche, droit, mais uniquement à l'avant. Mais viens-en au fait... Quelle est la première chanson ?
La première des chansons s'intitule tout simplement « La Légion d'honneur » et quand on connaît l'importance que la France rituelle, celle des élites, des nouveaux et anciens riches, des militaires... accorde à la Légion d'Honneur, que le futur Empereur créa pour récompenser ses fidèles et en tout premier lieu, ses guerriers...
Je cite cet incontestable extrait du site officiel de la Grande Chancellerie de la Légion d'Honneur, dont la devise est : Honneur et Patrie.
« La Légion d'honneur
Le 29 floréal an X (19 mai 1802), est promulguée la loi portant création et
organisation de la Légion d'honneur, après avoir été adoptée par le Corps législatif par 166 voix sur 276 votants.
Le nouvel ordre, dû à l'initiative du Premier Consul Bonaparte, se voulait un corps d'élite destiné à réunir le courage des militaires aux talents des civils, formant ainsi la base d'une nouvelle
société au service de la Nation.
Il élargissait donc à tous les citoyens le principe des décorations nationales établi dans l'article 87 de la Constitution de l'an VIII et réservées « aux guerriers ayant rendu des services éclatants en combattant pour la République ». (fin de citation).
Oh là, là, disent les ânes, comme c'est sérieux et comme c'est pompeux.
Pour bien préciser les choses car Tonton Georges en parle dans la chanson, on dira que la Légion d'Honneur est l'insigne suprême de l'« establishment » français et pour en bénéficier, il faut montrer son curriculum et patte blanche aux Césars de l'élection. On la porte à la boutonnière sous la forme d'un ruban ou d'une petite rosette, façon de faire savoir avec une discrétion tonitruante qu'on en est ou qu'on en fait partie, comme on voudra. Elle peut même finir en croix. Je vous l'accorde volontiers, tout cela à l'air très incroyable et d'un désuet tel que même le Sire de Cro-Magnon a l'air tout à fait contemporain par rapport à ces antiquités. Faut-il rappeler qu'on est au vingt et unième siècle et qu'on devrait avoir atteint un certain degré de maturité intellectuelle et morale et que dès lors, un être humain devrait éviter de se laisser entraîner dans pareils enfantillages . On comprend que Georges Brassens ait joyeusement pourfendu le rituel « républicon » qu'elle incarne.
Il a bien raison, il a bien raison, crient les ânes en se balançant.
Bref, continue Mârco Valdo M.I., quand Tonton Georges tourne la Légion d'Honneur en dérision et je vous jure qu'il n'y va pas de main morte, il commet un acte de salubrité publique et ne l'envoie pas dire aux fauteurs de guerre et autres tenants de l'ordre établi.
Et de fait, « La Légion d'Honneur » ne pardonne pas. Écoutons-la, conclut Mârco Valdo M.I..
La Légion d'honneur
Chanson française : Georges Brassens – 1985
Tous les Brummel, les dandys, les gandins,
Il les considérait avec dédain
Faisant peu cas de l'élégance il s'ha-
billait toujours au décrochez-moi-ça.
Au combat, pour s'en servir de liquette,
Sous un déluge d'obus, de roquettes,
Il conquit un oriflamme teuton.
Cet acte lui valut le grand cordon.
Mais il perdit le privilège de
S'aller vêtir à la six-quatre-deux,
Car ça la fout mal saperlipopette
D'avoir des faux plis, des trous à ses bas,
De mettre un ruban sur la salopette.
La légion d'honneur ça pardonne pas.
L'âme du bon feu maistre Jehan Cotart
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l'empêcher de boire un pot
C'était ni plus ni moins risquer sa peau.
Un soir d'intempérance, à son insu,
Il éteignit en pissotant dessus
Un simple commencement d'incendie.
On lui flanqua le mérite, pardi !
Depuis que n'est plus vierge son revers,
Il s'interdit de marcher de travers.
Car ça la fout mal d' se rendre dans les vignes,
Dites du seigneur, faire des faux pas
Quand on est marqué du fatal insigne.
