Lundi 1 décembre 2008 1 01 /12 /Déc /2008 23:11

Alors quoi, Lucien, tu n'as rien à dire ? Tu es bien muet pour un âne, dit Mârco Valdo M.I. Est-ce encore cette histoire de nuit noire à quatre heures de l'après-midi qui te chagrine ? Imagine un instant que tu sois un âne égaré du côté du Pôle et laissons de côté, le froid qu'il peut y régner. Ce serait une nuit de quelques mois...



Brrr, j'en ai froid dans le dos d'une pareille nuit, dit Lucien l'âne en tremblant de tous ses membres (sauf un... mais évidemment, celui-là même que la morale et la décence m'interdisent de préciser davantage et sur lequel, il n'a pas de tatouage... On peut parfois le vérifier). Et puis quelle idée d'envoyer un âne parmi les élans, les caribous, les rennes et je ne sais quels autres ongulés. Que veux-tu que je leur raconte ? Et puis, est-ce que toi, mon bon Mârco Valdo M.I, tu m'accompagnerais ? Sinon, qu'irais-je faire là-bas ? Et, dis-moi, pendant ce temps-là, avec qui converserais-tu ? À qui lirais-tu tes histoires ?



Pour ce qui est de raconter des histoires, je te fais confiance, mon cher ami Lucien, tu n'as fait que ça depuis des centaines d'années. Là, je ne crains rien pour toi. Et ici, à qui je raconterais mes histoires...? Mais enfin, comme d'habitude, à toi mon cher ami. Il me suffirait de faire semblant que tu es là, de te raconter près de l'arbre, d'inventer des conversations... et voilà tout, le tour serait joué.



Somme toute, si je te comprends bien, mon ami Mârco Valdo M.I, tu me proposes d'aller évangéliser les Esquimaux avec tes histoires. La belle affaire. Il faudrait quand même me fournir en histoires en quantité suffisante...



Tu as parfaitement raison, dit Mârco Valdo M.I. Mais rassure-toi, c'est un problème connu et résolu depuis longtemps. Sais-tu, mais oui, tu le sais, comment osé-je poser pareille question; enfin, allons-y quand même, sais-tu comment on dit un livre en grec.. et s'il te plaît, n'hésite pas à franciser ta réponse...



On dit, on dit, en francisant, quelque chose comme : bible. Et puis quoi ? En quoi, cette idée de bible pourrait être la solution à mon problème – en plus d'être la solution à tous les autres. Car si j'ai bien compris, pour certains humains, c'est un livre de recettes. Comment faire ceci, comment réagir à cela, ce qu'il faut manger et comment le cuire... C'est bien ça, ce bible, non ?



Oui, oui, Lucien, tu as parfaitement raison, disons, en gros, dit Mârco Valdo M.I. Mais laisse-moi te corriger, on en dit pas le bible, comme cela devrait être, mais la bible. Ne me demande pas pourquoi, c'est ainsi, point. Comme pour tout ce qui concerne le « livre ». Tu remarqueras d'ailleurs qu'il y a des milliards d'autres livres, mais seul – celui-là – et d'autres du même tonneau, ont l'arrogance de se prendre pour les livres. Je pense que la seule raison qu'on pourrait invoquer en ce sens serait le nombre d'exemplaires qu'on a en tiré depuis des siècles... Mais j'ajoute aussi que la plus grande part est distribuée gratuitement. Tu me diras que c'est un bon placement et qu'on récupère bien plus ensuite. C'est vrai à voir la richesse des églises qui sont un des commerces les plus prospères que l'on connaisse. D'accord, je m'appelle Mârco Valdo M.I et ce n'est sans doute pas pour rien.



Comment ça, dit Lucien l'âne, mon ami Mârco Valdo M.I, qu'est-ce que ton nom a à voir avec cette histoire de marketing séculaire ?



Tout simplement ceci, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I, que le dénommé Valdo fut parmi ceux qui, il y a déjà bien longtemps, ont violemment et obstinément dénoncé cette pratique biblique. En somme, Valdo n'avait a priori rien contre ce livre-là et même, toujours a priori, il en pensait tellement du bien qu'il le fit traduire pour savoir ce qu'il y avait dedans. En faisant cela, il a déclenché une fameuse bagarre qui se poursuit encore aujourd'hui. Mais enfin, personnellement, je ne partage pas tout à fait tous les points de vue de cet ancêtre, sauf peut-être pour ce qui concerne ce qu'il pensait des richesses, des riches et de la nécessaire solidarité entre les hommes. C'est ça surtout qui lui valu les pires ennuis; à lui et à tous ceux qui l'ont suivi. On les a poursuivis jusqu'au plus profond des montagnes. Un vrai massacre.











