Dimanche 3 août 2008


 


 

 

Mais, mais... Lucien, mon bon ami l'âne, tu n'es pas venu tout seul aujourd'hui...

 

Salut à toi, ô Mârco Valdo M.I., j'ai amené de la compagnie car nous sommes, comme tu le sais, dimanche. Il y a là Félix, que tu as déjà vu, Lola, la belle blanche, Lolita, sa fille toute noire, Enza, l'ancienne, plus basse sur ses pattes et plein d'autres ânes qui s'ennuyaient sur le bord du chemin et qui nous ont suivis. Je leur ai dit...

 

Oui, oui, mais d'abord, salut à tous les ânes, présents et à venir, car je vois qu'il en vient encore... Que leur as-tu dit exactement ? Que j'allais faire un concert, que je donnerai un récital, là, tout de suite...

 

Non, non, rassure-toi, Mârco Valdo M.I.. Je leur ai seulement dit que c'était assez sympathique chez toi et que tes histoires en valaient bien d'autres et qu'étant dimanche, il y avait les « canzones du dimanche ».

 

Ah, c'est mieux..., dit Mârco Valdo M.I.. Alors voilà, mon bon ami Lucien l'âne aux yeux de diamant d'Afrique du Sud, tu as quand même pris certains risques, car tu ne sais pas quelles chansons je vais présenter et si des fois, elles ne pourraient pas en choquer certains... On ne sait jamais avec les ânes.

 

Oh, oh, dit Lucien l'âne rejetant sa crinière vers le côté gauche d'un coup de tête en se rebiffant. Parce que chez les humains, les choses sont plus claires, il n'y en aurait pas qui trouveraient à redire aux chansons que tu nous présentes.

 

Sans doute, sans doute, as-tu raison, mais je disais ça pour introduire le sujet du jour. Car aujourd'hui, ce sont des canzones un peu iconoclastes, comme je les appelle.

 

Ah, ah, dit Lucien l'âne et tous les autres ânes avec lui, imitant Bosse-de-Nage le singe qui n'est pas là et dont on se demande s'il viendra jamais, tout en se disant que dans cette histoire tout est possible. Des canzones iconoclastes et de qui je te le demande...

 

D'un grand iconoclaste bien de chez nous. Je veux dire un iconoclaste qui s'exprime en chanson et en langue française – de fait, il l'a aussi fait en espagnol et en italien, mais ce fut plus rare. Un iconoclaste moustachu et portant la guitare au travers de la vie en signe de bonne vitalité. Tu l'auras deviné et tous les autres ânes aussi, c'est de Georges Brassens que je parle et que chez nous, on appelle parfois entre nous Tonton Georges, comme s'il faisait partie de la famille.

 

Oui, oui, crient tous les ânes en chœur, on le connaît et on l'aime beaucoup. Dis-nous quelles chansons tu veux nous présenter... Là, maintenant.

 

Mesdames les ânesses, Messieurs les ânes, je m'en vais vous les présenter, mais comme vous le savez, j'aime faire un peu durer le plaisir, je vous les présenterai l'une après l'autre, de sorte que vous pourrez – à votre aise – supputer  la suivante. Le jeu bien sûr ne comporte que trois chansons.

 

Oui, oui, c'est un excellent jeu, cacophonisent les ânes. Certains capables de dire des mots, les autres brayant tout simplement. Allons-y.

 

Vous connaissez le penchant iconoclaste de Tonton Georges et son peu de goût pour les officialités républicaines et même, si elles avaient été des officialités KK comme à Vienne à la Belle époque – KK se prononce bien entendu comme caca et rassemble les initiales de Kaiser et König, l'Empire austro-hongrois étant appelé l’Empire K.K. (Kaiserlich Königlich), appelé aussi Kakania , notamment dans Musil et Jaroslav Hašek et Cacanie en français. Je vous conterai peut-être un jour les aventures du Dobrý voják Švejk et surtout, les mésaventures de Cveik dans ses relations avec les mouches, l'Empereur François-Joseph et la Cacanie.

 

Oui, oui, disent les ânes en tapant en cadence des pieds, le gauche, le droit, gauche, droit, gauche, droit, mais uniquement à l'avant. Mais viens-en au fait... Quelle est la première chanson ?

 

 

La première des chansons s'intitule tout simplement « La Légion d'honneur » et quand on connaît l'importance que la France rituelle, celle des élites, des nouveaux et anciens riches, des militaires... accorde à la Légion d'Honneur, que le futur Empereur créa pour récompenser ses fidèles et en tout premier lieu, ses guerriers...

Je cite cet incontestable extrait du site officiel de la Grande Chancellerie de la Légion d'Honneur, dont la devise est : Honneur et Patrie.

« La Légion d'honneur

Le 29 floréal an X (19 mai 1802), est promulguée la loi portant création et organisation de la Légion d'honneur, après avoir été adoptée par le Corps législatif par 166 voix sur 276 votants.
Le nouvel ordre, dû à l'initiative du Premier Consul Bonaparte, se voulait un corps d'élite destiné à réunir le courage des militaires aux talents des civils, formant ainsi la base d'une nouvelle société au service de la Nation.

Il élargissait donc à tous les citoyens le principe des décorations nationales établi dans l'article 87 de la Constitution de l'an VIII et réservées « aux guerriers ayant rendu des services éclatants en combattant pour la République ». (fin de citation).

 

 

Oh là, là, disent les ânes, comme c'est sérieux et comme c'est pompeux.


Pour bien préciser les choses car Tonton Georges en parle dans la chanson, on dira que la Légion d'Honneur est l'insigne suprême de l'« establishment » français et pour en bénéficier, il faut montrer son curriculum et patte blanche aux Césars de l'élection. On la porte à la boutonnière sous la forme d'un ruban ou d'une petite rosette, façon de faire savoir avec une discrétion tonitruante qu'on en est ou qu'on en fait partie, comme on voudra. Elle peut même finir en croix. Je vous l'accorde volontiers, tout cela à l'air très incroyable et d'un désuet tel que même le Sire de Cro-Magnon a l'air tout à fait contemporain par rapport à ces antiquités. Faut-il rappeler qu'on est au vingt et unième siècle et qu'on devrait avoir atteint un certain degré de maturité intellectuelle et morale et que dès lors, un être humain devrait éviter de se laisser entraîner dans pareils enfantillages . On comprend que Georges Brassens ait joyeusement pourfendu le rituel « républicon » qu'elle incarne.


Il a bien raison, il a bien raison, crient les ânes en se balançant.

 

 

Bref, continue Mârco Valdo M.I., quand Tonton Georges tourne la Légion d'Honneur en dérision et je vous jure qu'il n'y va pas de main morte, il commet un acte de salubrité publique et ne l'envoie pas dire aux fauteurs de guerre et autres tenants de l'ordre établi.

Et de fait, « La Légion d'Honneur » ne pardonne pas. Écoutons-la, conclut Mârco Valdo M.I..

 

 

 

La Légion d'honneur

Chanson française : Georges Brassens – 1985

 


Tous les Brummel, les dandys, les gandins,
Il les considérait avec dédain
Faisant peu cas de l'élégance il s'ha-
billait toujours au décrochez-moi-ça.
Au combat, pour s'en servir de liquette,
Sous un déluge d'obus, de roquettes,
Il conquit un oriflamme teuton.
Cet acte lui valut le grand cordon.
Mais il perdit le privilège de
S'aller vêtir à la six-quatre-deux,
Car ça la fout mal saperlipopette
D'avoir des faux plis, des trous à ses bas,
De mettre un ruban sur la salopette.
La légion d'honneur ça pardonne pas.

L'âme du bon feu maistre Jehan Cotart
Se réincarnait chez ce vieux fêtard.
Tenter de l'empêcher de boire un pot
C'était ni plus ni moins risquer sa peau.
Un soir d'intempérance, à son insu,
Il éteignit en pissotant dessus
Un simple commencement d'incendie.
On lui flanqua le mérite, pardi !
Depuis que n'est plus vierge son revers,
Il s'interdit de marcher de travers.
Car ça la fout mal d' se rendre dans les vignes,
Dites du seigneur, faire des faux pas
Quand on est marqué du fatal insigne.
La légion d'honneur ça pardonne pas.

Grand peloteur de fesses convaincu,
Passé maître en l'art de la main au cul,
Son dada c'était que la femme eut le
Bas de son dos tout parsemé de bleus.
En vue de la palper d'un geste obscène,
Il a plongé pour sauver de la Seine
Une donzelle en train de se noyer,
Dame ! aussi sec on vous l'a médaillé.
Ce petit hochet à la boutonnière
Vous le condamne à de bonnes manières.

Car ça la fout mal avec la rosette,
De tâter, flatter, des filles les appas
La louche au valseur; pas de ça Lisette !
La légion d'honneur ça pardonne pas.

Un brave auteur de chansons malotru
Avait une tendance à parler cru,
Bordel de dieu, con, pute, et cetera
Ornaient ses moindres tradéridéras.
Sa muse un soir d'un derrière distrait
Pondit, elle ne le fit pas exprès,
Une rengaine sans gros mots dedans,
On vous le chamarra tambour battant.
Et maintenant qu'il porte cette croix,
Proférer : "Merde", il n'en a plus le droit.
Car ça la fout mal de mettre à ses lèvres
De grand commandeur des termes trop bas,
D' chanter l' grand vicaire et les trois orfèvres.
La légion d'honneur ça pardonne pas.

 

 

 

 

Bravo, bravo, crient les ânes en faisant un boucan effroyable. Et la deuxième, c'est laquelle ?

 

 

On se calme, on se calme, crie Mârco Valdo M.I. en essayant de couvrir le chahut ambiant. Sinon, je ne raconte pas les autres.

 

On se tait, on se tait, crient les ânes.

 

Alors voilà, la deuxième des chansons si elle a été chantée par Georges Brassens, elle fut écrite et composée par Jean Boyer, à qui il convenait de rendre sa chanson, qu'il avait rendue publique dès 1945. C'est une chanson sur la vie quotidienne pendant la guerre (celle de quarante) qui raconte avec humour (humour, toujours l'humour !) les mésaventures d'un péquin (alias, pékin – et pan dans l'olympisme), homme quelconque, et ajoute le Petit Robert (le dictionnaire), le contraire de Militaire... ça tombe bien, c'est ce que je suis, ce que nous sommes : des antonymes du militaire. En tous cas, Georges Brassens lui, il l'était un antonyme du militaire, un antimilitariste pur jus.

C'est donc cet homme rébarbatif à l'armée et au STO (Service de Travail Obligatoire), bref, l'insoumis par excellence, qui a décidé de chanter cette chanson, pleine d'une ironie douce sur la dégradation de la vie civile (entendez aussi de la civilité, de la civilisation...) dans les temps de guerre.

Bien sûr, elle ne fait pas dans l'antimilitarisme combattant, tous drapeaux au vent, mais, mais... à bien y réfléchir, elle donne comme une coloration aux époques glorieuses... Elle s'intitule « Pour me rendre à mon bureau ».

 


 



 

 

 

Pour me rendre à mon bureau, j'avais acheté une auto
Une jolie traction avant qui filait comme le vent.
C'était en Juillet 39, je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois d'avoir une voiture à moi.
Mais vint septembre, et je pars pour la guerre.
Huit mois plus tard, en revenant :
Réquisition de ma onze chevaux légère
"Nein verboten" provisoirement.

Pour me rendre à mon bureau alors j'achète une moto
Un joli vélomoteur faisant du quarante à l'heure.
A cheval sur mon teuf-teuf je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois de rentrer si vite chez moi.
Elle ne consommait presque pas d'essence
Mais presque pas, c'est encore trop.
Voilà qu'on me retire ma licence
J'ai dû revendre ma moto.

Pour me rendre à mon bureau alors j'achète un vélo
Un très joli tout nickelé avec une chaîne et deux clefs.
Monté sur des pneus tous neufs je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois d'avoir un vélo à moi.
J'en ai eu coup sur coup une douzaine
On me les volait périodiquement.
Comme chacun d'eux valait le prix d'une Citroën
Je fus ruiné très rapidement.

Pour me rendre à mon bureau alors j'ai pris le métro
Ça ne coûte pas très cher et il y fait chaud l'hiver.
Alma, Iéna et Marbœuf je me gonflais comme un bœuf
Dans ma fierté de bourgeois de rentrer si vite chez moi.
Hélas par économie de lumière
On a fermé bien des stations.
Et puis ce fut, ce fut la ligne tout entière
Qu'on supprima sans rémission.

Pour me rendre à mon bureau j'ai mis deux bons godillots
Et j'ai fait quatre fois par jour le trajet à pied aller-retour.
Les Tuileries, le Pont Neuf je me gonflais comme un bœuf,
Fier de souffrir de mes corps pour un si joli décor.
Hélas, bientôt, je n'aurai plus de godasses,
Le cordonnier ne ressemelle plus.

Mais en homme prudent et perspicace
Pour l'avenir j'ai tout prévu.

Je vais apprendre demain à me tenir sur les mains
J'irai pas très vite bien sûr mais je n'userai plus de chaussures.
Je verrai le monde de bas en haut c'est peut-être plus rigolo.
Je n'y perdrai rien par surcroît:
Il est pas drôle à l'endroit.

 

 

 

Ah, ah, ah, ah, ah, Ah, ah, ah, ah, ah, crient les ânes. Elle est bien drôle... Marcher sur les mains... Nous, on n'a pas de mains ; sur quoi pourrait-on marcher d'autre que sur nos pieds ???? Et la suivante, c'est quoi ? La chanson, la chanson, la chanson...

 

 

Eh bien, dit Mârco Valdo M.I., avec Brassens, il faut toujours tenir pour acquis qu'une ironie cinglante pourrait hanter la chanson et que de façon générale (si j'ose dire...), cette ironie dévastatrice vise l'ordre établi.

De façon évidente, c'est le cas de Fernande, charmante personne au demeurant qui sut susciter bien des émois dans le peuple de France et de Navarre. En fait, on connaît tous ou on a tous connu (sauf peut-être l'homme blanc du Vatican) au moins une Fernande. Sinon, il faut se poser des questions sur son acuité visuelle ou sur l'état de sa libido. On peut (et même on doit) admettre que pour certains, ce pourrait être un Fernand... Question de nature, de culture ou de penchant... Cela dépend.

Mais en tous cas, la Fernande de Brassens en a inspiré plus d'un (à commencer par Brassens lui-même) : faisons le compte : Brassens, la sentinelle ( et un militaire détourné de ses obligations par Fernande), un gardien de phare, un séminariste détourné de ses obligations par Fernande – vade retro Fernandas !), le soldat inconnu (un autre militaire détourné de ses obligations disciplinaires) et le solitaire (toi, moi, le Président de la République ???).

Et Brassens de proposer de faire de Fernande l'héroïne nationale et de sa chanson l'hymne national et républicain. On imagine le défilé du quatorze juillet, toutes flamberges au vent !

 

Oh, oui, crient les ânesses en délire. Encore, encore....

 

 


Fernande

chanson de Georges Brassens – 1972.

 


Une manie de vieux garçon
Moi j'ai pris l'habitude
D'agrémenter ma solitude
Aux accents de cette chanson

Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.

C'est cette mâle ritournelle
Cette antienne virile
Qui retentit dans la guérite
De la vaillante sentinelle.

Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.

Afin de tromper son cafard
De voir la vie moins terne
Tout en veillant sur sa lanterne
Chante ainsi le gardien de phare

Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.

Après la prière du soir
Comme il est un peu triste
Chante ainsi le séminariste
A genoux sur son reposoir.

Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.

A l'Étoile où j'étais venu
Pour ranimer la flamme
J'entendis ému jusqu'aux larmes
La voix du soldat inconnu.

Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.


Et je vais mettre un point final
A ce chant salutaire
En suggérant au solitaire
D'en faire un hymne national.

Quand je pense à Fernande
Je bande, je bande
Quand je pense à Félicie
Je bande aussi
Quand je pense à Léonore
Mon dieu je bande encore
Mais quand je pense à Lulu
Là je ne bande plus
La bandaison papa
Ça ne se commande pas.

 

 

Il a raison, il a raison, crient, tempêtent les ânes. Chez nous aussi, hurlent-ils tous en chœur :

LA BANDAISON PAPA , ÇA NE SE COMMANDE PAS.

 

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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Samedi 2 août 2008




Tu es bien installé, on peut commencer ?, demande Mârco Valdo M.I. à l'âne encore dans les nuages.

 

Quoi ? Que dis-tu ?, demande Lucien tout désorienté.

 

Je te demande si tu es prêt à m'écouter ou si je m'en vais tout de suite..., déclare Mârco Valdo M.I. d'un ton solennel et sévère en riant bien par devers lui, cependant.