La légion d'honneur ça pardonne pas.
Grand peloteur de fesses convaincu,
Passé maître en l'art de la main au cul,
Son dada c'était que la femme eut le
Bas de son dos tout parsemé de bleus.
En vue de la palper d'un geste obscène,
Il a plongé pour sauver de la Seine
Une donzelle en train de se noyer,
Dame ! aussi sec on vous l'a médaillé.
Ce petit hochet à la boutonnière
Vous le condamne à de bonnes manières.
Car ça la fout mal avec la rosette,
De tâter, flatter, des filles les appas
La louche au valseur; pas de ça Lisette !
La légion d'honneur ça pardonne pas.
Un brave auteur de chansons malotru
Avait une tendance à parler cru,
Bordel de dieu, con, pute, et cetera
Ornaient ses moindres tradéridéras.
Sa muse un soir d'un derrière distrait
Pondit, elle ne le fit pas exprès,
Une rengaine sans gros mots dedans,
On vous le chamarra tambour battant.
Et maintenant qu'il porte cette croix,
Proférer : "Merde", il n'en a plus le droit.
Car ça la fout mal de mettre à ses lèvres
De grand commandeur des termes trop bas,
D' chanter l' grand vicaire et les trois orfèvres.
La légion d'honneur ça pardonne pas.
Bravo, bravo, crient les ânes en faisant un boucan effroyable. Et la deuxième, c'est laquelle ?
On se calme, on se calme, crie Mârco Valdo M.I. en essayant de couvrir le chahut ambiant. Sinon, je ne raconte pas les autres.
On se tait, on se tait, crient les ânes.
Alors voilà, la deuxième des chansons si elle a été chantée par Georges Brassens, elle fut écrite et composée par Jean Boyer, à qui il convenait de rendre sa chanson, qu'il avait rendue publique dès 1945. C'est une chanson sur la vie quotidienne pendant la guerre (celle de quarante) qui raconte avec humour (humour, toujours l'humour !) les mésaventures d'un péquin (alias, pékin – et pan dans l'olympisme), homme quelconque, et ajoute le Petit Robert (le dictionnaire), le contraire de Militaire... ça tombe bien, c'est ce que je suis, ce que nous sommes : des antonymes du militaire. En tous cas, Georges Brassens lui, il l'était un antonyme du militaire, un antimilitariste pur jus.
C'est donc cet homme rébarbatif à l'armée et au STO (Service de Travail Obligatoire), bref, l'insoumis par excellence, qui a décidé de chanter cette chanson, pleine d'une ironie douce sur la dégradation de la vie civile (entendez aussi de la civilité, de la civilisation...) dans les temps de guerre.
Bien sûr, elle ne fait pas dans l'antimilitarisme combattant, tous drapeaux au vent, mais, mais... à bien y réfléchir, elle donne comme une coloration aux époques glorieuses... Elle s'intitule « Pour me rendre à mon bureau ».
Pour me rendre à mon bureau, j'avais acheté une auto
Une jolie traction avant qui filait comme le vent.
C'était en Juillet 39, je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois d'avoir une voiture à moi.
Mais vint septembre, et je pars pour la guerre.
Huit mois plus tard, en revenant :
Réquisition de ma onze chevaux légère
"Nein verboten" provisoirement.
Pour me rendre à mon bureau alors j'achète une moto
Un joli vélomoteur faisant du quarante à l'heure.
A cheval sur mon teuf-teuf je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois de rentrer si vite chez moi.
Elle ne consommait presque pas d'essence
Mais presque pas, c'est encore trop.
Voilà qu'on me retire ma licence
J'ai dû revendre ma moto.
Pour me rendre à mon bureau alors j'achète un vélo
Un très joli tout nickelé avec une chaîne et deux clefs.
Monté sur des pneus tous neufs je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois d'avoir un vélo à moi.
J'en ai eu coup sur coup une douzaine
On me les volait périodiquement.
Comme chacun d'eux valait le prix d'une Citroën
Je fus ruiné très rapidement.