D'accord, dit l'âne Lucien en dressant ses oreilles à la verticale, manière à lui de montrer qu'il insiste un peu sur ce qu'il veut dire, c'est très bien tout ça, mais moi, je suis venu pour écouter une histoire, pas pour que tu me dises n'importe quoi.


Allons, allons, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I, n'importe quoi, n'importe quoi, tu exagères. Je te parlais quand même d'un de mes ancêtres putatifs et de son comportement proprement héroïque. On finissait sur le bûcher pour ça et même pour moins que ça. D'ailleurs, on a été jusqu'à punir des ânes de pareille façon. Il y en a qui voyaient le diable partout, comme d'autres voient des terroristes et spécialement chez les ânes. Laisse-moi te signaler, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I, que l'âne est l'animal méphitique par excellence. Un pas de travers et hop, au bûcher ! On ne rigolait pas dans ces temps-là. On ne rigole d'ailleurs pas trop dans certains coins de la planète encore actuellement. Comme tu l'entends le délire n'a pas cessé de poursuivre certains hommes. Cela dit, je vais te raconter l'histoire.


Enfin, dit Lucien l'âne. J'allais commencer à m'impatienter. Et de quelle histoire s'agit-il ? Ne veux-tu pas, juste pour me faire plaisir, comme ça, en passant, revenir un peu à nos « Achtung Banditen ! », il y a déjà un petit temps que je les attends, ces princes charmants. Comme chantait je ne sais plus qui... depuis le temps, depuis le temps que je l'attends, mon prince charmant...


J'arrive, j'arrive mon aimée... chantait Bobby Lapointe et en duo encore, avec une charmante dame au nom enchanteur d'Anne Sylvestre. Voilà d'où vient ta chanson. Cela dit, tu as bien raison, je vais te raconter la suite des aventures de nos amis romains dans les bois et les montagnes... Comme à l'habitude, je commencerai part te rappeler la fin de la fois précédente.






Il ne se passa rien, nous continuâmes à parler, ils nous firent voir les photographies et les lettres de leurs chers lointains. Un d'eux me montra un rosaire qu'il avait en poche. « Je suis catholique », me dit-il, en cherchant à établir avec moi, Italien et probablement catholique, un courant de sympathie et de confiance.


( Suite au prochain épisode)





La retraite de l'ennemi commença inopinément un matin quand, le front de Cassino s'étant effondré et les Allemands s'étant retranchés sur Valmontone, la pression des Alliés fut telle que les nazis furent contraints à céder en laissant seulement quelques groupes d'arrière-garde aux points stratégiques les plus importants.

Nous vîmes ainsi arriver sur nos montagnes l'infanterie ennemie en déroute. Par groupes épars, armés de fusil, souvent sans bagages, et sans sacs, ils se retiraient précipitamment vers le Nord.

Leur déroute désordonnée avait commencé depuis quelques heures quand un paysan vînt nous appeler car les Allemands saccageaient sa ferme. Nous partîmes à huit, armés de fusils, de pistolets et de grenades. Parmi nous, il y avait trois Russes armés de leurs mitraillettes courtes. Ils avaient taillé le canon et la crosse de nos Berretas pour en faire de gros pistolets automatiques. Nous traversâmes en courant la campagne en direction de la ferme violée par l'ennemi. Quand nous l'atteignîmes, nous nous plaçâmes autour des bâtiments. Nous approchâmes prudemment, en rampant dans le blé haut, et nous nous mîmes en position sur l'aire d'une hauteur qui la surplombait. Les Allemands, en dessous, avaient dressé une table avec les rares choses qu'ils avaient réussi à trouver dans la maison et ils s'apprêtaient à manger. Sûrs de ne devoir subir aucune attaque, ils avaient laissé leurs armes de côté et ils criaient et riaient de la joie de ce repas inespéré.