 

Oui, oui, je suis tout ouïe, dit l'âne en agitant ses oreilles de gauche à droite, puis de droite à gauche et en les faisant balancer d'avant en arrière et d'arrière en avant avec un arrêt au milieu du mouvement. Au cours de cet arrêt, il tient ses oreilles droites comme des mâts d'un trois-mâts.

 

Non, ça, ça ne va pas, dit Mârco Valdo M.I.. Il n'a que deux oreilles... Où serait le troisième mât ? Je te le demande...

 

Tu veux voir, dit Lucien tout guilleret...

 

Non, non, dit Mârco Valdo M.I., je sais bien que c'est un mât imaginaire, juste là pour faire l'image. Laissons tomber.

 

Reprenons, dit l'âne en agitant à nouveau ses oreilles comme... Ceci pour éviter la discussion, sinon l'affaire devient circulaire et on tournerait ici comme dans l'Enfer de Dante et je ne m'appelle pas Virgile, conclut Lucien.

 

Donc, on peut commencer avec ou sans Dante... dit Mârco Valdo M.I.. Écoute-moi, mon ami Lucien, aujourd'hui, c'est la veille de demain.

 

Euh, dit l'âne un peu interloqué, oui, sans doute...Aujourd'hui, c'est la veille de demain comme hier était la veille d'aujourd'hui. Mais vraiment, je ne vois pas où tu veux en venir...

 

Je disais ça, dit Mârco Valdo M.I., pour t'annoncer le programme du samedi soir qui ne sera ni la fièvre, ni le bal, ni le café-concert... et comme demain, c'est dimanche, il serait bien que ce ne soit pas des chansons. Et puis, il y a déjà un certain temps que nous avons laissé notre ami Camenisch dans ses prisons...

 

Alors, tu vas parler de Marco Camenisch, ce soir. C'est une bonne idée; je me demandais si des fois, tu ne l'avais pas abandonné...

 

Pas question de ça, Lucien mon âne ami. J'ai dit que je racontais tout le livre et je le ferai, sauf accident, bien entendu.

 

Voilà qui me rassure et me plaît bien, dit l'âne en penchant la tête vers son genou pour y mordre un bon coup. Satanés taons; décidément, les taons sont difficiles. Ils me piquent tout le temps et en plus, ensuite, ça chatouille pendant un bon bout de temps, les piqures de taons.

 

Je te crois volontiers, dit Mârco Valdo M.I.. D'ailleurs, j'ai déjà été mordu par des taons; c'est douloureux. Mais revenons à notre histoire d'Achtung Banditen ! Tu te souviens que Marco Camenisch avait été blessé lors de son arrestation, qu'on l'avait menacé des pires choses, qu'on le soignait avec des méthodes un peu sadiques et que les Suisses avaient demandé son extradition. Enfin, son procès et celui de Giancarlo allait s'ouvrir bientôt. Et bien, nous en sommes là au moment où reprend le récit. On ne sait pas trop qui est le locuteur (celui qui parle, bougre d'âne...); ce doit être celui qui a écrit ce livre, Piero Tognoli. Que dit-il ? Voici :


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




On est le matin du 12 juin et on attend le fourgon cellulaire de San Vittore.

Marco a été transféré à Milan au début de mai, surtout pour désynchroniser son adresse carcérale du siège de son procès. Giancarlo a récemment été assigné à résidence.

Nous sommes tous plutôt émus car c’est l’occasion, depuis des mois, de revoir notre grand ami Martino, même s’il est menotté et avec de tels cordons de forces de l’ordre qui comptent les présents, contrôlent les papiers, fichent et aiguisent leur vue pour mettre à jour leurs archives.

Le tribunal de Massa est une construction moderne en béton armé qui pourrait sembler un institut technique. Là, désormais, nous sommes chez nous et comme dans le jeu des trois cartes, on s’y retrouve parfois dans le rôle d’accusé, de témoin ou du public. Puis, les cartes se mélangent à nouveau et les rôles changent... Seuls, les avocats, les juges et le Procureur (PM) restent toujours à leur place.

Bonne participation aussi des compagnons d’ailleurs et saute aux yeux alors la présence d’une fille de trente ans aux longs cheveux lisses et très noirs qui semble sortie d’un roman de Scorza. Elle s’appelle Manuela et elle a commencé à écrire à Marco après avoir lu son histoire sur Anarres. On fait aussi connaissance avec Rambert, l’avocat zurichois de réputation internationale qui s’occupe des ennuis helvétiques de Marco. Un gars tranquille, sympathique et fort décidé qui lie immédiatement connaissance avec l’avocat Focacci qui défend Marco à Massa.

 

J'interromps un instant la lecture pour te signaler comment les choses se mettent en place. Les acteurs du romancero de Marco Camenisch arrivent en scène l'un après l'autre. Marco Camenisch, puis Giancarlo, puis une fille qui s'appelle Manuela, puis Rambert, l'avocat suisse de Marco Camenisch et son avocat italien Focacci.

Par ailleurs, on voit au travers du récit combien Martino-Marco était humainement apprécié par les gens qui l'avaient côtoyé dans le « civil », lorsqu'il pouvait vivre comme un être humain et pas comme une bête en cage.

Je reprends le récit et arrive un personnage nettement moins sympathique :

 




 

 

Le fourgon bleu tarde à arriver et tandis qu’on sonne, de la salle d’audience s’avance un type distingué, dans la soixantaine, qui veut nous poser quelques questions. Annaberta nous a avisé qu’il s’agit d’un journaliste de Elick, une feuille à scandales de Suisse allemande qui a déjà publié trop d’infamies à propos de Marco. Nous le traitons – verbalement – de méchante façon et il s’éloigne plutôt perturbé. On aurait bien envie de lui faire dégringoler les escaliers à ce chacal de la désinformation, mais ce n’est certainement pas le meilleur endroit et des ennuis nous en avons déjà assez…

Finalement, le fourgon arrive et nous entrons tous dans la salle d’audience. Marco et Giancarlo semblent en bonne forme, sereins, pour un peu, on ne dirait pas des inculpés d’un procès avec des accusations aussi lourdes. L’audience est une tempête silencieuse d’émotions, de regards intenses, de saluts à peine esquissés, de cœurs battants en ordre dispersé…

La défense obtient le renvoi du procès en raison de la formulation irrégulière des chefs d’accusation. Il aura lieu peut-être en septembre ou en octobre. Marco est renvoyé dans les cercles dantesques de l’enfer de San Vittore et à nous, il reste beaucoup de rage et une gerbe de joie suffoquée par un nœud de tristesse qui rend le sang amer.

 

Est-ce que cela ne te frappe pas toi, mon ami l'âne Lucien, toi qui as connu bien des malheurs depuis si longtemps de voir la sympathie simple et presque banale qui émane de ces gens qui se déplacent pour venir le peu de temps qu'on leur autorise se grouper un instant auprès de leur ami Martino-Marco.

 

Oui, oui, je l'ai bien senti, dit l'âne. J'ai aussi remarqué qu'ils le faisaient sous les yeux du pouvoir et qu'ils prenaient ainsi le risque d'être fichés. C'est d'ailleurs ce qui arrive... et je crois bien savoir que ça arrive de plus en plus et avec tout leur matériel électronique, informatique, leur cartes d'identité digitalisées, leurs mini-caméras, les écoutes téléphoniques... les gens sont de plus en plus surveillés et dès lors, c'est logique, je veux dire c'est dans la logique de tout système de fichage et de surveillance, ils sont de plus en plus souvent suspects... et de suspects à présumés coupables et de présumés coupables à terroristes... On y est vite. J'ai comme l'impression que leur manie de la surveillance crée le terrorisme; ils sont comme Blanche-Neige qui voyait des nains partout... Eux, ils voient des terroristes partout. Achtung Banditen !

 

Évidemment, il y a de ça, mon ami l'âne. Tu parles d'or. C'est comme ça que fonctionnent les régimes totalitaires, c'est-à-dire les régimes qui veulent contrôler, maîtriser la totalité de leur univers et qui ont d'ailleurs tendance également à l'étendre...  Car c'est ça, un régime totalitaire... D'ailleurs, dans ces sytèmes, il n'y a jamais assez de places dans les prisons, jamais assez de gardiens... Mais revenons au récit. Quelques lignes de la main de Marco Camenisch et puis, retour aux amis. On passe de l'un à l'autre, sans prévenir, un peu comme dans la vie. Une chose arrive, une autre vient s'insérer sans qu'il y ait de coupure...

 

Milan, San Vittore, 30 juillet 1992

 

Par une sentence du 16 juillet, mon extradition vers la Suisse est consentie. De Zurich, mon défenseur écrit que les autorités helvétiques veulent me mouiller à tout prix pour l’homicide du héros en tenue, sur la seule base de leur conviction de mon implication.

Je reçois le Zombi libéré, un petit journal suisse en langue française qui publie un article en solidarité avec moi. Un remerciement pour la solidarité économique aussi aux compagnons d’Ancône de la CNNPVP (Caisse nationale pour les victimes politiques).

 

 

Halte du métro S.Agostino. Un bref trajet à pied et la forteresse de S.Vittore est devant nous. Nous parcourons une partie de la muraille interminable et nous nous glissons dans l’entrée réservée aux visites de parents. Derrière une vitre quelques guichets, mais les uniformes qu’on voit à l’intérieur ne font pas penser aux employés de la poste.

Un chaos de marché couvert durant la fête du poisson. Ce n’est certes pas un fragment de la Milan bon chic, même si certains parents en visite font penser à un incident de parcours de quelque politicien véreux.

On fait la file et on attend l’appel. On tend l’oreille au portillon et je reste à côté d’Annaberta qui a quelques problèmes avec la langue italienne.

Un quart d’heure, peut-être vingt minutes et l’appel arrive « Kamenisk ! » . C’est un hurlement prononcé dans un style sec et teutonique qui ne laisse aucune ombre de doute. Annaberta et Renato peuvent finalement entrer au parloir.

 

Tu auras, mon cher Lucien, noté l'apparition d'un nouveau personnage qui s'appelle Renato et qui est le frère de Marco Camenisch. Ici, il accompagne Annaberta, qui est leur maman. Tu verras dans la suite du récit que Renato compte beaucoup pour Marco.

 

Dans le passage qui suit, un des grands combats de Marco Camenisch – lui-même sévèrement emprisonné – apparaît et annonce la lutte que Marco Camenisch ne va jamais cesser de mener pour la défense des autres prisonniers et contre les conditions infernales des prisons italiennes et par la suite, suisses. On verra plus tard qu'il a failli y laisser la vie et même plusieurs fois lors de ses grèves de la faim. Je te dis ça, dit Mârco Valdo M.I., pour que tu comprennes d'entrée de jeu de quoi Marco Camenisch parle. Il cite aussi Pianosa et avant d'aller plus avant, je vais te donner deux trois indications concernant cette île charmante au large de la Toscane. Ce sont des informations diffusées par un office de tourisme sous le titre « Vacances en Versilia ». Tu vas tout de suite comprendre l'infamie de la chose, c'est proprement hallucinant. J'ouvre la parenthèse : « Protégée par la prison pendant 142 ans, colonie pénale avant et prison de haute sûreté jusqu’à nos jours, l’île « plane » (pianosa) est une ressource unique : les prairies de Posidonia représentent une vraie et propre « nursery » de la faune en poissons de la haute Mer Tyrrhénienne, là se trouvent les catacombes les plus importantes au nord de Rome, la Villa Romana de Agrippa, le Sanatorio de Punta Marchese où Sandro Pertini fut confiné... Il ne faut pas négliger, entre autres choses, les potentialités représentées par les structures de la prison, qui sont considérées « monuments » modernes de l’histoire de notre pays... Le mur qui partage en deux l’île, édifié en 1978, représente lui aussi un témoignage « historique » à valoriser . Dans la partie malheureusement fermée se trouvent les baies et les rochers parmi les plus beaux de tout l’Archipel Toscan. Pianosa est aussi la seule des îles toscanes à être composée entièrement de roches sédimentaires. Comme le territoire de l’île est de nature calcaire et très plat, elle a été cultivée depuis les temps anciens. ... Auguste y emprisonna son neveu Postumio Marco Giulio Agrippa, qu'il fit tuer. ... l’île abrite le pénitencier et elle est donc une île fermée, où l’on ne peut débarquer seulement qu'avec un permis du Ministère de l’Intérieur .... » et je referme la parenthèse.

 




 

 

Ce n'est quand même pas possible, dit l'âne qui n'en croit pas ses oreilles qu'il a pourtant grandes et très actives, comme on sait. La prison comme ressource touristique, l'île coupée en deux par un mur, comme Berlin. Une île prison en quelque sorte, un bagne... N'ai-je pas entendu que Mussolini y avait fait enfermer Sandro Pertini... J'hallucine, dis-moi que ce n'est pas vrai...

 

Non, non, c'est bien réel. Et encore, je ne t'ai pas tout lu. C'est proprement délirant. Les prisonniers et les poissons, richesses touristiques de l'île plane; ça plane en effet et fort haut dans la stratosphère... Suite du récit de Marco Camenisch...

 

 

Milan, San Vittore, 3 août 1992.

 

Suite à l’application du décret Scotti-Martelli, de Pianosa parviennent de sources sûres les premières nouvelles alarmantes. Les tabassages et les injures aux détenus et à leurs familles sont à l’ordre du jour, la situation est pire que dans la période 1982-1986. Il y a une heure d’aération sur quatre, avec défense de parler. Dans le parcours entre les sections et les cours, les détenus sont contraints à courir. Les pavements sont trempés et les détenus sont obligés de ralentir pour ne pas tomber, ils sont alors matraqués et frappés de coups de poing sur la tête. La même chose se passe quand les gardiens entrent à deux dans les cellules, par exemple quand on frappe sur les barreaux, sans respect pour l’âge du détenu. Ils tabassent même les septuagénaires.

De nuit, à partir de 23 – 24 h, les gardiens tapent sur les blindages et sautent expressément sur les passages qui surplombent les cellules pour empêcher les détenus de dormir.

Pas de télévision, de journaux, de réchauds et de casseroles en cellule. Les repas administratifs sont immangeables, l’administration donne seulement un litre d’eau par jour quand à l’été, on en prévoit 3 par personne. L’eau du lavabo n’est pas potable, les vers sortent du robinet. Comme trousseau, on consent deux paires de pantalons, de chaussures, deux slips et deux chemisettes. Des lettres seulement à la famille et une heure par mois d’entrevues à travers une vitre blindée. Pour les demandes d’entrevue avec les avocats, la réponse est : « Pas d’entrevue avec les avocats. » Sans compter les déshabillages et les flexions systématiques à l’occasion des nombreuses fouilles corporelles. La prison est encerclée par les camionnettes de police et de carabiniers.

A San Vittore, la tension produite par ce décret est évidente et palpable dans tout le circuit carcéral.

Des quartiers « normaux », les détenus article 14bis sont déplacés à la section spéciale ou d’isolement ou de transit, en attente d’une destination définitive. Ici, à la section spéciale, qui est la pire des « spéciales » quant à la vivabilité, la récréation du midi est supprimée par décret ministériel. Depuis hier, il y a des détenus déjà soumis au décret qui ne peuvent plus avoir ni casserole, ni réchaud ? Nous ne pouvons même pas leur passer un café en cellule.

Le décret ne frappe pas seulement les « boss », mais sans discrimination les personnes avec des positions juridiques ou des peines insignifiantes ou dérisoires. Introduit avec l’excuse de la résurgence terroriste, le décret d’urgence revient à la filière répressive de l’article 90, mais il l’élargit immédiatement à tous les détenus considérés comme dangereux.

Les gardiens eux-mêmes disent que c’est à s’arracher les cheveux lorsqu’on lit les dispositions ministérielles absurdes, vexatoires et confuses qui déboulent continuellement. Même eux craignent la recrudescence de la guerre dans le circuit carcéral qui risque de les frapper de façon indiscriminée eux-aussi.


Qu'en penses-tu ? J'arrête là pour aujourd'hui... J'en ai des nausées, dit Mârco Valdo M.I..


Moi, dit l'âne, j'ai les boyaux qui se tordent d'angoisse et si tu n'étais pas là... Je dois me retenir. Littéralement, c'est à chier... Non, non, je sais me retenir, sinon, je pique un petit sprint et je reviens.

Et du coup, il part au galop....


Lucien, Lucien, reviens !


Proutch, proutch, splotch, splotch...


Voilà, c'est fait, j'arrive, dit Lucien... Mais quand même, j'en ai encore mal au ventre.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
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Vendredi 1 août 2008

La pendule fait tic tac tic tac, les marteaux piqueurs font pic pic pic pic, glou glou glou font les canalisations
et la cloche du couvent fait ding ding dong
Mais ...


Quoi, quoi, qu'est -ce que tu marmonnes encore, dit Lucien l'âne en arrivant au petit galop clop, clop, clop de celui qui est en retard.