Pour me rendre à mon bureau alors j'ai pris le métro
Ça ne coûte pas très cher et il y fait chaud l'hiver.
Alma, Iéna et Marbœuf je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois de rentrer si vite chez moi.
Hélas par économie de lumière
On a fermé bien des stations.
Et puis ce fut, ce fut la ligne tout entière
Qu'on supprima sans rémission.
Pour me rendre à mon bureau j'ai mis deux bons godillots
Et j'ai fait quatre fois par jour le trajet à pied aller-retour.
Les Tuileries, le Pont Neuf je me gonflais comme un bœuf,
Fier de souffrir de mes corps pour un si joli décor.
Hélas, bientôt, je n'aurai plus de godasses,
Le cordonnier ne ressemelle plus.
Mais en homme prudent et perspicace
Pour l'avenir j'ai tout prévu.
Je vais apprendre demain à me tenir sur les mains
J'irai pas très vite bien sûr mais je n'userai plus de chaussures.
Je verrai le monde de bas en haut c'est peut-être plus rigolo.
Je n'y perdrai rien par surcroît:
Il est pas drôle à l'endroit.
Ah, ah, ah, ah, ah, Ah, ah, ah, ah, ah, crient les ânes. Elle est bien drôle... Marcher sur les mains... Nous, on n'a pas de mains ; sur quoi pourrait-on marcher d'autre que sur nos pieds ???? Et la suivante, c'est quoi ? La chanson, la chanson, la chanson...
Eh bien, dit Mârco Valdo M.I., avec Brassens, il faut toujours tenir pour acquis qu'une ironie cinglante pourrait hanter la chanson et que de façon générale (si j'ose dire...), cette ironie dévastatrice vise l'ordre établi.
De façon évidente, c'est le cas de Fernande, charmante personne au demeurant qui sut susciter bien des émois dans le peuple de France et de Navarre. En fait, on connaît tous ou on a tous connu (sauf peut-être l'homme blanc du Vatican) au moins une Fernande. Sinon, il faut se poser des questions sur son acuité visuelle ou sur l'état de sa libido. On peut (et même on doit) admettre que pour certains, ce pourrait être un Fernand... Question de nature, de culture ou de penchant... Cela dépend.
Mais en tous cas, la Fernande de Brassens en a inspiré plus d'un (à commencer par Brassens lui-même) : faisons le compte : Brassens, la sentinelle ( et un militaire détourné de ses obligations par Fernande), un gardien de phare, un séminariste détourné de ses obligations par Fernande – vade retro Fernandas !), le soldat inconnu (un autre militaire détourné de ses obligations disciplinaires) et le solitaire (toi, moi, le Président de la République ???).
Et Brassens de proposer de faire de Fernande l'héroïne nationale et de sa chanson l'hymne national et républicain. On imagine le défilé du quatorze juillet, toutes flamberges au vent !
Oh, oui, crient les ânesses en délire. Encore, encore....
Fernande
chanson de Georges Brassens – 1972.
Une manie de vieux garçon
Moi j'ai pris l'habitude
D'agrémenter ma solitude
Aux accents de cette chanson
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.
C'est cette mâle ritournelle
Cette antienne virile
Qui retentit dans la guérite
De la vaillante sentinelle.
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.
Afin de tromper son cafard
De voir la vie moins terne
Tout en veillant sur sa lanterne
Chante ainsi le gardien de phare
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.
Après la prière du soir
Comme il est un peu triste
Chante ainsi le séminariste
A genoux sur son reposoir.
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.
A l'Étoile où j'étais venu
Pour ranimer la flamme
J'entendis ému jusqu'aux larmes
La voix du soldat inconnu.
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.
Et je vais mettre un point final
A ce chant salutaire
En suggérant au solitaire
D'en faire un hymne national.
Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.
Il a raison, il a raison, crient, tempêtent les ânes. Chez nous aussi, hurlent-ils tous en chœur :
LA BANDAISON PAPA , ÇA NE SE COMMANDE PAS.
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S.P.Q.R. : Senatus Populusque Romanus
Carlo Rosselli - peinture de Carlo Levi