Nous enfichâmes la baïonnette sur le canon de nos fusils, puis ensemble, en hurlant, nous nous jetâmes sur eux en l'intimant de se rendre. Ils se rendirent immédiatement, terrorisés. L'assaut de civils sales, avec de longues barbes, avec leurs baïonnettes luisant au soleil du midi devait avoir réveillé chez eux le souvenir des anciennes légendes sur les brigands du Sud et avait paralysé leur capacité de réaction. Ils étaient une douzaine et nous les fîmes prisonniers. Parmi eux, il y avait un Autrichien de dix-neuf ans qui se mit à notre disposition et nous demanda même d'être enrôlé comme partisan. Nous ne pouvions pas nous fier à lui immédiatement et au point d'accepter son offre. Dans les jours suivants cependant, nous l'utilisâmes pour les corvées d'eau et de vivres et nous lui confiâmes d'emmener avec lui quelques uns des siens, gardés par quelques uns d'entre nous. Quand, un peu plus tard, nos entrâmes en possession de mulets, nous lui en confiâmes l'entretien. Nous encadrâmes nos prisonniers et nous nous préparâmes à traverser la montagne pour retourner à notre base. Durant la marche, nous nous étions arrêtés sur un chemin muletier au bord d'un torrent pour nous rafraîchir et pour faire l'inventaire des armes que nous avions capturées et le compte et la liste des prisonniers. Les Allemands nous donnèrent leurs papiers et s'installèrent le long des rives du torrent pour se laver ou au moins, faire passer leur peur. Il y avait un peu de mouvement et un d'entre eux tenta d'en profiter pour s'échapper rapidement vers la campagne. Un camarade s'en aperçut et d'une brève rafale de mitraillette le blessa gravement. L'Allemand tomba à terre; les autres restèrent immobiles, muets. Je cherchai à leur expliquer qu'ils devaient se résigner à être nos prisonniers. Que l'alternative était la mort. Qu'il n'y avait pas d'autre choix étant donné le type de guerre auquel ils nous avaient contraints. Tandis que je parlais, ils se taisaient. Leur silence et mon discours furent rompus, soudain, par un coup de pistolet, sec, qui déchira l'air. Nous nous tournâmes d'un bon, mais, tandis que nous nous tournions, tous avaient déjà compris ce qui s'était passé : l'homme qui gisait à terre blessé, était mort.

Je n'oublierai jamais ce coup isolé.

Je n'avais donné aucun ordre; et pendant un moment, je sentis monter en moi la rage pour cette exécution qui cependant était inévitable. Je me rendis compte subitement que nous n'aurions pas pu faire autrement. Il n'était pas possible d'emmener avec nous un blessé, ni de l'aider à survivre, ni d'adoucir ses souffrances. Nous n'avions ni médicaments, ni bandages. Le laisser libre ou le confier à quelqu'un pouvait constituer un grave risque pour notre formation et pour la population civile. Toutes ces considérations étaient encore plus renforcées par le besoin que nous avions de démontrer aux autres prisonniers que leur vie dépendait aussi de leur comportement,car la guerre que nous menions ne nous consentait pas le luxe de faire des prisonniers. Nous dérogions à cette loi seulement en raison des conditions particulières où nous nous trouvions.

Autant se coup de pistolet fut inhumain, autant fut terrible la mort de ce jeune homme sous le soleil de mai, au milieu de la campagne en fleurs, que chacun de nous, témoins, amis ou ennemis, resta sans voix. Aucun de nous n'oubliera cette mort? Et elle entre dans le compte. Dans le compte que nous réclamions alors et que nous réclamons encore aujourd'hui au fascisme qui nous a contraints à une lutte si impitoyable.









Un matin vers 11 heures, un paysan arriva hors d'haleine à note base sur la montagne.

« Les Allemands ! », me dit-il,il n'avait aps encore repris son souffle. « Ils m'ont tout volé ! »

« Où ? »

« En bas, chez moi, dans la plaine. Venez, ils embarquent tout. »

Il était effondré. Il avait sauvé peu de choses de la furie de la guerre et il pensait désormais en avoir fini, maintenant que la guerre se terminait. À douze, nous prîmes nos armes et nous le suivîmes.

À perdre haleine, à travers la montagne, en sautant d'un rocher à l'autre, nous nous jetâmes vers la plaine où l'ennemi passait en déroute. Nous suivîmes en courant des sentiers gelés, dans la poussière, les broussailles, à travers champs. Les gens qui nous connaissaient, nous voyaient passer avec angoisse et affection et ils nous saluaient.

En une demi-heure, nous arrivâmes à la ferme dans la plaine. Elle s'élevait entre les arbres et il y avait plein d'ennemis au dedans et au dehors. Cette fois aussi, nous utilisâmes la tactique de l'encerclement, avec le but de leur intimer de se rendre, de les faire prisonniers et de nous refournir en armes et en munitions. Tandis que nous avancions précautionneusement vers l'édifice, disposés en demi-cercle, Carla heurta un Allemand couché à terre. Elle lui fit signe, en silence, de se rendre en pointant sur lui sa mitraillette. Un autre soldat ennemi s'aperçut de ce qui se passait et ils s'approcha de Carla pour la frapper avec son pistolet. Un partisan, à son tour, vit la scène et prompt, il tira un coup de fusil qui le fit s'écrouler juste sur le dos de note camarade. Ce coup de fusil avait sauvé Carla, mais il avait mis en l'air notre plan. À l'instant et avec détermination, j'ordonnai le combat immédiatement; il fallait attaquer et la bataille s'engagea.