D'abord, dit Mârco Valdo M.I., je ne marmonne pas... Je chantonne. Nuance. Et c'est du Trenet, alors, silence, je compose...


Tu composes quoi ? Une chanson ? Quelle chanson..? dit Lucien l'âne tout agité car il sent le mystère. Avec des marteaux-piqueurs et des canalisations... Qu'est-ce que tu me chantes... ? Et puis, une pendule et encore une cloche et même un couvent, je n'y comprends rien.


Ne t'inquiète pas, Lucien mon bon ami, je m'en vais t'expliquer tout ça calmement et tu verras combien c'est logique et comme tout se tient bien dans cette histoire que je vais te raconter là, maintenant.


J'y compte bien, car je ne comprends rien jusqu'à présent. Je croyais que tu allais me raconter un épisode d'Achtung Banditen ! et voilà que tu chantonnes, dit l'âne en faisant un saut de côté et une petite ruade. C'est à cause des taons, avec le temps qui est lourd, les taons sont difficiles.


Mais qui te dit que ce n'est pas un épisode d'Achtung Banditen ! Pas moi, en tous cas. Je t'annonce même le contraire, mon brave Lucien. C'est un feuilleton d'Achtung Banditen ! C'est même le dixième...


Ah, Ah, dit Lucien l'âne en singeant Bosse-de-Nage qui n'est pas là et dont on se demande s'il viendra un jour, mais là n'est pas la question. De quel Achtung Banditen !, celui avec Marco Camenisch ou celui avec Paolo à Rome ?


Désolé pour toi, ce n'est ni l'un, ni l'autre. En fait, c'est moi qui l'ai rangé dans la catégorie des Achtung Banditen ! Ach ! Terroristen... En fait, tu le verras au fil de l'histoire tous les Achtung Banditen ! ont ceci de commun, que ce sont des histoires assez explosives et qu'il s'agit chaque fois d'attentats politiques qui visent à frapper une puissance énorme avec des moyens somme toute fort réduits. C'est souvent un groupe d'hommes, parfois, un individu, qui affrontent des forces supérieures en nombre, en armements, en puissance... et généralement, des forces qui entendent imposer par la force leur point de vue, leur façon d'organiser le monde à leur profit. Ceux qui se rebellent sont traités comme tu l'as remarqué de terroristes.

 

 





Oui, oui, dit Lucien l'âne. Mais je ne vois pas le rapport avec ta chansonnette.


D'accord, ce n'est pas évident. Que disait ma petite chanson que tu as interrompue trop tôt, sinon tu aurais déjà mieux compris. La pendule, tic, tac : tu sais qu'il faut être prêt à temps quand on mène une action et que d'autre part, le tic, tac... même dans Tintin, c'est le bruit de la bombe. Les marteaux-piqueurs, pic,pic : mais c'est le travail du sapeur que de faire le trou pour poser la bombe au bon endroit. Les canalisations : glou, glou : quand tu creuses pour installer une bombe, dans nos mondes superéquipés, tu rencontres partout des canalisations, et des égouts... Le ding, dong est bien celui du couvent voisin, mais tu vas le découvrir plus loin.


Oh, oh, dit Lucien l'âne, ça devient bougrement intéressant.


Alors, voilà, je voulais présenter un épisode qui raconte l'attentat qui envoya haut dans les airs un amiral espagnol, par ailleurs chef du gouvernement espagnol en 1973. C'était un épisode qui m'était quasiment donné par mes amis de « Canzoni contro la guerra » ou « Songs against war » où partant d'une chanson espagnole de Soaks, traduite en italien, ils faisaient un récit de l'affaire Carrero Blanco et présentaient la chanson de Soaks. Je l'ai traduite à mon tour en français et je me suis dit que cela t'intéresserait.


Bon sang d'âne, mais tu as bien fait. Sûr que ça m'intéresse., dit Lucien piétinant des ses deux pieds avant un pissenlit de joie.

 

Puis, comme je me préparais à raconter cette histoire, j'ai eu en mémoire une chanson de Charles Trenet, qui n'avait rien d'un terroriste – encore qu'il fit une révolution dans la chanson et qu'il était lui-même assez explosif... Une chanson de Trenet, mais chantée à la fois – je veux dire dans ma tête, pas dans la réalité – par Trenet et par Georges Brassens. T'imagine la fête ! Cette chanson était liée au sujet , car elle s'intitule Boum... et elle est pleine de boums. Or, Boum, c'est précisément le bruit, disons plus exactement, la représentation du bruit – on dit onomatopée – d'une bombe qui explose. Et de fil en mèche, j'en ai fait une parodie reprenant l'histoire de l'amiral volant, sous le titre de L'amiral Boum. Je ne sais si Trenet me pardonnera, mais Brassens aurait certainement bien apprécié, même s'il n'y a plus de Pyrénées...


L'envol de Carrero

Madrid 20 décembre 1973. L'amiral Carrero Blanco établit l'imbattable record de saut en hauteur à l'automobile.

 

 

J'ai comme le vague pressentiment que l'insertion dans une collection de « Chansons contre la guerre »d'une chansonnette devenue par la suite presque populaire, qui se réjouit, et pas un peu, d'un attentat à la dynamite qui coûta la vie à la victime désignée – laquelle était un grandissime tas de merde – mais aussi à un pauvre chauffeur qui avait commis l'unique faute de conduire la voiture de ce tas de merde en question, pourrait provoquer quelque discrète « perturbation » dans nombre d'âmes non-violentes, pacifistes à outrance, etc. Je le comprends. Comme je comprends que le fait que l'attentat fut organisé et mené à bien par l'ETA pourrait créer encore plus de perturbation. Celui qui a un peu de mémoire aura déjà compris que le tas de merde en question s'appelait Luis Carrero Blanco; il était le successeur désigné de Francisco Franco, son collaborateur le plus proche depuis le « pronunciamento » de 1936 qui déclencha la guerre civile espagnole (un million de morts), le très catholique exécuteur de tous les massacrés et de tous les fusillés et de tous les garrotés du Caudillo, etc. D'accord, d'accord, l'ETA qui l'écarta le 20 décembre 1973 par l'opération « Ogre » (ce qu'en effet, Carrero était!) serait un groupe « terroriste », mais il faut toujours se demander qui étaient et qui sont les vrais terroristes ? Quarante ans et des poussières de terreur en Espagne, qui l'a fait ? Telle est la vraie question. Chacun aura sa réponse. Cependant, j'en donne une, qui ouvrira peut-être aussi des controverses ultérieures dans ce site heureusement multilatéral; et c'est une réponse très simple. Parfois pour être vraiment « contre la guerre », la guerre, il faut la faire. La firent en Espagne, ceux qui pendant trois ans combattirent le franquisme et furent écrasés dans le sang. La firent aussi ceux qui organisèrent l'attentat contre Carrero Blanco, ce qui interrompit le processus de continuité du régime et sans doute, accéléra la mort de Franco (deux ans plus tard) et la fin de son régime sanguinaire qui était un État en guerre continue contre l'humanité et contre la vie. Luis Carrero Blanco était un des hommes les plus détestés d'Espagne. Après tant d'années, de pareilles chansons, connaissant de plus un processus de « popularisation » rapide ne peuvent être écrites, s'il n'y a pas une vraie et profonde haine. Une chanson d'une terrible ironie, une moquerie méchante ... comment a-t-il gagné cette haine, Carrero ? Au nom de la paix, toujours et partout, acritique et supérieurement couarde, c'est la guerre qui triomphe. Depuis le temps de la Pax Romana d'Octave Auguste, la paix a toujours bien plu au pouvoir : la paix pour faire ce qu'il veut. Même Mussolini fut longtemps glorifié pour avoir « pacifié » l'Italie, et ensuite, ruiner le pays pour faire la guerre. Et, Francisco Franco ne fut-il pas, au fond, aussi un pacifiste quand il refusa d'entrer dans cette guerre mondiale ?

 

La paix d'hommes comme Carrero Blanco est parfaitement synthétisée dans une affirmation qu'il fit peu avant d'être propulsé dans l'éternité : « Si en Espagne, on finit par comprendre que tous ceux qui descendent dans la rue pour créer de la confusion, doivent être reçus à coups de fusil par la police, ce sera la fin du désordre. »

 

 

L'Ogre

 

 

Luis Carrero Blanco, né à Santona en 1903, entre à l'académie navale en 1918. En1925, il rencontre pour la première fois Francisco Franco (1892-1975), à cette époque colonel; des deux sympathisent rapidement et en 1934, ils collaborent ensemble à la répression de la grève des Asturies.

En 1936, Franco après la victoire électorale du Front Populaire, déclencha un soulèvement contre le gouvernement républicain, donnant le départ à ce qui passa à l'histoire sous le nom de Guerre Civile Espagnole. Carrero Blanco appuya immédiatement le soulèvement militaire et contribua à sa victoire en 1939, initiant ainsi une collaboration étroite avec le dictateur, collaboration qui sera interrompue seulement en 1973 par son mémorable vol plané en automobile.

 

Au cours des années, Carrero Blanco eut des charges toujours plus importantes : ministre de la Président en 1951, vice-Président du Gouvernement en 1967. En 1969, il fut des soutiens les plus acharnés du choix de nommer le prince Juan Carlos de Bourbon, successeur de Franco avec le titre de roi.

 

En juin, 1973, Francisco Franco (81 ans) nomma l'amiral Carrero Blanco, président du gouvernement, charge détenue jusque là par le Caudillo lui-même, lequel resta néanmoins chef de l'État et généralissime des armées.

 

Surnommé l'Ogre en raison de sa détermination et de sa férocité dans la répression, Luis Carrero Blanco fut la victime d'un attentat dynamitard des plus spectaculaires organisé par les séparatistes basques de l'ETA militaire – à Madrid, le 20 décembre 1973,

Huit mois auparavant, un commando opérationnel ( dénommé « TXIKIA », en l'honneur de Eustakio Mendizàbal « Txikia », membre de l'ETA assassiné par la police en avril 1973 à Algorta – en Biscaye – près de Bilbao) de quatre membres de l'ETA, plus des membres logistiques (José Ignacio Abaitua Gomeza "Marquín", José Miguel Beñarán Ordeñara "Argala", Pedro Ignacio Pérez Beotegui "Wilson", Javier María Larreategui Cuadra "Atxulo", José Antonio Urruticoechea Bengoechea "Josu" et Juan Bautista Eizaguirre Santiesteban "Zigor" ) avait loué un sous-sol au 104 de la Calle Claudio Coello, à Madrid; d'où, en se faisant passer pour des électriciens effectuant un raccordement, ils avaient creusé un long tunnel jusqu'au centre de la chaussée, pour y installer une charge explosive très puissante.

Par cette rue passait chaque jour, le routinier Luis Carrero Blanco; ses horaires et son parcours étaient invariables. Il se sentait tellement en sécurité qu'il avait plusieurs fois refusé une escorte et des mesures de sécurité spéciales, malgré que l'hypothèse d'un attentat l'effraya plusieurs fois.






 


 


Très catholique, comme il convenait à une personnalité en vue du régime clérico-fasciste espagnol, Carrero Blanco était sorti comme chaque matin à huit heures de sa maison de la Calle de Los Hermanos Bécquer. Il monta dans sa Dodge Dart noire blindée, immatriculée PMM – 16416 et se rendit à la messe pour prier à l 'église de S. Francisco de Borja, annexe du couvent des Jésuites de Serrano. A 9 h 36, le 20 décembre 1973, il sortit de l'église et tandis que la Dodge Dart avec à son bord Carrero Blanco, le chauffeur José Luis Pérez Mogena et le policier José Antonio Bueno Fernández, passe par la Calle Claudio Coello, à l'endroit prévu explosa environ 500 kg de Goma-2.

L'explosion fut si violent qu'elle propulsa la grosse automobile (2300 kg) de Carrero Blanco à plus de vingt mètres de hauteur en lui faisant dépasser le toit (et les cinq étages) d'un couvent annexe à l'église. L'auto « atterrit » sur le balcon du deuxième étage de l'édifice, de l'autre côté du bâtiment. Bien que mortellement blessés, les occupants furent transportés à l'hôpital; ils moururent néanmoins très vite.

 

Quinze minutes après l'attentat devait commencer le procès de dix membres du syndicat clandestin des « Commissions ouvrières »; la date et l'heure de l'attentat furent peut-être choisies pour ce motif.

 

Un des membres du commando de l'ETA fut assassiné quelques mois plus tard.

 

Un membre du même commando TXIKIA déclara par la suite :

 

« En soi et pour soi, l'exécution visait plusieurs buts très claires. Depuis 1951, Carrero Blanco assurait quasiment la charge de chef du gouvernement du Régime. Carrero symbolisait mieux que tous la figure du « franquisme pur », sans pour cela être lié à aucune des tendances franquistes. Son but était d'amener l'Opus Dei au pouvoir absolu. Homme sans scrupules, il avait progressivement construit son propre État dans l'État; il avait créé un réseau d'informateurs dans les ministères, dans l'armée, dans la Phalange et jusque dans l'Opus Dei. Sa police réussit à s'infiltrer dans tout l'appareil franquiste. Il était devenu ainsi l'élément-clé du système et une pièce fondamentale des jeux politiques de l'oligarchie. D'un autre côté, il avait réussi à devenir irremplaçable par son expérience et sa capacité de manœuvre et car personne autant que lui ne savait maintenir l'équilibre à l'intérieur du franquisme ».

 

C'est probablement dès le lendemain de l'attentat, qui fut accueilli avec une authentique jubilation dans toute l'Espagne antifranquiste, que commencèrent à circuler de terribles blagues comme celle-ci : A la mort de Francisco Franco, le Caudillo, bien connu comme un vaniteux envieux, s'adressa à Saint Pierre et lui dit : « Mais comment se fait-il que Carrero a déjà l'auréole...? . Et Saint Pierre lui répondit : « Ce n'est pas son auréole, c'est le volant de la voiture »... ou des plaisanteries sur le « record du monde de saut en hauteur à l'automobile » qui donnait enfin à l'Espagne un recordman mondial à une époque où l'athlétique Espagne faisait de la peine. Cela aussi rend compte du climat qu'avait suscité l'élimination du hiérarque. Ce fut peut-être l'unique moment dans l'histoire où toute la population espagnole antifranquiste fut favorable à l'ETA.

 

A l'annonce de la mort de son « dauphin », Francisco Franco déclara que « son ultime lien avec la vie avait été coupé ». (Il attendit pourtant encore deux ans avant de rejoindre son « dauphin » auréolé). Le pauvre malheureux ne se préoccupait évidemment pas des centaines de milliers de vie que lui, Carrero et tous les autres avaient coupées depuis 1925 dans le Riff, les Asturies et durant la guerre civile.

 

En 1980, le cinéaste italien Gillo Pontecorvo tourna ce film « Ogre », qui reconstruit fidèlement toutes les phases de la préparation et de l'exécution de l'attentat. Basé sur le livre « Operacion Ogro » de l'écrivaine anarchiste catalane Eva Forest Tarrat (1928-2007), il fut interprété entre autres par Gian Maria Volonté, Eusebio Poncela, José Sacristán e Angela Molina. La musique était d'Ennio Morricone.

 


 


 


 

 


 


 


L'Envol de Carrero

 

Hai, hai, qui a fait voler l'amiral ?

 

Jeudi avant le déjeuner

Carrero devait aller prier

Mais il ne put aller prier

Car il devait voler.

 

Et il s'est envolé, ainsi Carrero a volé

Et il s'est envolé et il arriva ainsi bien haut

Et il s'est envolé, ainsi Carrero a volé

Et il s'est envolé et il arriva ainsi bien haut

 

Même si Carrero fut ministre de la marine

Son unique rêve avait toujours été de voler

Jusqu'au jour où l'ETA militaire

transforma enfin son rêve en réalité.

 

Elle fit sauter

un pétard, BOUM !

Et jusque par dessus le toit, BOUM

Elle l'a fait sauter.

 

 

Et Carrero a volé, a volé, a volé

Et puis du haut du toit est tombé

Et Carrero a volé, a volé, a volé

Et puis du haut du toit est tombé

 

 

Il s'est envolé, envolé, envolé, Carrero

Il s'est envolé, envolé, envolé, le salaud.

 

 

Je dois te dire que si tu veux voir cette fameuse performance de l'amiral, tu peux aller sur le site de Canzoni contro la guerra, il y a un extrait du film L'Ogre; c'est très parlant. Et maintenant, dit Mârco Valdo M.I., je vais te montrer ma chanson, ma parodie, rien que pour le plaisir et puis, quand même, elle dit bien ce que je pense à propos des Achtung Banditen !... J'insiste sur le fait que c'est une parodie...


Oui, oui, dit Lucien l'âne aux yeux noirs comme le diamant et aux dents d'ivoire éléphantesque. En avant toute pour L'Amiral BOUM.

 

L'amiral Boum

 

 

La pendule fait tic tac tic tac
Les marteaux piqueurs font pic pic pic pic
Glou glou glou font les canalisations
Et la cloche du couvent fait ding ding dong
Mais ...

Boum
L'amiral a fait Boum
Tout avec lui a dit Boum
Et l'auto a fait Boum Boum

Boum
Quand l'amiral s'envole
Tout avec lui dit Boum
Et c'est l'Espagne qui rigole.

Tout a changé depuis
Et la rue a des yeux qui regardent aux fenêtres
Et les gens se sourient
Et l'Espagne va renaître

Boum
L'amiral a fait Boum
Tout avec lui a dit Boum
Quand l'auto a fait Boum Boum


Boum
Le monde entier fait Boum
Tout l'univers fait Boum
Quand les dictateurs font Boum Boum
Boum
Mon cœur fait Boum Boum
Il fait toujours Boum Boum

Quand les dictateurs s'envolent.

Boum Boum Boum...

Boum Boum Boum...

 

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
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Jeudi 31 juillet 2008
    Lucien, Lucien, dit Mârco Valdo M.I., devine ce qui vient de m'arriver....

 

T'en as de bonnes, toi, dit Lucien l'âne qui s'en venait de son pas lent d'âne. Comment veux-tu que je devine ? Je n'ai aucune idée de la façon dont tu passes tes journées et tu voudrais que je devine. Deviner quoi ? Allons, je vais quand même essayer de te répondre. Tu as rencontré un chameau ?

 

Non, ce n'est vraiment pas ça, dit Mârco Valdo M.I..

 

Tu viens d'être nommé premier trombone de la fanfare..., dit l'âne en se marrant.

 

Non, pas du tout, j'aurais bien aimé, mais je ne joue pas du trombone, dit Mârco Valdo M.I. en souriant. Cherche encore... C'est amusant.

 

Tu as rencontré une nouvelle fiancée..., dit Lucien en clignant de son œil noir comme celui du taureau devant le toréador ou l'œil de Carmen, enfin, je ne sais plus.

 

Arrête tes grimaces grivoises, mon bon Lucien. De toute façon, ce n'est pas la bonne réponse.

 

Il t'est poussé des ailes...

 

Mais enfin, Lucien, tu vois bien que non. Essaye encore...

 

Tu as eu une idée..., dit l'âne ne commençant à s'enfuir de quelques pas, histoire de ne pas être trop bousculer si jamais, il y avait une bourrade de représailles.

 

Espèce d'âne... Ce n'est pas cela du tout et tu n'as pas besoin de t'enfuir, je ne te bousculerai pas.

Les idées, ce n'est pas ça qui me manque, ni ce qui me ferait te demander de deviner, dit Mârco Valdo M.I. en riant joyeusement. Allons, cherche encore un peu...

 

Je ne sais pas moi. On t'invite en Australie ou au Pérou..., dit l'âne un peu excédé.

 

Non, ce n'est pas ça non plus. Mais comme je vois que tu commences à t'énerver, je vais te le dire. J'ai fait la sieste tout l'après-midi... et j'en suis encore tout rempli de cette sorte d'état sommeillant où on se sent particulièrement bien et tout prêt à retomber dans un sommeil plus profond encore, dit Mârco Valdo M.I..

 

Ah, dit l'âne en faisant des yeux ronds comme des boules de pétanque. C'est ça, je me disais bien que tu avais un air bizarre, un peu endormi. Mais enfin, moi, c'est tous les jours que je fais la sieste et c'est tous les jours que je sombre dans un bienheureux sommeil. Évidemment, tout l'après-midi, c'est beaucoup, je te le concède, mais avec cette chaleur, je comprends. D'ailleurs, aux pays des ânes, l'Espagne par exemple, mes amis dorment comme ça presque tous les jours. Sauf l'hiver, où ils dorment toute la journée.

 

Allons, allons, Lucien, ne confondrais-tu pas les ânes et les ours...

 

Laisse tomber et parle-moi plutôt de nos histoires... Que comptes-tu me raconter aujourd'hui ? J'avais trouvé fort intéressant ce récit du bombardement de l'hôpital à Rome... dit Lucien l'âne en se retournant brusquement pour se mordre l'intérieur de la cuisse. Ce sont encore les taons qui sont difficiles. Tu n'as pas la suite ?

 

Ah, ah, dit Mârco Valdo M.I. singeant l'âne qui singe le singe Bosse-de-Nage qui ne sait dire que ça. Ah, ah, j'imaginais bien que tu voudrais connaître un peu de la suite et c'est bien tombé, c'est ce que je t'avais préparé aujourd'hui. Et la suite est fameuse...

 

Ah, ah, dit Lucien l'âne, etc... Oui, fameuse en quoi ?

 

Tu vas voir, c'est le 25 juillet 1943. Une date que tous les Italiens corrects attendaient depuis longtemps... Au moins, vingt ans...

 

Ah, oui ?, dit Lucien avec comme une grande interrogation dans la voix...

 

Je te laisse découvrir dans le récit ce dont il s'agit..., dit Mârco Valdo M.I..

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

LA NUIT DU 25 JUILLET.

 

 

Le fascisme finit à l'improviste, avant même qu'une semaine ne se soit passée depuis le bombardement de Rome. Mussolini, tandis que Rome était frappée par les avions de la Vième Armée, était à Feltre pour prendre les ordres de Hitler. Ciano nous a raconté dans son journal que le duce était parti avec la ferme résolution de contenir les prétentions de son allié. Mais, comme d'habitude, ses velléités s'étaient éteintes dès qu'il s'était retrouvé devant Hitler, son ancien élève, qui était désormais devenu son maître.

La presse parla de la parfaite identité de vues entre les deux chefs et il sembla que tout devait se poursuivre comme avant, vers l'inévitable, la tragique conclusion.

Mais dans les derniers jours de la semaine commencèrent à circuler des bruits; on parlait d'une réunion du Grand Conseil du fascisme et de l'ébullition qui montait entre les hiérarques fascistes et dans les milieux proches de la maison de Savoie.

C'étaient des bruits auxquels les Romains accordaient désormais un relatif crédit. Tant de fois en fait, on avait parlé de la fronde de ce hiérarque-ci ou de celui-là, ou de Ciano lui-même, et on savait d'expérience ancienne qu'il ne se passerait rien.

On avait aussi espéré, mais toujours en vain, que l'intervention des vieux politiciens de l'Italie préfasciste, comme Bonomi ou Orlando, pourrait pousser la monarchie à arrêter le délitement. Celle-ci pouvait être la bonne fois.

La guerre allait mal sur tous les fronts. Les Alliés avaient débarqué en Sicile; les gens, épuisés, ne se tenaient plus. Désormais, toutes les villes importantes de l'Italie, Rome comprise, avaient subi des bombardements meurtriers. La faim frappait toutes les couches de la population, exceptés les hiérarques et, peut-être, l'un ou l'autre paysan ou certains secteurs de la bourgeoisie terrienne.

Il n'y avait plus un Italien qui avait le courage de se proclamer fasciste. Dans les rédactions des journaux circulait une sentence qui paraphrasait un des mots d'ordre célèbres du duce : « Celui qui signe est perdu. » Dans les journaux, en fait, les articles habituels qui parlaient de la grandeur du duce et du destin impérial de l'Italie ou de l'immanquable victoire de l'Axe continuaient à paraître, mais plus personne ne signait ces articles.

Le peuple italien n'avait pas voulu la guerre, il l'avait subie. Il avait espéré que, comme ils le lui avaient promis, ce serait une guerre éclair, une guerre qui finirait vite et qui apporterait la richesse à tous. Trois années dures avaient démenti ces illusions et les Italiens, même les plus stupides, avaient compris que le fascisme les avait trompés et trahis.

Le fascisme avait encore le pouvoir et il continuait à persécuter et à commander, mais désormais, l'aversion contre son régime s'étalait ouvertement.

À la maison, chaque soir, après le souper, nous écoutions le journal radio de 22 h 45. Puis, comme presque tous les Italiens, nous nous branchions sur Radio Londres malgré les interférences des stations radio fascistes qui cherchaient à en empêcher l'écoute.

Cela se passa aussi ce soir du dimanche 25 juillet. Peut-être, il y avait-il un peu plus d'attente, de curiosité en raison des bruits qui circulaient en ville depuis déjà deux jours. Rien de précis, ou de clair; seulement la sensation que quelque chose de nouveau aurait lieu. Nous avions soupé, nous étions encore autour de la table; mon père, ma mère, ma sœur, mon frère et moi. Il y avait aussi comme invité chez nous, dans ces jours-là, un neveu de mon père, officier de l'aéronautique, duquel j'étais très ami.

Mon père et moi, dans l'attente, nous jouions aux échecs. À 22 h 45, la radio resta silencieuse. L'émission tardait et ceci nous surpris. Les minutes passaient. Notre curiosité s'intensifia. Ce silence acquit peu à peu une signification. À 23 heures, on entendit la voix du speaker. « Journal radio », dit-il, « Sa Majesté le roi et empereur a accepté la démission du Cavaliere Benito Mussolini. » Le fascisme était fini.

 


Nous nous regardions abasourdis. Je me levai, le souffle coupé; une émotion profonde, une joie sans nom et sans limites, m'avaient traversé d'un coup. Je ne me rappelle rien d'autre dans ma vie que je puisse comparer à cette émotion, à ce bonheur. Le fascisme était fini. Ceci signifiait la liberté. Cela signifiait la fin des morts inutiles, de la destruction et de la désagrégation. Je me rappelle la lumière claire et intense du lampadaire, la visage des miens, heureux et abasourdis comme moi. Leur, ma joie, nos embrassades, nos exclamations.

Il ne nous intéressait même pas de savoir ce qui s'était passé, le comment, le pourquoi. Il nous suffisait de savoir ceci : qu'il n'y avait plus de Mussolini; que le fascisme était fini. Je courus au téléphone, j'appelai Gabriella, une amie, qui était juive. C'était une de mes anciennes camarades d'école qui avait souffert – et pour cela aussi elle m'était chère – des persécutions subies par sa famille. Ma main tremblait tandis que je composais le numéro, j'avais la voix suffoquée quand je lui parlais. « Gabriella », lui dis-je, « Mussolini a été destitué ». «Imbécile », me répondit-elle irritée, « Cela te semble-t-il une façon de plaisanter ? »

Elle n'avait pas encore eu la nouvelle et elle réagissait avec âpreté à ce qu'elle tenait pour une bêtise imprudente. « Gabriella », lui répondis-je, « C'est vraiment vrai, la radio l'a dit il y a un instant. » « Laisse tomber », continua-t-elle à me dire, « ne fais pas l'idiot », mais en même temps sa voix s'ouvrait à l'espérance. Puis, elle y crut et elle courut en pleurant près des siens.

Je sortis sur le balcon, la ville était sombre. Soudain, dans l'obscurité de la nuit, lumineuse, une fenêtre s'ouvrit toute grande, puis une autre, une autre encore.

Les Italiens s'affichaient. Puis, dans la nuit, un homme hurla, de tout le souffle qu'il avait dans son corps, qu'il propulsait à en perdre la voix : « Vive la Liberté ! » Je n'oublierai jamais ce hurlement, cette invocation, cette voix rauque, étranglée. Désormais, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Les lampes déversaient leur lumière dans les rues, où les lampadaires masqués de bleu, l'obscurité, la guerre elle-même finissaient avec sa disparition.

D'autres voix s'unirent à la première, composèrent un dialogue hurlé vers le ciel et les hommes s'appelèrent, se rencontrèrent et s'embrassèrent; ils descendirent dans les rues et se déversèrent en fleuves toujours plus grands vers le centre.

Le fascisme était fini et il ne reviendrait jamais.

 


Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
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Mercredi 30 juillet 2008

Pan, pan, tu es mort...



Ah, Lucien l'âne, encore une de tes blagues stupides... et tu crois me faire peur avec pareille ânerie..., dit Mârco Valdo M.I.. Pour cette fois-ci, je te pardonne, mais à la prochaine, ...



Ben quoi, à la prochaine... ? dit Lucien l'âne au ventre replet et aux yeux couleur de nuit sans lune.



À la prochaine de ce genre, tu racontes toi-même une histoire ou tu chantes une chanson, dit Mârco Valdo M.I..



J'aimerais mieux pas, répond l'âne en baissant la tête de honte.



Allez, on oublie. Aujourd'hui, d'ailleurs, c'est la récréation, je suis un peu fatigué, dit Mârco Valdo M.I..



Alors, dit l'âne aux pieds ailés comme ceux d'Hermès le facteur des dieux, aujourd'hui, ce sera peut-être une chanson drôle.



Oui, oui. Tu vas voir. Elle remonte à la plus haute antiquité et même avant, dit Mârco Valdo M.I.. Elle raconte l'histoire de mon ancêtre; enfin, d'un de mes ancêtres. Tu vas bien rire.

Ah, ah, dit l'âne singeant le singe Bosse-de-Nage qui ne savait dire que cela. Rions ! Mais de qui, de quoi, de quoi s'agit-il, de qui s'agit-il ?



Je te disais, dit Mârco Valdo M.I., que ça remonte loin. Et bien, vois un peu. C'était avant même l'invention du travail; aux temps où l'homme était heureux... Un peu secoué par la vie, mais heureux. Pas stressé pour un sou. Libre autant qu'un être peut l'être dans la nature; c'est-à-dire dans une société sans libéralisme, sans patrons, sans capitalisme ... T'imagines, une société humaine, quoi ! D'accord, on était moins nombreux, mais on était vraiment solidaires et jamais on n'aurait laissé tomber un compère, jamais on n'aurait eu l'idée saugrenue de l'exploiter, de tirer profit de lui...



Mais de quoi tu causes, dit l'âne perplexe et du coup, il se frotte le menton sur le genou gauche.



Bien avant qu'on invente le travail salarié – cette stupidité, l'homme de Cro-Magnon vivait ses quelques dizaines d'années d'existence (en fait pas beaucoup moins que maintenant quand il n'était pas écrasé par un mammouth en rut), sans gaz (sauf les siens) et sans électricité – sauf celle qui surgissait ou du ciel les jours de grand orage ou de ses relations quelquefois électriques avec Madame de Cro-Magnon.



Ce devait être idyllique, dit l'âne Lucien, un peu persifleur à ses heures.



Sans doute, en était-il de la famille de Cro Magnon comme de toutes les autres. Devant la cheminée, les jours d'hiver, il y avait parfois du tirage. Mais quand même, je ne sais pas si tu l'as remarqué, il était quand même Monsieur de Cro-Magnon. Un beau titre de noblesse, sans doute un des plus vénérables avec celui de Monsieur de Lascaux. D'ailleurs, personnellement, je descends en droite de ligne de la famille de Cro-Magnon.



Bon, ça va, dit Lucien l'âne en faisant une grimace préhistorique, et cette chanson, elle vient...



Voilà, voilà, elle arrive, dit Mârco Valdo M.I.. Mais d'abord je te raconte d'où elle vient, qui l'a écrite... et tout ça.



En fait, je te lis le commentaire que j'en ai donné dans la présentation que j'en ai faite sur le site de Canzoni contre la guerra. Au moment où vont s'ouvrir les Jeux Zolimpiques à Pékin, il est bon de rappeler Cro-Magnon... Un mec qui s'en foutait complètement des Jeux Zolimpiques et même de la télévision. Bref, un mec, un vrai. Et maintenant mon commentaire et après, la chanson...



Ah, ah !, dit l'âne en singeant, etc.



Enfin, pas tout de suite, la chanson, car il y a une lettre de l'auteur que j'ai retrouvée et qui vaut son pesant de vérité. Donc... le commentaire pour commencer :



La chanson de l'Homme de Cro-Magnon a fait les beaux jours des mouvements de jeunesse et peut-être le fait-elle encore... Allez savoir. C'est là que je l'ai rencontrée pour la première fois.... D'aucuns croient que c'est une chanson populaire, venue d'on ne sait où.

Mais non, elle a un auteur et il raconte lui-même la genèse de L'homme de Cro-Magnon, ci-après.

Cela dit, c'est une chanson liée aux mouvements de jeunesse issus de la Résistance et de l'éducation populaire, mise au point dans les maquis de France et spécialement du mouvement des Auberges de Jeunesse, héritier du Front Populaire de 1936 et des premières vacances ouvrières.

Quant au contenu, plein d'humour et de raison, il flingue à qui mieux mieux l'actuelle civilisation toute empreinte de sa fatuité, de son importance, de son goût pour le progrès et de l'idéologie du travail.

Une chanson hilarante qu'on apprenait enfant et qui encore des années plus tard, résonne comme un avertissement, une analyse solide du monde dans lequel on doit vivre : « Faut-il que nos héritiers soient bêtes, pour avoir inventé le travail... »

L'homme de Cro-Magnon : un prolétaire anarchiste ?