Les ennemis se précipitèrent sur leurs armes, qu'ils avaient placées en faisceaux autour de la ferme, et ils commencèrent à nous tirer dessus. Nous nous jetâmes à terre et depuis la jachère, nous tirâmes sur ceux qui se trouvaient à l'entrée de la ferme. Quand on les vit tomber, nous nous relevâmes à découvert pour ramasser leurs armes et les munitions qui auraient pu nous servir immédiatement, au cas où les nôtres s'épuiseraient et pour armer ensuite d'autres camarades. Il nous sembla que leur feu diminuait; nous leur intimâmes de se rendre.

Évidemment, nous avions sous-estimé les forces de l'ennemi qui entretemps était revenu de sa surprise et s'était disposé pour le combat au milieu des arbres; ils s'approchèrent de nous en s'élargissant en éventail. Nous élargîmes notre demi-cercle en avançant vers eux pour nous jeter dans la lutte au corps à corps et conclure le combat à la baïonnette.

Nous arrivâmes rapidement à une distance rapprochée, leurs rafales semblaient ne pas pouvoir nous atteindre; peut-être, la surprise et la peur rendaient leur tirs imprécis ou peut-être n'avaient-ils pas bien saisi où nous étions et d'où nous tirions.

Clara, à genoux près de moi, déchargeait sa mitraillette sur les ennemis qui s'approchaient. Je pensai qu'il fallait alléger la pression de l'ennemi et empêcher que les Allemands ne trouvent refuge à l'intérieur de la maison; je me jetai alors vers la porte d'entrée.

« Protège-moi », hurlais-je à Carla, « je vais là-bas » et en courant, j'atteins la façade de la ferme, je renverse une grosse table de bois qui se trouvait devant moi, près de laquelle gisaient les corps de deux Allemands et où il y avait des fusils et des sacs. Sans cesser de tirer en rafales contre les ennemis, je cherchai un me faire une protection de la table et des sacs, tandis que Carla protégeait ma manœuvre en tenant sous le feu de son arme le flanc des Allemands, qui reculèrent de quelques mètres.

Les Allemands s'étaient désormais retirés. Nous pûmes nous rassembler et nous constatâmes qu'aucun d'entre nous n'était blessé. Mais rapidement entre les arbres un peu plus loin, on vit un nouveau mouvement de gens en uniforme vert qui avançaient prudemment. Nous vîmes qu'ils étaient nombreux, quarante ou cinquante. Puis, des ordres secs s'élevèrent et des hommes se disposèrent à placer une mitrailleuse. Nous dûmes décrocher.

Pendant une minute, les armes se turent; on entendait, pas loin, le roulement de l'artillerie et le ronflement de moteur des avions.

Je donnai l'ordre de se replier rapidement en emmenant les armes et les munitions des ennemis tombés ou qui avaient été abandonnées par ceux qui avaient fui.

Un long espace découvert séparait la ferme d'un creux, dans lequel nous retrouverions le bois et la sauvegarde. Nous dûmes parcourir ce terrain en zig-zag pour éviter d'être touchés car l'ennemi recommençait à tirer. Ainsi fut fait, mais cete fois leurs coups, précis, nous sifflaient aux oreilles et soulevaient la terre autour de nous quand de temps à autre, nous nous jetions à plat ventre pour reprendre souffle. Je restai en arrière avec Carla pendant que l'ennemi, qui n'avait pas encore mis en action sa mitrailleuse, continuait à tirer et se lançait à notre poursuite. Nous les sentions, dans le champ, à quelques mètres derrière nous. Nous nous jetâmes à terre, alors, nous deux qui étions à l'arrière et nous déchargeâmes contre eux tout notre chargeur. Eux aussi s'arrêtèrent. Carla et moi, nous restâmes rapidement seuls sur ce terrain découvert.

Allons-y, dis-je à Carla, c'est à nous. Carla se leva et fonça en courant vers le vallon. J'avais rechargé mon arme. Je tirai à nouveau. Puis, je cherchai à m'éloigner moi aussi. Mais ma fuite était entravée par des fusils (quatre ou cinq, je ne me rappelle plus) et deux sacs que je tirai derrière moi.

Ainsi, encourant sur ce terrain inégal et avec ce poids sur le dos, mes chaussures de ville me trahirent et une entorse à une cheville me fit tomber.