Et voici, la lettre de l'auteur...


Petite histoire d'une chanson par Maurice FELBACQ




Cro-Magnon : le bon vieux temps d'la préhistoire (dessin Maurice Felbacq)


Suite à notre article sur ce sujet dans le dernier bulletin des Auberges de Jeunesse, j'avais écrit à Maurice pour lui demander s'il voulait bien nous raconter la genèse de cette chanson que je me souviens d'avoir découvert avec beaucoup de plaisir par le bouche à oreille dans les années 50 alors que j'étais gamin. Chacun recopiait les paroles dès qu'il l'avait entendue afin de pouvoir la rechanter… Maurice a accepté avec beaucoup de gentillesse de nous écrire le texte ci-dessous et de l'illustrer avec un dessin que j'aime bien et je l'en remercie vivement. db
 
Je m'appelle Maurice Felbacq, né à Paris en 1918, et si j'ai toujours aimé le plein air et les chansons, je n'avais jamais eu l'idée de composer moi-même jusqu'à ma rencontre avec "Les Vagabonds".
J'étais dessinateur à la SCAN (aujourd'hui l'Aérospatiale) et un beau jour, las de perdre une heure matin et soir en métro et train, je suis parti plein sud, sac au dos, valise d'une main et guitare de l'autre pour Lyon, fin 1945.
 
A l'Arsenal de l'Air, j'ai tout de suite sympathisé, par goûts communs, avec mes voisins de bureau, "Cam" Mitton et "Geo" Meunier, membre d'un petit groupe de copains, "Les Vagabonds". Certains avaient même créé de jolis chansons (R. Seyriès : "Les chevaliers du Colorado", "Vent d'automne"… ou A. Monnerie : "Les mousquetaires"…) dont j'ai transcrit la musique afin de les inclure dans un carnet de chants alors en préparation.
On m'a alors demandé : "Pourquoi n'écris-tu pas de chansons toi-aussi ?
- Parce que je suis plus un matheux qu'un poète et que je n'ai pas beaucoup d'inspiration. C'est André Reynier (Dayd) qui a suggéré : "Puisque tu t'intéresses à la préhistoire, écris-nous quelque chose là-dessus !"
L'idée m'a paru bonne et fin 1946, peu doué pour la poésie, j'ai choisi la fantaisie en attribuant à notre ancêtre "L'homme de Cro-Magnon", des réflexions d'aujourd'hui sur les événements de sa vie, n'hésitant même pas à le faire cotoyer les dinosaures, pensant qu'on n'allait pas me chipoter pour un écart d'à peine deux cents petits millions d'années ! J'ai collé ces paroles sur une musique simple, harmonisée à trois voix et écrit le tout sur calque pour pouvoir en faire des tirages au bureau. La chanson a plu aux copains et très vite fait partie du répertoire.
Par la suite, l'Arsenal réduisant son personnel, notre trio se trouva séparé (au travail seulement !) : "Geo" se reconvertit dans l'industrie chimique, "Cam" entama une belle carrière de Père Aub', tandis que resté dessinateur, je passais sans états d'âme des avions aux tracteurs à chenilles. Puis certains, (dont moi !) se sont retrouvés mariés et pères de famille !
 
Le 13 Avril 1955, je fus bigrement épaté de lire dans "Le Canard Enchaîné" un article élogieux sur "L'Homme de Cro-Magnon" qu'avait chanté un groupe d'étudiants au Festival de Montpellier. L'auteur de l'article demandant où trouver la chanson, je lui envoyai un tirage. Et dans le "Canard" du 27 Avril, j'ai appris qu'il avait reçu quantité de réponses, ce qui est curieux pour un texte jamais publié. Cela est dû principalement à Cam Mitton qui a pu faire connaître la chanson à de très nombreux ajistes de toutes les régions, de passage dans son auberge.
 
Je serais un gros menteur si je disais que ces fleurs m'ont laissé indifférent. J'ai eu plutôt tendance à gonfler les pectoraux en recevant les félicitations assoiffées des copains. Peu après, je quittai Lyon pour aller travailler à Grenoble et je n'ai pu retrouver les copains - toujours avec le même plaisir - que bien moins souvent, et faute d'inspiration, je n'ai pas eu envie d'écrire une autre chanson.
 
Il y a assez longtemps, Pierrot Fayolle m'a signalé que "Les Quatre Barbus" avaient enregistré "L'Homme de Cro-Magnon" mais à l'époque, je n'ai pu trouver le disque*. On retrouve la chanson dans un album de deux CD paru récemment, reprenant les chansons de ce quatuor. Je ne sais pas si la chanson s'entend encore aujourd'hui, mais j'ai eu la surprise en 89 d'apprendre que ma petite fille, alors âgée de neuf ans, l'avait chantée avec sa chorale des "Jeannettes" à Québec ! Sans savoir que la chanson était due à son pépé !
 
Merci au Bulletin des AJ de m'avoir permis d'y évoquer tous ces vieux souvenirs.
Bien amicalement
Maurice Felbacq.




L'homme de Cro-Magnon



C'était au temps de la préhistoire
Voici deux ou trois cent mille ans
Vint au monde un être bizarre
Proche parent de l'orang-outan
Debout sur ses pattes de derrière
Vêtu d'un slip en peau de bison
Il allait conquérir la terre
C'était l'homme de Cro-Magnon


L'homme de Cro,
L'homme de Ma, l'homme de Gnon
L'homme de Cro-Magnon, pon pon
L'homme de Cro, de Magnon
Ce n'est pas du bidon
L'homme de Cro-Magnon
Pon-pon

Armé de sa hache de pierre
De son couteau de pierre itou
Il chassait l'ours et la panthère
En serrant les fesses malgré tout
Devant le diplodocus en rage
Il se sentait un peu petit
Et se disait dans son langage :
Vivement qu'on invente le fusil


L'homme de Cro,
L'homme de Ma, l'homme de Gnon
L'homme de Cro-Magnon, pon pon
L'homme de Cro, de Magnon
Ce n'est pas du bidon
L'homme de Cro-Magnon
Pon-pon


Il était poète à ses heures
Disait à sa femme en émoi
Tu es belle comme un dinosaure
Tu ressembles à Lolobrigida
Si tu veux voir des cartes postales,
Monte dans ma caverne tout là-haut
Je te ferai voir mes peintures murales
On dirait du vrai Picasso


L'homme de Cro,
L'homme de Ma, l'homme de Gnon
L'homme de Cro-Magnon, pon pon
L'homme de Cro, de Magnon
Ce n'est pas du bidon
L'homme de Cro-Magnon
Pon-pon


Trois cent mille ans après sur terre
Comme nos ancêtres nous admirons
Les monts, les bois et les rivières
Mais s'il revenait quelle déception
De nous voir suer six jours sur sept
Il dirait sans faire de détail
Vraiment que nos descendants sont bêtes
D'avoir inventé le travail !


 

Commentaires

Mon cher MarcoValdo, permets moi de te rappeler que la moindre des choses, lorsqu'on "pique" un document sur internet est d'abord de demander l'autorisation de l'utiliser (je te l'aurai donnée volontiers), et ensuite de citer la source (je compte sur toi pour compléter, à propos de notre article sur "L'homme de cro-magnon"). Merci d'avance.

Daniel



Cher Daniel,


Il me paraît  tout à fait évident que tu as raison. Je suis très heureux de pouvoir ainsi préciser que l'article sur l'origine de la chanson de Cro-Magnon, dans lequel sont largement évoqués l'origine de la chanson et son auteur Maurice Feldbach, est issu du Bulletin des AJ (Auberges de Jeunesse), ce qui était dit dans le corps de l'article lui-même.


D'autant que « La Chanson de la plus haute Antiquité » avait entre autres buts de rappeler l'histoire de certains mouvements de jeunesse et de leur importance pour des générations entières et entre autres, le Mouvement des Auberges de Jeunesse.

Le but de « La Chanson de la plus haute Antiquité » était aussi rendre à Maurice ce qui était à Feldbach et au Mouvement des A.J ce qui était sien.

« Voilà, voilà, elle arrive, dit Mârco Valdo M.I.. Mais d'abord je te raconte d'où elle vient, qui l'a écrite... et tout ça. ... »

« D'aucuns croient que c'est une chanson populaire, venue d'on ne sait où.

Mais non, elle a un auteur et il raconte lui-même la genèse de L'homme de Cro-Magnon, ci-après.

Cela dit, c'est une chanson liée aux mouvements de jeunesse issus de la Résistance et de l'éducation populaire, mise au point dans les maquis de France et spécialement du mouvement des Auberges de Jeunesse, héritier du Front Populaire de 1936 et des premières vacances ouvrières. »

Donc sur la question de la source, il doit y avoir une maldonne.

D'autant que je reprenais intégralement l'explication de l'origine, afin de la faire connaître à mon ami Lucien l'âne :

« Suite à notre article sur ce sujet dans le dernier bulletin des Auberges de Jeunesse, j'avais écrit à Maurice pour lui demander s'il voulait bien nous raconter la genèse de cette chanson que je me souviens d'avoir découvert avec beaucoup de plaisir par le bouche à oreille dans les années 50 alors que j'étais gamin. Chacun recopiait les paroles dès qu'il l'avait entendue afin de pouvoir la rechanter… Maurice a accepté avec beaucoup de gentillesse de nous écrire le texte ci-dessous et de l'illustrer avec un dessin que j'aime bien et je l'en remercie vivement. Db »


Peut-être aurait-il mieux valu l'indiquer formellement aussi ainsi :


L'article sur l'origine de la chanson L'Homme de Cro-Magnon et son auteur est issu de :

REGARDS SUR L'AJISME HIER ET AUJOURD'HUI

Bulletin d'information des Anciens et Amis des Auberges de Jeunesse Rhône-Alpes

n° 33 Juin 2000.

qu'on peut aisément retrouver à l'adresse : http://ajanciens.free.fr/bulletin33.htm


Ce que bien entendu, je fais avec plaisir.


Bien cordial


OsR


Mârco Valdo M.I.








Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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Mardi 29 juillet 2008

Clip, clap, clop, tic, toc, tac, clip, tac, toc, clop, clap...

Ben, mon vieux Lucien, t'en tiens une... Je ne t'ai jamais vu bourré comme ça. Et même, je n'ai jamais vu un âne soûl. D'où viens-tu ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Au fait, qu'as-tu bien pu boire pour te traîner en zig-zag ainsi...

 

Mais, aujourd'hui, crois-moi mon ami Mârco Valdo M.I., c'était l'anniversaire de ma copine Andréa et on a un peu fêté ça avec les copains. Et comme, en effet, je ne bois jamais d'alcool, un ou deux seaux m'ont mis dans cet état pénible, mais joyeux, dit l'âne en tanguant plus que de raison.

 

Enfin, dit Mârco Valdo M.I., tu as l'avantage de te mouvoir sur quatre pattes... C'est déjà ça. Mais si j'ose dire, tu tombes bien.

 

Ah ... dit Lucien l'âne aux pieds un peu plus lourds que ceux d'Hermès. Mais je ne veux pas tomber, ajoute-t-il en s'appuyant contre l'arbre.

 

Mais non, mais non, je ne veux pas que tu tombes. Je dis juste que tu arrives à point, que tu arrives au bon moment, que c'est le bon jour pour être dans cet état alcoolisé.

 

Ah oui... ? , dit l'âne en se tenant à une branche par la bouche.

 

Oui et je vais te dire pourquoi. J'avais justement choisi de te faire connaître des chansons qui tournent autour de ce penchant que certains ont de boire un peu trop d'alcool... J'en avais deux à te proposer et vu ton état, je t'en ajouterai une troisième.

 

Ah, c'est bien gentil, dit l'âne tout ragaillardi et qui essaye de reprendre son équilibre.

 

Et bien voilà, dit Mârco Valdo M.I., je t'explique : ce sont trois chansons bien différentes.

 

La première, celle que j'ai intitulée en français, L'Ivrogne est une chanson de Francesco Guccini. Un cantastorie de premier ordre, comme tu le devines - enfin, si tu devines encore quelque chose, quoique in vino veritas - il est italien. Sa chanson, je te préviens, est un peu et même beaucoup émouvante. Elle raconte l'histoire d'un homme – un artiste – qui a sombré dans l'alcool et elle le présente dans une sorte de délire éveillé où il se croit en public et interprète dans un café vide une chanson et croit entendre les applaudissements... Elle est très prenante. Pourquoi, comment en est-il arrivé là, on ne le dit pas dans la chanson.

 

 

 

Ah, ah, dit l'âne se prenant pour Bosse-de-Nage. Passons donc à la première.

 

L'ivrogne

 

Chanson italienne – L'Ubriaco – Francesco Guccini – 1970

Version française - L'Ivrogne – Marco Valdo M.I. – 2008

 

 

Appuyé sur les bras, derrière son verre
Il lève à peine la tête et demande encore à boire.
Les bruits de la rue traversent doucement les parois.
Le chat dort sur le banc et la saleté enduit les vitres.
Le vin tombe dans le verre, ensuite personne ne bouge plus
et on ne sait si dehors, à l'air, il y a du soleil ou s'il pleut
Et cet homme se souvient et, par une ironie atroce,
le vin lui donne comme de la force, l'illusion lui donne de la voix.
Et il se lève sur ses jambes, ouvre les yeux et puis, titube
Avec le geste des bras comme sous les projecteurs...

Lalalalalala

Mais il arrête subitement et retombe assis à terre.
L'ombre revient sur son visage, le vin retourne dans son verre.
Et loin, au delà, dans le temps, une foule mystérieuse
S'est levée d'un coup, elle crie : « Bravo, bien, encore ! »
Les projecteurs sont revenus sur son visage et ses mains.
Il se lève et fait un salut à ces publics lointains.
Et plus forte entre ces murs, cette voix à présent s'est élevée
Et elle fait tintinnabuler les verres et rebondit dans la rue...

 

Lalalalalalala

 

 

Lucien relève ses oreilles et se met sur ses pattes de derrière en criant : « L'éthylisme ne passera pas ! L'éthylisme ne passera pas ! »....

 

M'enfin, Lucien, calme-toi. On n'est pas à la manif. Revenons à nos chansons.

La deuxième s'intitule tout simplement « Je Bois » et elle est l'œuvre d'un écrivain, poète, chanteur, musicien... très connu et mort bien trop tôt. Il s'agit de Boris Vian. Un gars extraordinaire et plein d'une merveilleuse sensibilité. Dans cette chanson, il campe un personnage assez crade, qui se traîne comme il peut, dans sa vie moche, moche... On comprend pourquoi, il boit.

 


 Je Bois

Chanson de Boris Vian – 1955

 


Je bois
Systématiquement
Pour oublier les amis de ma femme
Je bois
Systématiquement
Pour oublier tous mes emmerdements

Je bois
N'importe quel jaja

Pourvu qu'il fasse ses douze degrés cinq
Je bois
La pire des vinasses
C'est dégueulasse, mais ça fait passer le temps


La vie est-elle tellement marrante ?
La vie est-elle tellement vivante?
Je pose ces deux questions
La vie vaut-elle d'être vécue ?
L'amour vaut-il qu'on soit cocu ?
Je pose ces deux questions
Auxquelles personne ne répond...

 

et

Je bois
Systématiquement
Pour oublier le prochain jour du terme
Je bois
Systématiquement
Pour oublier que je n'ai plus vingt ans

Je bois
Dès que j'ai des loisirs
Pour être saoul, pour ne plus voir ma gueule
Je bois
Sans y prendre plaisir
Pour pas me dire qu'il faudrait en finir...

 

 

Lucien chancelle à nouveau. Il émet d'étranges borborygmes.

 

Mais enfin, dit Mârco Valdo M.I., Lucien, tu vas m'écouter... ou je ne te dis pas la troisième chanson...

 

Si, si, je veux l'entendre... dit Lucien en s'asseyant sur le talus.

 

Bon, alors... , dit Mârco Valdo M.I., la troisième chanson, c'est la boisson joyeuse des gars du populo. On boit pour faire la fête entre potes, on se met une tamponne, on se marre et puis, c'est tout. Elle s'intitule Le Beaujo en vélib, c'est une chanson de nos amis de La Chanson du Dimanche. Elle me rappelle d'ailleurs le Captain Beaujol, tu sais ce personnage du roman de René Fallet : Le beaujolais nouveau est arrivé et aussi, Clochemerle, ce fabuleux roman-canular de Chevallier.

 

Bou, bou, Lucien se met à hoqueter... Des larmes coulent de ses yeux noirs comme des diamants d'Afrique du Sud.

 

 

Tu sais, Lucien même si t'es bourré, je t'aime bien et je te comprends. Cela dit, on peut avoir la boisson épouvantablement triste ou des plus joyeuse. Mais même dans ce dernier cas, il traîne comme un goût amer au fond des verres. Enfin, celle-ci est plutôt du genre joyeux, à la fois vraiment joyeuse et faussement. Il reste comme un arrière-goût de la fête de l'amer.

C'est aussi l'occasion de (re)découvrir La Chanson du Dimanche et ses deux artistes – du trottoir – que sont Alexandre Castagnetti et Clément Marchand. Cet été, ils n'arrêtent plus de faire des concerts ... à la demande du public. Leur répertoire est – sous un faux air de chansons « dans le vent » (c'est le cas de le dire au coin des rues ou sur les places...) - nettement engagé dans ce que nous appelons, la guerre sociale ou civile. Faut aller voir dans leur confrontation à la société sarkozienne, au monde de Bush (même quand Bush rit, il n'est pas drôle...), au capital, aux multinationales, aux OGM.... Serait-ce le retour de la chanson politique en France ?

Ici, c'est une chanson à boire, ironique et faussement traditionnelle. Ah, l'auto-ironie n'est généralement pas la qualité principale des peuples, mais ici, la scène est véritablement populaire quand le peuple de France se laisse aller pour oublier ses emmerdements.

Et comme disait, Boris Vian à Saint Pierre, si vous flanquez les ivrognes à la porte, il doit pas vous rester beaucoup de monde...

Allez Lucien, écoute celle-ci et arrête de pleurer.

 

Le Beaujo en vélib

 

On s’était donné rendez-vous
Comme chaque année place des Gros Nez
On s’était dit « Modération ! »
Comme chaque année, comme chaque année

On s’est retrouvés place des pochtrons
A dégueuler, à dégueuler
On est retourné boire un p’tit coup pour digérer

Sers-moi un verre de Beaujolais
Sers-moi un verre, c’est ma tournée
Sers-moi un verre, un p’tit dernier
De Beaujolais

Ah qu’il est bon, qu’il est bon, qu’il est bon
Ah qu’il est frais, qu’il est frais, qu’il est frais
Le beau jojo, Le Beaujolais
Ah qu’il est beau, qu’il est beau, qu’il est beau
Ah qu’il est laid, qu’il est laid, qu’il est laid
Le beau jojo, Le Beaujolais

On est allé faire un coucou
Comme chaque année au vieux René
Il avait préparé son coup
Comme chaque année, comme chaque année


Il lui restait deux trois tonneaux
A écouler, à écouler,
Comme on est des gens bien élevés, on a dit ouais

Sers-moi un verre de Beaujolais
Sers-moi un verre, c’est ma tournée
Sers-moi un verre un p’tit dernier
De Beaujolais

Ah qu’il est bon, qu’il est bon, qu’il est bon
Ah qu’il est frais, qu’il est frais, qu’il est frais
Le beau jojo, Le Beaujolais
Ah qu’il est beau, qu’il est beau, qu’il est beau
Ah qu’il est laid, qu’il est laid, qu’il est laid
Le beau jojo, Le Beaujolais

Concours de nez rouge :


Si t’es fier de ta couperose, tape dans tes mains !

Si t’es fier de ta couperose, tape dans tes mains !


Qui ne trinque pas, n’est pas français !

Qui ne trinque pas, n’est pas français !

Qui ne trinque pas, n’est pas français !.....

 

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
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Lundi 28 juillet 2008

 

Ah, ah, dit Mârco Valdo M.I. pour imiter l'âne qui imite Bosse-de-Nage le singe qui ne savait dire que Ah, Ah !, tiens te voilà toi. Je t'attendais un peu plus tard. Rien n'est prêt, même pas l'apéro. D'accord, tu me diras que comme le chameau, l'âne s'en fout... Mais moi pas. Tu sais bien que je vais sans doute te lire quelque chose et que par les temps qui chauffent, il fait soif. Toi, tu bois dans la cuvelle et tu secoues ta tête et tout est dit. Mais moi...


Charmant accueil, dit Lucien l'âne en toisant son ami Mârco Valdo M.I. d'un air de reproches. Tu ne m'as même pas dit le bonjour que déjà tu rouscailles. Bonjour quand même, dis-je. Et dire que c'est moi l'âne...


Bon, bon, ça va. Bonjour, mon ami Lucien. C'est dit. Ça n'empêche que j'ai soif... Alors, si tu le permets et même dans le cas contraire, je vais boire un coup.


Quoi ? Je veux dire que vas-tu boire ? Du blanc, du rouge, du rosé ?


Cette fois, c'est un vin de couleur rose; c'est un vin de Modène, un Lambrusco, un vin que les Italiens disent si joliment « frizzante », ce qui ne veut pas dire que c'est un vin de coiffeurs. Cela voudrait plutôt dire un vin qui « frissonne ». Quand tu le sers, d'ailleurs, tu peux le voir, il mousse bien, mais quand il est posé, il ne pétille pas comme un pétillant; ce qui chez les Italiens serait dit « spumante », c'est-à-dire moussant.


Bof, dit Lucien l'âne, parle-moi plutôt d'une bonne source moussante ou frizzante, enfin d'une eau fraîche et bien remuante et claire et chantante...


Oh, tu sais, Lucien, si tu prêtes une oreille attentive à certains vins, ils chantent. Celui-ci particulièrement.


Je sais, je sais, quand tu en as bu assez, tu chantes aussi... Ah, AH !, dit l'âne en se tordant de rire.


Je bois un coup et on commence, dit Mârco Valdo M.I. en se servant un verre de ce vin frizzant et rosé, on pourrait même le dire clairet, qui vient de la région de Modène.


Pendant que tu bois ton coup, dit l'âne en se mordant la queue. C'est à cause des taons, les taons sont difficiles. Pendant que tu bois ton coup, Mârco Valdo M.I., laisse-moi te dire que j'ai rencontré de mes amis – des humains qui m'ont parlé de toi et de nos conversations. Ils trouvent que c'est drôle, parfois. Enfin, ils disent qu'ils regardent parfois ce qu'on raconte. Te voilà bien surpris... Enfin, moi, j'étais tout pantois. Je ne pensais jamais rencontrer des gens qui font attention à ce qu'on fait... Enfin... Tu as fini de boire, on peut commencer ?


Oui, oui, dit Mârco Valdo M.I..


Et aujourd'hui, ce sera ?, demande l'âne en piaffant un peu.


Aujourd'hui, ce sera un nouvel épisode de Achtung Banditen, mais...


Mais..., dit l'âne, pendu aux lèvres du narrateur, enfin de façon métaphorique, s'entend.


De l'autre Achtung Banditen ! Tu te souviens, Lucien mon bel âne blond, que j'en avais trouvé un second sur un marché dans un village des Appenins. Je vais t'en faire connaître un premier épisode. Bien entendu, tu te souviens aussi que le livre d'origine est en italien et que le texte ici est une traduction faite de ma main. Comme je te l'ai peut-être dit, il est sous-titré, Rome 1944. Et de fait, il raconte la résistance de Rome aux envahisseurs nazis et à leurs alliés les fascistes républicains de Salò, autrement dit la bande à Mussolini. Je ne vais pas maintenant commencer une sorte de cours sur l'histoire qui va se raconter elle-même et tu verras, mon bon ami l'âne aux pieds légers, que progressivement tu vas t'y retrouver. Il suffit d'avancer d'un pas mesuré et prudent, ce qui est précisément le pas de l'âne.


Ah, oui, pour ce qui est de marcher, nous les ânes, on sait marcher... Mais passons à l'histoire.


Deux mots cependant sur ce récit – ce premier récit – qui me paraît proprement extraordinaire, c'est qu'il se passe dans un hôpital lors du premier bombardement que les Alliés vont faire subir à Rome, en raison de la présence des Allemands... et sans doute, le premier bombardement de l'histoire romaine. C'est donc un moment extraordinaire que je vais te rapporter. C'est un récit apocalyptique. Le bombardement d'une ville de plusieurs millions d'habitants par plusieurs centaines d'avions et donc , des centaines de bombes qui tombent en même temps à peu près au même endroit, selon la technique du tapis de bombes. Elle resservira sous d'autres cieux, jusque très récemment encore... Des centaines, des milliers de bombes, ça fait des centaines, des milliers de morts quand ça tombe sur une ville... C'est effectivement ce qui va se passer. Une récit terrifique.... Mais, ce que le récit a de particulier, c'est que le bombardement est vu de l'intérieur de l'hôpital... Le « je » est celui du narrateur qui est en vérité Rosario Bentivegna, qui à ce moment de sa vie est encore aux études de médecine, sur lequel tu apprendras bien des choses au cours de ce passionnant récit. Et notamment, que les fascistes et les nazis vont le considérer comme un « terroriste », de la même façon que tous les pouvoirs considèrent les résistants à leur emprise comme des "terroristes".

 



S.P.Q.R. : Senatus Populusque Romanus

 

Si mes souvenirs d'âne sont bons, dit Lucien, qui en connaît quand même un bout en latin.

 

  Mais ajoute, Mârco valdo, à ce sujet, on donne - par blague - d'autes significations à ces quatre lettres , je relève que la traduction italienne de la  bd Astérix fait allusion au fait que l'expression SPQR peut aussi être comprise comme Sono Pazzi, Questi Romani (« Ils sont fous ces romains »). Les Italiens disent aussi des habitants de Rome : Sono Porci, Questi Romani (Ce sont des porcs, ces romains). Quant à moi et vu le sujet de ce livre, j'ajouterai une autre signification possible : Sono patrioti, questi Romani.





I. LES BOMBES TOMBENT




Un matin comme les autres. Tôt, vers les premières heures de ce 19 juillet (1943), j'avais fait mon tour au dispensaire de Pathologie chirurgicale à la Policlinique, puis j'étais monté au dernier étage de l'Institut où je travaillais ) préparer un laboratoire de micro-biologie. J'avais à peine vingt et un ans et j'avais passé mes trois premières années de médecine.

Ce matin-là, cependant ( c'était une chaude matinée d'été, un peu étouffante, vers les 11 heures; je me sentais fatigué, oppressé. Les corridors à demi-obscurs du laboratoire, situés au deuxième étage de l'Institut, étaient déserts. J'allais au téléphone. L'atmosphère, suffocante à cause de la touffeur et de la brume, semblait plus dense en raison de la peine que chacun de nous avait en soi à cause des conditions auxquelles nous étions réduits. Les Alliés avaient débarqués en Sicile. On savait que ce jour-là, Mussolini rencontrerait Hitler. Beaucoup de mes amis étaient au front. D'autres se trouvaient en prison. A l'Institut de pathologie chirurgicale, les deux assistants, Marcello Perez et Guido Stolfi, avaient été arrêtés peu avant.

Je n'avais pas une grande envie de travailler. Je composai le numéro d'une amie. Je désirais la voir, je voulais chercher, en la rencontrant, à m'ôter un peu de ce poids que j'avais sur l'âme. C'était une jeune actrice autrichienne que j'avais connue à la salle d'armes du Circo della Stampa où je me rendais le soir pour tirer l'épée.

« Alba, j'ai envie de te voir, je suis fatigué de travailler. Combien de temps te faut-il pour me rejoindre à la Porta Pincia. Elle m'annonça qu'elle était sur le point de sortir; nous pourrions nous voir bientôt.

Je retournai dans ma salle, j'enlevai mon tablier et je commençai à descendre les escaliers de l'Institut. Devant le dispensaire, je rencontrai quelques collègues; je les saluai. Je notai aussi chez eux le même état d'esprit que le mien, comme une sensation de poids, comme un obscur pressentiment. C'étaient des jeunes sympathiques, des filles, des garçons, pleins de vie. Mais ce jour-là, il semblait que personne n'avait envie de plaisanter.

Je ne m'entretenait pas longtemps avec eux, je pensais sortir immédiatement et faire un tour à bicyclette en attendant l'heure à laquelle je rencontrerais Alba. Ma bicyclette était attachée à une chaînette en dehors de l'Institut. L'alarme sonna, tandis que je l'enfourchai.

À Rome, les hurlements de la sirène n'avaient pas encore la capacité de terroriser les gens. De nombreuses alertes aériennes s'étaient succédées depuis les premiers jours de la guerre, mais les Alliés, jusque là, avaient toujours respecté la ville.

Les Romains continuaient à circuler dans les rues. Seuls, les trams, les autobus et les voitures devaient s'arrêter (mais les automobiles, alors, il y en avait fort peu en raison du rationnement de l'essence, des pneus et des pièces de rechange).

Moi aussi, ce jour-là, quand la sirène sonna, je ne préoccupais pas de respecter les dispositions de la défense anti-aérienne. Je sautai sur ma bicyclette. Les hurlements lugubres, répétés, n'étaient pas encore finis. Je donnai le premier coup de pédale, j'allais passer la grille de la Policlinique, quand la première bombe tomba sur la clinique, la seconde sur l'Institut de Chimie de l'Université. Des centaines d'explosions bouleversèrent, l'une après l'autre, à l'improviste, le quartier S. Lorenzo qui confinait à la cité universitaire.

Le premier bombardement de Rome avait commencé.

Je retournai sur le champ à l'Institut. Des hurlements de terreur s'élevaient des salles. Le malades qui pouvaient se déplacer par eux-mêmes se pressaient ou se traînaient vers les refuges anti-aériens. De hautes colonnes de fumée s'élevaient déjà à cent, deux- cents mètres de distance. Les vitres se brisaient sous les coups et les craquements froids de leurs fragments s'ajoutaient aux explosions des bombes, aux hurlements, aux lamentations des malades. Avec mes collègues, les médecins et les brancardiers, nous nous précipitâmes dans les salles. Nous chargeâmes sur les civières, sur des sièges, dans nos bras les hospitalisés qui pouvaient quand même être transportés et nous les conduisîmes dans les souterrains. Auprès des plus graves, pour lesquels un déplacement pouvait être plus périlleux que de rester en salle malgré les bombes, restèrent quelques médecins et quelques infirmiers.

Tandis que les coups se faisaient plus fréquents et s'éloignaient, puis se rapprochaient et que les vitres volaient en éclats, nous transportions des hommes et des femmes en de longues courses dans les corridors vitrés. Plus rapides au retour, rapides jusqu'à la torture, nous remontions les escaliers, nous en prenions d'autres encore restés dans les lits. En peu de temps, tous ceux qui étaient transportables furent à l'abri. Mais soudainement commencèrent à arriver de l'extérieur des centaines et des centaines de corps martyrisés. Rapidement, le hall de la Policlinique, les corridors, les salles, toute pièce disponible, furent remplies de blessés, de moribonds, de morts. C'était la première fois que je voyais la guerre.

Par moments, peut-être pour reprendre souffle, je m'arrêtais pour un instant et alors, la peur me prenait.

Puis, la hantise de porter secours devenait plus forte que ma peur et je recommençais à courir en ces allers-retours incroyables par lesquels chacun de nous, sain, cherchait d'une certaine manière à mettre un frein ou à arrêter cette boucherie. Arrivaient des hommes, des femmes, des adolescents massacrés. Il y avait des enfants qui jouaient dans les rues du quartier de S. Lorenzo. On nous apporta les filles qui travaillaient aux moulins Pantanella, juste en dehors de la Porta Maggiore : en morceaux, déchiquetées. Celles qui, bien que n'ayant pas été blessées, avaient été renversées dans l'écroulement du bâtiment, hors de sens, dans leurs camisoles de force, hurlaient l'horreur à laquelle elles avaient assistée.

Les salles d'opération commencèrent à tourner à plein régime; chaque couchette fut utilisée, chaque pièce devint une salle d'opération. Dans notre dispensaire de Pathologie chirurgicale, Giangrasso, premier hospitalier de l'Institut, rassembla autour de lui ses étudiants des différentes années et il commença à prendre des dispositions pour que chacun de nous prenne part aux secours.

L'alarme n'était pas encore terminée, nos malades – les malades de l'Institut- étaient en sécurité dans les refuges, les bombes continuaient à tomber et nous commençâmes à travailler autour des victimes qui arrivaient de tout près, transportées avec des moyens de fortune.

Beaucoup d'entre nous, comme moi du reste, n'avaient jamais procédé qu'à des soins superficiels. A cette occasion, nous ne reçûmes pas seulement notre baptême du feu, mais aussi notre initiation à la chirurgie.

Au début, nous autres, les étudiants les plus jeunes, nous nous limitions à soigner et à laver des blessures qu'ensuite, les plus anciennes ou les médecins ou Giangrasso lui-même toilettaient ou suturaient. Mais un nombre toujours croissant de blessés arrivait; alors, chacun de nous dut commencer à opérer, à coudre, à retirer des éclats, à lier des vaisseaux profonds des bras et des jambes. Après une heure, un tapis épais de boue, de sang, de poussière tombée des habits, des haillons, couvrait le pavement du dispensaire.

Nous travaillâmes tout l'après-midi et toute la soirée, jusqu'à la nuit noire. Nous reprîmes tôt le matin suivant et seulement à la nuit du 20, je réussis à retourner chez moi, fatigué, harassé, désespéré. Je n'avais jamais vu de ma vie tant de sang et tant de souffrance. Je pédalais lentement dans le crépuscule d'été. Une foule bouleversée traînait dans les ruines des quartiers détruits vers je ne sais où.

Je pédalais lentement et je pleurais tandis que je rentrais chez moi. Les bombardements avaient causé des dommages énormes. Par milliers se comptaient les morts, les blessés, les sans-abri. Le quartier de S. Lorenzo avait été pratiquement rasé au sol. Mais avaient aussi été frappés la Policlinique, la cité universitaire, de vastes zones du quartier Italia, Portonaccio, le Prenestino, le Scalo Merci, le chemin de fer et le cimetière.

Le roi qui osa se rendre au milieu de ces ruines, fut sifflé par la foule. Pour le Pape, peut-être par une réaction d'opposition, les gens se rassemblèrent autour de lui avec des invocations d'aide et de paix.

Mussolini n'eut pas le courage de se montrer. On était désormais à quelques jours de la fin du fascisme.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
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Lundi 28 juillet 2008

Sito scomunicato


 

Tiens, tiens, dit l'âne à Marco Valdo M.I., tu as bien bronzé, aurais-tu été en Espagne, car j'ai remarqué que tous les gens qui brunissent disent qu'ils ont été en Espagne...

 

Salut à toi, ô âne et à ton accent circonflexe... Au fait, je trouve très joli d'avoir un accent circonflexe dans son nom. Par exemple, si tu fais une phrase avec beaucoup de mots avec un accent circonflexe, elle prend une drôle d'allure.

 

Quoi, quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? Une phrase avec des accents circonflexes ?, dit l'âne d'une drôle voix.

 

Par exemple, tu as des mots avec des accents circonflexes comme âne, ânesse, ânon, tâche, bâche, hôtel, hôpital, hôte, hâte, chaîne, mânes, râle, pâle, pâté, pâtes, pâture, châle, château, âge, gâte, gâteau, gîte, goût, goûter, dégoût, mêle, moût, vêt, vêtir, dévêtir, août... J'arrête lâ, mais tu vois déjà comme la phrase prend une autre allure. Sans compter le subjonctif... Enfin, j'aime beaucoup l'accent circonflexe et j'aimerais en avoir un au-dessus de moi, enfin, du mot qui me désigne. Je pourrais par exemple avoir des pronoms bien à moi, comme jê, mê, moî, môn, mês, mâ... Ou alors et en plus, disons en plus, à partir de maintenant écrire môn nôm avec un accent circonflexe, mettons, sur la première syllabe. J'êcrirais par exemple Mârco. C'est joli ça, Mârco. Jê l'adopte. Qu'en penses-tu ?

 

Moi, dit l'âne un pêu éberlué par tant d'accents circonflexes, rien.

 

Quoi, rien ? Tu ne penses rien.

 

Oui.

 

Rien.

 

Oui, je ne pense rien.

 

Pas étonnant que tu sois un âne... Non, jê dis ça pour rire, ne boude pas. Et puis, j'âi et jê n'ai pas été en Espagne.

 

Là, dit l'âne, je te reconnais bien et comme d'habitude, je ne comprends pas et s'il te plaît – tiens, en voilà un ! – ne fais plus d'allusion à mon biologique. Tu as et tu n'as pas été en Espagne. Finalement quoi ?

 

C'est tout simple. J'ai été en Espagne, il y a longtemps et je n'y ai pas été récemment. Au fait, j'abandonne les accents circonflexes, sauf sur mon prénom qui restera Mârco. Je ne m'appelle pas Pérec et je suis bien trop pressé de te répondre et de te parler pour commencer une telle entreprise. Imagine ce que ça représenterait comme nombre d'accents circonflexes pour un article et imagine ce que ça pourrait donner sur un an, sur dix ans... En plus, que ce n'est pas un accent direct, qu'il faut une manœuvre double pour l'installer et qu'il ne fonctionne pas partout. Essaye seulement de mettre un accent circonflexe sur un y, par exemple ou après une apostrophe... Pour l'Espagne et pour répondre directement à ta question, qui était fort imprécise – je n'ai pas été en Espagne récemment et j'ai bronzé en me promenant dans mon jardin, comme toi dans ta prairie. Voilà tout.

 

C'est bien tout ça et j'ai déjà une grosse tête, dit Lucien l'âne en dodelinant en laissant pendre ses oreilles qui suivent ainsi le mouvement, une fois à gauche, une fois à droite, une fois à gauche... Mais on est dimanche et j'ai droit à ma ou mes chansons... Qu'as-tu dans ton sac ?

 

Ce soir, c'est l'auberge espagnole. Ce sont des chansons à propos de l'Espagne. Toutes les trois ont été écrites, mises en musique et chantées par Léo ferré, un des plus formidables chanteurs et auteurs, poètes du siècle dernier. Comme le temps passe...Il n'a jamais été aimé par les officiels et il ne les aimait pas non plus. Il a une réputation de soufre...

 

Toi aussi, Mârco Valdo M.I., tu as une mauvaise réputation, dit l'âne en découvrant ses dents longues comme un jour sans pain.

 

C'est un honneur que tu me fais, mon ami Lucien. Je t'en remercie. Mais revenons aux chansons. La première est l'histoire d'un bateau espagnol parti au travers de la Mer Océane. Une chanson d'une étrange poésie... Elle m'a souvent fait pleuré. Faut dire que c'est le cas d'autres chansons et spécialement, chez Léo Ferré. Je n'ai d'ailleurs jamais vraiment pu saisir pourquoi. Je sais que c'est dans les mots, que c'est dans la musique des mots, dans le sens aussi... Avec Barbara, on aurait pu croire que c'était la voix... Non, il y a autre chose. Mais passons...

 

Mon Dieu, Mârco Valdo M.I., je ne te savais pas si sensible, ni capable de pleurer... Voilà, dit l'âne en baissant la tête, tu me surprendras toujours. Et les autres chansons...

 

La deuxième, c'est un Flamenco. Tu sais, mon bon ami Lucien, mais sans doute, l'âne de Sancho t'en a déjà parlé, cette musique espagnole fort rythmée, où la guitare et le chant jouent l'une avec l'autre. Mais c'est un Flamenco d'exil, un Flamenco d'émigré, un Flamenco de Paris (c'est son titre), un flamenco du temps où l'Espagne agonisait sous Franco et la troisième précisément, c'est un appel à la Mort pour qu'elle débarrasse l'Espagne de cette ordure de Franco : elle s'intitule Franco la Muerte. C'est une chanson d'imprécation. Elle est terrifiante.

 

Dis-les moi...






Le Bateau Espagnol 

 

J'étais un grand bateau descendant la Garonne
Farci de contrebande et bourré d'Espagnols
Les gens qui regardaient saluaient la Madone
Que j'avais attachée en poupe par le col
Un jour je m'en irai très loin en Amérique
Donner des tonnes d'or aux nègres du coton
Je serai le bateau pensant et prophétique
Et Bordeaux croulera sous mes vastes pontons

Qu'il est long le chemin d'Amérique
Qu'il est long le chemin de l'amour
Le bonheur ça vient toujours après la peine
T'en fais pas mon ami, je reviendrai
Puisque les voyages forment la jeunesse
T'en fais pas mon ami, je vieillirai.

Rassasié d'or ancien ployant sous les tropiques
Un jour m'en reviendrai les voiles en avant
Porteur de blés nouveaux avec mes coups de triques
Tout seul mieux qu'un marin, je violerai le vent
Harnaché d'Espagnols remontant la Garonne
Je rentrerai chez nous éclatant de lueurs
Les gens s'écarteront saluant la Madone
En poupe par le col et d'une autre couleur

Qu'il est doux le chemin de l'Espagne
Qu'il est doux le chemin du retour
Le bonheur ça vient toujours après la peine
T'en fais pas mon ami je reviendrai
Puisque les voyages forment la jeunesse
J' te dirai mon ami : à ton tour !
À ton tour...





Léo Ferré a toujours, comme tous les anarchistes du monde d'après 1936, eu un sentiment d'une virulence extrême pour l'Espagne et plus spécialement, pour cette Espagne de Buonaventura Durruti, d'Ascanio et de centaines de milliers de paysans et d'ouvriers anarchistes. Cette Espagne où on fut si proche d'une société débarrassée des gens de pouvoir – que ce soit celui de l'argent ou celui de la force, militaire, économique, politique ou étatiste. L'Espagne fut et reste – à cause cela – accrochée au cœur de l'Europe et en ayant sauvé notre honneur et notre espérance, même si après Tolède, Valence, Madrid, Barcelone, Bilbao, les loups sont entrés dans Paris.


Dès le début, quand il commença sur scène (bien petite encore cette scène au bords de Seine), Léo Ferré crevait le cœur des gens avec ce Flamenco de Paris sorti tout droit du plus profond de l'exil.

Cet exil si dur : les armes aussi bien que les trahisons sont venues à bout des révolutionnaires en avril 1939. Ceux qui restaient ont été torturés et fusillés par dizaines de milliers. Ceux qui ont réussi à traverser les Pyrénées au lieu d'être accueillis comme des héros de la liberté, finissent en France dans des camps d'internement – l'État Français allait bientôt se coucher sous la bête nazie. La Seconde Guerre mondiale éclate cinq mois plus tard; les exilés espagnols rejoignent la Résistance partout où ils se trouvent et où on les a relâchés; ailleurs, on les livrera aux occupants ou on les rendra à l'Espagne de Franco.

La résistance clandestine à Franco se poursuivra jusque dans les années 1970, ainsi que la répression (quelques temps avant sa disparition, Franco fera encore garroter l'anarchiste Salvador Puig Antich).


« Franco l’assassin », dira Pablo Neruda, le grand poète chilien, « Sois seul et en éveil entre tous les morts, et que le sang tombe sur toi comme la pluie ».



Pablo Neruda - tableau de Carlo levi





Comme un écho à la chanson « Franco La Muerte » que Léo Ferré écrira des années après ce Flamenco de Paris, écrit en 1946.


Chers compagnons et amis espagnols, jamais nous n'oublierons qu'ils vous ont massacrés vous, la justice et la liberté.


Il faut écouter ce Flamenco de Paris – Toi, mon ami l'Espagnol, rencontré cet hiver, une fleur sur les lèvres... pour sentir toute la vibration (gigantesque, une guitare criant seule au cœur d'une vallée dans une nuit et un désert immenses...) que le cœur et le corps de Léo Ferré – et tant d'autres avec lui – ressentent à la seule évocation de la guerre d'Espagne... Uno crepacuore... Ricordiamo i fratelli Rosselli... (Carlo aveva fondato la Brigata Rosselli che combattette in Spagna) ammazzati per i fascisti francesi per conto di Mussolini... Un crève-coeur ... Souvenons-nous des frères Rosselli... (Carlo Rosselli avait fondé et dirigé la Brigade Carlo Rosselli qui combattit en Espagne contre les franquistes – fascistes modèle espagnol)... assassinés par les fascistes français pour le compte de Mussolini. On a d'ailleurs retrouvé les éléments du dossier dans les archives italiennes après la guerre.

Carlo Rosselli - peinture de Carlo Levi


Léo Ferré
FLAMENCO DE PARIS
1946


Tu ne m'as pas dit
Que les guitares de l'exil
Sonnaient parfois comme un clairon
Toi mon ami l'Espagnol de la rue de Madrid
Rencontré l'autre hiver une fleur sur les lèvres

Je te n'ai pas dit
Que les guitares de Paris
Pouvaient apprendre ta chanson
Toi mon ami l'Espagnol de la rue de Madrid
Rencontré l'autre hiver une fleur sur les lèvres

Et puis tu es parti
Dans les rues de Paris
Et tu ne m'as rien dit

PACIENCIA!...




Après le Flamenco de Paris avec lequel Léo ferré rencontre l'exil des Espagnols... Franco la Muerte.

Quand en 1964, Léo Ferré écrit cette chanson, Franco est toujours en vie et pour longtemps... Il mourra un milieu des années septante. Souvenir personnel et agréable de Mârco Valdo M.I.: un soir, avec un ami et compagnon espagnol (catalan), nous présentions Mourir à Madrid aux élèves d'un établissement d'enseignement secondaire... quand au moment du débat, on nous annonça la mort de Franco. La salle croula sous les applaudissements et les Vivats !

 

Franco, la Muerte t'avait rattrapé. On fit la fête !

 

Au fait, si tu pouvais mourir une seconde fois....

 

Juste un rappel, Franco a étouffé (écrasé, saigné, garroté...) l'Espagne pendant quarante ans...

 

Elle a encore du mal à s'en remettre.


FRANCO LA Muerte
1964

L'heure n'est plus au flamenco
Déshonoré Mister Franco
Nous vivons l'heure des couteaux
Nous sommes à l'heure de Grimau

Que t'importent les procédures
Qui font des ombres sur le mur
Quand le bourreau bat la mesure

Franco la Muerte

Tu t'es marié à la Camarde1
Pour mieux baiser les camarades
Les anarchistes qu'on moucharde
Pendant que l'Europe bavarde2

Qu'importe si l'Espagne est morte
Entends la mort devant ta porte
C'est Grimau3 qui te la rapporte


Franco la Muerte

Tu couches avec une Pénélope
Qui tisse un suaire en bas de l'Europe
Sur cette Espagne que tu stoppes
En attendant qu'elle te chope

L'important pour toi c'est que ça dure
Toi tu fais pas de littérature
T'es pas Lorca4, t'es sa rature

Franco la Muerte

Vienne le temps des poésies
Qui te videront de ton lit
Quand nos couteaux feront leur nid
Au cœur de ta dernière nuit

Cette nuit de la désirade
Vers l'aube claire des grenades
Et l'Espagne des camarades

España la vida...





1Carmarde : autre nom de la Mort.

2Ça n'a pas changé... Elle bavarde encore.

3 Grimau : Julián Grimau García: communiste espagnol, né à Madrid en 1911 et fusillé en 1963, sur ordre personnel de Franco.

4 Lorca : il s'agit bien évidemment de Federico García Lorca , né le 5 juin 1898 à Fuente Vaqueros près de Grenade et mort le 19 août 1936 à Víznar – assassiné par les franquistes.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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Samedi 26 juillet 2008

Salut, c'est gentil d'être venu et de m'avoir attendu malgré la pluie, dit l'âne en se secouant et projetant ainsi des gouttes d'eau dans tous les sens. Ainsi, l'eau est chassée du poil et l'âne est sec.

Salut, dit Marco Valdo M.I., en s'essuyant le visage de toute l'eau que l'âne vient de lui envoyer par ses gesticulations excessives. C'est gentil de m'avoir aspergé, j'avais justement un peu chaud, poursuit Marco Valdo M.I., mi-figue, mi-raisin. Je suis content de te voir et je peux déjà t'annoncer que j'ai bien l'intention de te raconter un peu la suite des mésaventures de Marco Camenisch dans les prisons italiennes avant d'en revenir aux prisons suisses.

J'en suis tout à fait content et pour tout dire, j'allais te le demander, car il me tarde de connaître la suite de cette histoire et surtout, de savoir aussi ce que Marco Camenisch raconte lui-même, ce qu'il pense, quel homme c'est, en définitive. Car je vois bien qu'il s'agit là d'un homme au destin exceptionnel et dans une certaine mesure, sans doute, exemplaire.

 


Figure-toi, mon bon Lucien, que justement aujourd'hui, le passage du livre que je vais te soumettre est précisément un passage où Marco Camenisch expose quelque peu sa façon de penser le monde.

Comme ça, tu verras que même en prison, même quand il est blessé, même quand il est maltraité et qu'on le traîne devant les tribunaux, il n'en continue pas moins à essayer de mieux penser le monde.

Ah oui, dit l'âne en se mordant énergiquement la cuisse. C'est à cause de l'orage qui se prépare. Les taons sont difficiles. Il y faut une bonne dose de courage et de conscience pour résister ainsi. D'autres, enfin, la plupart, c'est-à-dire presque tous se pencheraient sur leurs malheurs et sur les difficultés immédiates qu'ils rencontrent et en feraient les objets de récriminations – justifiées certes, mais univoques. Bref, ils se concentreraient sur eux-mêmes, sur leur nombril, ils ne penseraient qu'à se plaindre, qu'à se lamenter. Et là, tu me dis que Marco Camenisch, même dans ces moments-là, trouve encore l'énergie et l'ouverture d'esprit pour penser le monde... Au fait, penser le monde, ça veut dire quoi exactement ?

Penser le monde : et bien, tu vas le voir quand je te dirai ce que dit Marco Camenisch. Mais comprends-moi bien, dit Marco Valdo M.I., Marco Camenisch n'est pas le prophète, je ne crie pas Marco, Santo subito ! Je fais seulement état de ce qu'il a dit en 1992 (pour le reste, on verra au fur et à mesure...). Je ferai cependant une petite comparaison avec ce qui se dit sur le même sujet aujourd'hui, c'est-à-dire quinze années plus tard. Est-ce que cela te va ?

Pour moi, dit l'âne qui a fini de se sucer la cuisse que les taons avaient piquée méchamment, c'est très bien ainsi et je suis anxieux de connaître ce que tu vas me raconter aujourd'hui.

Et bien, dans ce cas, allons y. C'est Marco Camenisch qui parle. On est en février 1992. Il est à ce moment à la prison de Pise, dans le Centre de diagnostic thérapeutique. Je te livre une première réflexion, dont tu verras à travers elle, combien l'attention qu'il porte au monde est prémonitoire, combien elle est actuelle. En fait, il aurait très bien pu ne pas se soucier de cette réunion et d'une discussion sur les technologies génétiques... Il écrit ceci :



Pise, 7 février 1992


Deux cents montagnards alpins se sont réunis le 25 janvier à Coire pour débattre des problèmes de l’industrialisation de l’économie alpestre.

Ils sont fort alarmés par la pénétration de la technologie génétique dans la vie quotidienne. C’est une technologie qui se développe à une vitesse inouïe sans aucun contrôle public. Il y a déjà 4 ans qu’en Suisse, pour faire le fromage, on utilise le caillé fabriqué par l’ingénierie génétique. Le futur proche verra pourtant sur le marché des bactéries lactiques génétiquement manipulées.

Personne ne peut dire ce que provoquera la circulation incontrôlée de ces micro-organismes. Les montagnards se refusent à les utiliser dans l’élaboration du lait et ils demandent la suspension immédiate des recherches et des applications de la technologie génétique.

Sans ces paysans, les Alpes n’ont pas d’avenir. ...

 



 

 

Oh oh, dit l'âne, comme tu l'as fait remarquer, mettre l'accent sur cette réunion de paysans de Coire, une petite ville perdue à l'autre bout de la Suisse, était, en effet, terriblement actuel. Et on est quinze plus tard. Et d'après ce que j'entends ici et là, cette bagarre avec l'industrie génétique est toujours en cours, je dirais même plus qu'elle fait toujours rage. Ou je me trompe ?

Non, non, dit Marco Valdo M.I., tu ne te trompes pas, Lucien mon bon ami. Mais je ne peux pas entrer dans ce débat-là maintenant, je voulais juste te montrer une partie de la réflexion de Marco Camenisch. Et dans le passage qui suit, tu vas voir comment elle se relie aux peuples du monde, à tous ceux qui ici ou là voient leur monde détruit par notre « civilisation » fondée sur la domination autoritaire. Pour situer les Yanomani dont Marco Camenisch parle, il s'agit (ou s'agissait , si entretemps on a réussi à la civiliser, donc à la faire disparaître) d'une dernière populations des bords de l'Orénoque, qui comme tu le sais est un fleuve traversant la grande forêt d'Amérique du Sud.



Pise, 26 février 1992


Je n’ai pas le choix face à n’importe quelle question qui me tient à cœur et je considère le « choix » comme un faux problème. ...

Je n’ai pas choisi d’être pauvre, en prison, malchanceux ou chanceux, ni l’assassinat de mes terres d’origine, comme le peuple Yanomani n’a pas choisi que ses forêts ou ses fleuves soient tués et avec ceux-ci, eux aussi. Ni même qu'en plus Sting et d’autres chacals s’enrichissent sur leurs malheurs.

Est-ce un choix, pour un Yanomani, de mettre costume et cravate ou un bleu de travail et d’aller à Rio ou ailleurs, dans le monde des choix ? L’émigrant du sud a-t-il vraiment choisi d’aller au nord ?



Pise, 9 avril 1992


J’ai reçu la notification de l’audience préliminaire à Massa pour le 30 avril. On m’accuse en même temps que le compagnon Giancarlo d’une quantité de faits : détention et port d’explosifs et d’armes de guerre, vol d’auto, substitution de plaques (?), différents attentats aux lignes électriques, à un relais de la RAI et un « piège explosif » contre la force publique. En outre, j’ai la circonstance aggravante d’avoir tiré sur les carabiniers et de circuler avec de faux papiers.

Le 19 mai, à la Cour d’Appel de Gênes, on décidera de mon extradition en Suisse. Au procès de Massa, je ne pourrai que répéter et réaffirmer brièvement, en substance, mon identité et les raisons soutenues désormais il y a plus de dix ans au tribunal de Coire.


Avant d'aller plus loin, mon ami Lucien – car Lucien, même s'il est un âne est mon ami et souvent, il vaut mieux avoir pour ami un âne plutôt que certains humains, le texte qui suit est difficile et assez complexe. Je vais donc te le dire lentement et s'il le faut, arrête-moi. Marco Camenisch se retrouve devant un tribunal de leur société et d'exposer les raisons de son désaccord profond d'avec la société dont dépend ce tribunal. C'est un homme debout qui va avec sa fierté (Les accusations qui m’ont été faites ne peuvent que m’honorer ) et son sens de l'humanité faire le bilan du monde et dénoncer ses accusateurs et leurs maîtres. En substance, il dit : je n'ai pas à être ici : «  Je n’ai certainement pas tiré sur la croix-rouge, ni fait de carnages de personnes désarmées, ni torturé. Je n’ai pas encaissé de pots de vin, ni escroqué qui que ce soit et moins encore violé des femmes ou des enfants… » S'il y a des terroristes, il faut aller les chercher chez ceux qui terrorisent le monde : les patrons, les États. Plus de quinze ans plus tard, on ne peut que vérifier la justesse de son propos. Nous en sommes à la lutte pure et simple pour la survie de l'espèce... Remarque aussi comment Marco Camenisch pense à disculper ceux qui l'ont aidé et tente de les mettre à l'abri des représailles de l'État.


Milan, San Vittore, 24 mai 1992


Je décide de me présenter au procès de Massa du 12 juin. Je veux revoir les personnes qui m’aiment et confirmer mon identité et les raisons de ma dissension. Je veux faire état du fait que Giancarlo et les autres amis et amies n’avaient pas connaissance de ma situation de rebelle social en fuite ? Et moins encore du matériel d’autodéfense que je portais sur moi.

Je ne suis certainement pas décidé à dialoguer avec un tribunal de l’injustice et avec ses lois, où nous ne sommes pas tous égaux. Aucune légitimité ni vertu de jugement donc, ni pour moi ni pour les autres... Pour le gouvernement des maîtres de la mort, le capital colonialiste et impérialiste, ses États et ses multinationales, tout tribunal est seulement un instrument servile de répression et de vengeance.

Depuis des années, j’affirme que celui qui parvient à comprendre la manière de procéder du capitalisme, comprend que ces exigences sont totalisantes jusqu’à annuler tout futur. Celui qui ne veut pas être complice, esclave et victime de cette dictature fascistoïde délirante et consommiste doit bien s’opposer, la combattre avec toute sa capacité et tout son être.

Il s’agit désormais d’une lutte pour la survie pure et simple, plus seulement concevable ou nécessaire pour la sauvegarde de la liberté, de la dignité, de la terre et du pain individuel ou de classe, du groupe ethnique ou autre. Il ne s’agit plus de lutter contre l’exploitation, la guerre de rapine, l’esclavage et le massacre de manière circonscrite. Non, désormais, il s’agit de la survie de la planète entière. Il ne s’agit pas d’une crise écologique temporaire, mais des derniers moments avant la fin, dans la course démentielle et criminelle vers l’anéantissement total.

Le moteur et la cause de cette course est l’exploitation de l’homme et de la nature par l’homme. C’est l’histoire millénaire d’un soi-disant progrès et d’une supposée civilisation, croissant comme un cancer avec ses horreurs de violence et de guerre pour la domination. Une civilisation qui est entraînée à présent dans la dictature des patrons, de leurs États et de leurs multinationales.

Face à certaines évidences, je ne crois pas que ce soit moi le criminel et l’écoterroriste très dangereux pour la société. Pour le prouver, je n’ai pas besoin de recourir au mensonge, au dénigrement, aux mass-media, aux appareils policiers et scientifiques, à leurs tribunaux et à leurs prisons d’anéantissement. Tous les êtres vivants de cette planète le savent, le voient, le respirent, le boivent, le mangent et le vivent, si on peut encore parler de vie, dans l’eau, sur terre, dans le ciel, partout.

Il ne me reste qu’à revendiquer la juste et pressante nécessité de lutte et de rébellion même violente et totale contre la violence des patrons de l’anéantissement. La lutte pour nous donner à nous et à nos enfants un espoir ne peut qu’être socialement, écologiquement et culturellement radicale et révolutionnaire. Et c’est une lutte qui doit partir du vécu quotidien, contre nos mille complicités idéales ou réelles avec la domination diffusée par le consomfascisme.

Il est nécessaire et urgent de s’opposer et de s’organiser en partant de nous-mêmes. Contribuer à la neutralisation du consomfascisme. Contre ses métropoles, ses usines, ses prisons, ses produits, ses infrastructures, ses moyens de communication, ses forces armées, sa pseudoscience, ses formes sociales, familiales et sexuelles autoritaires et les autorités des gouvernements nationaux et mondiaux, qui en découlent. Par la pensée globale et solidaire, par l’action directe locale et immédiate, nous devons réaffirmer notre autodétermination, notre pouvoir sur notre travail, sur nos consommations, sur notre corps, notre esprit et notre santé, sur notre interaction sociale et avec notre territoire. La terre qui nous accueille est à mon fils et aux fils de mon fils.

Les accusations qui m’ont été faites ne peuvent que m’honorer. Je n’ai certainement pas tiré sur la croix-rouge, ni fait de carnages de personnes désarmées, ni torturé. Je n’ai pas encaissé de pots de vin, ni escroqué qui que ce soit et moins encore violé des femmes ou des enfants…



Ainsi parlait, Marco Camenisch à ses « juges ». J'ajoute une petite note adventice, juste une information récente à propos des Indiens Yanomani, dont parlait déjà Marco Camenisch. Tu verras qu'ils résistent encore... C'est une information de l'Agence Française de Presse. Elle relate un appel d'un représentant Yanomani, dont j'extrais un passage qui confirme la clairvoyance de Marco Camenisch.

 




Selon l’AFP du Dimanche 30 décembre 2007,
Le porte-parole des
Yanomani, le chaman Davi Kopenawa, a déploré le manque de soutien international accordé à sa tribu, dans le quotidien allemand Neue Osnabrücke Zeitung

"Le ciel est sombre et plein de fumée parce que les Blancs brûlent la forêt. L’été dernier a été chaud comme jamais auparavant. Nous sommes très inquiets que le feu tue tous les animaux et les oiseaux de la forêt, et nous les hommes", a déclaré M. Kopenawa.
Jusqu’à 30.000 chercheurs d’or ont foulé dans les années 1980 le territoire des
Yanomani, apportant des maladies, a ajouté le chaman. "Il y a aujourd’hui le paludisme, la tuberculose, la rougeole, la grippe et des maladies sexuellement transmissibles comme la gonorrhée et la syphilis, et même le cancer", a-t-il déploré.
Des chercheurs d’or reviennent aujourd’hui dans la région et "salissent nos fleuves avec du mercure", a fustigé Davi Kopenawa. En outre, des élevages de bovins et des plantations de riz "se rapprochent de notre territoire", "soutenus par des politiciens (...) qui préfèreraient voir les
Yanomani morts plutôt que vivants".
Les
Yanomani forment l’un des principaux peuples de la forêt amazonienne du Brésil et du Venezuela. Ils seraient plus de 25.000, répartis de part et d’autre de l’Orénoque, vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette." (AFP)



 

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
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Vendredi 25 juillet 2008

Tiens, un âne, dit Marco Valdo M.I. en relevant la tête du papier sur lequel il écrivait, on se sait trop quoi. Tiens, mais on dirait vraiment un âne....



Arrête ton char et dis-moi bonjour, je préfère. Je ne suis pas d'humeur, aujourd'hui, dit Lucien l'âne au pelage lisse et noir en faisant une sorte de révérence en pliant un des genoux avant, qu'il plie contrairement au chameau avec l'angle vers l'avant et comme tous ceux qui plient ainsi vers l'avant le genou pour saluer, il a l'air de tomber et il en a l'impression. C'est gênant. Alors, il déplie le genou et se redresse sur ses pieds ongulés.



Bon, bon, je n'insiste pas, dit Marco Valdo M.I.. Dis-moi quand même ce qui te chagrine à ce point.



Rien, rien. La chaleur, les taons, sales bêtes, ils n'ont pas arrêté de la journée. J'en ai plein le dos, au sens premier et même plein les fesses, de leurs piqures. Ne te moque pas, tu n'es pas un âne – au sens biologique du terme – alors tu ne sais pas ce que c'est de ne pas porter de pantalons ou au minimum de culotte. Oui, ne ris pas, ils m'ont piqué là, précisément là et je ne peux quand même pas me mordre pour combattre ces chatouillis. Alors, je compte un peu sur toi pour me faire oublier ces avanies; pour les framboises, il y en a des sauvages dans le bois et des d'élevage dans ton jardin.



Là, tu vas rendre perplexe ceux qui nous écoutent... dit Marco Valdo M.I..



Pas du tout, dit l'âne en se mordant quand même une bonne fois dans la fesse, ce qui ne facilite pas son élocution... Nous parlons de chansons... et sans doute, tout le monde ne peut pas tout savoir. Il nous suffit de le dire que c'est une allusion à la chanson de Lapointe, Avanies et framboises... et en plus, j'aime beaucoup Bobby Lapointe, moi.



C'est dit, n'en parlons plus, dit Marco Valdo M.I.. Aujourd'hui, j'avais encore l'idée de te faire connaître une étrange chanson et jouer un peu avec le vent, ce soir où il fait quand même encore un peu chaud...



Oui, tu as raison, on reviendra aux choses plus dures un autre jour. Et c'est quoi cette chanson ? Demande l'âne goulument intéressé.



Ô, elle n'est pas nouvelle, elle a bien trente ans, mais elle est jolie et d'excellente facture. Elle est l'œuvre de Francesco De Gregori, qui est un de ces auteurs, chanteurs, compositeurs qui donnent à la chanson italienne toute sa dimension que modestement, à mon tour, je découvre – avec de plus en plus de satisfaction... d'avoir pris ce chemin. Alors, cette chanson, elle raconte l'histoire d'une dame cerf-volant. C'est comment dire, une chanson poétique, onirique. On s'y sent comme dans un rêve et c'en est un, dit Marco Valdo M.I.. C'est mon cadeau pour la nuit. Ô nature, berce-le chaudement.



Une dernière chose, n'ayant pas de photo de note chanteur, j'ai pris une photo d'un ami qui chante aussi, juste pour illustrer mon propos... Elle est floue à souhait pour laisser la place à l'imagination... Mais enfin, si tu veux vraiment voir à quoi pouvait bien ressembler De Gregori ces années-là, tu peux toujours chercher une pochette de disque...











Dame cerf-volant 


Il y avait une femme, l'unique que j'ai eue

Elle avait les seins petits et le cœur muet

Elle ne possédait pas de maison ni au ciel, ni sur terre

Elle vivait doucement sous un arbre vert

Doucement sous son arbre vert.

Lié à ses flancs avec un fil d'argent

un vieux cerf-volant la portait dans le vent

et elle le suivait sans poser de question,

car le vent est son ami

et le ciel est grand.

Je lui dis en riant : « Mais Dame cerf-volant,

ne vous semble-t-elle pas un peu idiote cette occupation. »

Elle me prit la main et me dit : « Qui sait

peut-être au fond au bout de ce fil, il y a ma liberté;

peut-être au fond au bout de ce fil, il y a ma liberté. »


Et je repartis ainsi un peu plus sage

avec trois sous de doute et deux de courage

et je rencontrai un ivrogne travesti en saint

qui se saoulait chaque soir en buvant son propre pleur,

qui chaque soir se saoulait en buvant son propre pleur.


Je m'approchai et lui demandai pardon

Mais je voulais savoir si son pleur était bon

Il me dit : Frère, il est vieux comme Dieu,

mais il est plus doux que le vin car je l'ai fait moi-même.

mais il est plus doux que le vin car je l'ai fait moi-même.


Et avant que les étoiles deviennent des larmes

avant que les larmes deviennent des étoiles,

j'ai écrit des chansons pour toutes les douleurs

et peut-être celle-ci n'est pas des meilleures

et peut-être celle-ci n'est pas des meilleures.


Francesco De Gregori – Signora Aquilone – 1972

Version française : Marco Valdo M.I. - Dame cerf-volant

2008




Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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