Je restai allongé, immobile quelques instants. Même les Allemands, pensant peut-être qu'ils m'avaient touché, s'arrêtèrent à quelques dizaines de mètres de moi. Je me relevai et je repris ma course mais la crainte, la pression, le poids, le terrain accidenté et la douleur me firent tomber à nouveau; sur l'autre cheville.

Je pensai un moment à ce que je pourrais faire et j'eus l'impression que pour moi, c'était fini. Étendu sur le sol, je tirais contre toute forme qui je voyais bouger sur le terrain devant moi. Puis j'entendis derrière moi des coups de feu tirés contre l'ennemi. Je me retournai et je vis que Carla était revenue et prenait position au bord du vallon avec sa mitraillette pour me porter secours.

« Pendant qu'elle tire », pensais-je, « peut-être que j'y arriverai », et sans rien abandonner de mon butin, en sautant et en me roulant sur le terrain, je me dirigeai ainsi vers ce vallon qui était mon sauveur.

Les autres camarades entretemps étaient revenus. Le combat reprit violemment et les ennemis s'éloignèrent à nouveau vers les arbres. De là, alors, la mitrailleuse entra en scène.

Nous nous jetâmes dans le vallon et dans le bois. Les Allemands continuèrent à tirer un peu, mais ne nous suivirent pas. Puis, ce fut le silence.



(suite au prochain épisode)

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
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Dimanche 30 novembre 2008 7 30 /11 /Nov /2008 19:53

Et alors, Lucien mon ami, dit Marco Valdo M.I., comment cela va-t-il ? Est-ce que tu commences à t'habituer à ce que tous les soirs, la nuit tombe si près du jour ? Est-ce que tu retrouves tes forces et est-ce que tu peux à nouveau te balader vers le soir ?


Oui, oui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme disait le savant Pangloss, dont le nom indique qu'il dût connaître toutes les langues. Ce qui doit être un peu exagéré. Moi qui ne parle, comme tu le sais mon bon Marco Valdo M.I., que l'âne et encore dans sa version locale et méditerranéenne et avec un accent bien particulier, j'ai vraiment l'impression que c'est bien excessif et un peu prétentieux de s'affubler de cette prétendue connaissance de toutes les langues. Chez nous les ânes, personnellement, je ne parle qu'une seule langue d'âne comme je viens de te le dire et je ne connais pas les autres. Je dis ça, mais en vérité, je n'en sais trop rien, car comme je n'ai jamais rencontré d'âne chinois ou amérindien ou même, australien, je suis bien incapable de savoir comment ils parlent l'âne. D'accord, s'il en va des ânes comme des âniers, ils devraient user d'un autre idiome que le mien.


Tu veux dire, mon ami Lucien, que tout comme le chien, le chat, le coq, le canard... l'âne braierais différemment en Grèce qu'en Bolivie, par exemple.


On doit le supposer, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je ne l'ai jamais vérifié. Mais comme tu le vois, pour converser avec toi, je cause français... et comme disait, Léo Ferré, c'est un plaisir. Tu comprends, nous les ânes de langue française, on s'adapte. Même les mots difficiles, même tes phrases les plus alambiquées ne me rebutent pas.


Heureusement, vois-tu Lucien, sinon que ferions-nous ? Nous ne servirions à rien et toutes ces belles chansons resteraient lettres mortes. On n'existerait même pas. Il n'y a pas de honte à être cartésien, du moins jusqu'à un certain point. Par exemple, il faut aussi oser s'affirmer, affirmer clairement ce que l'on est. Moi par exemple, à l'exemple du perroquet Laverdure, je cause, je cause, c'est tout ce que je sais faire. Je n'en tire aucune gloire particulière, sauf le plaisir de causer avec toi. Et pour en revenir à Descartes, j'affirme hautement  et sans ambages : « Je cause, donc je suis ». À entendre le bruissement de Babel qu'il y a autour de nous, à voir les engins qu'ils ont inventés pour véhiculer la parole, à entendre dans quelle estime il la tienne, à voir comme ils se disputent pour tenir le crachoir, les pratiques masturbatoires du prêche, du discours, de l'allocution, à voir l'art oratoire qu'ils ont développé, tous les cailloux qu'ils se sont mis en bouche depuis la plus haute Antiquité, ce doit bien être le cas du reste de l'espèce. L'être humain est essentiellement un animal causant. Causer, c'est une des choses qu'il fait le plus quand il ne dort pas; et même à la réflexion, quand il dort. Là, il cause en rêvant, mais il cause. Des fois même, il cause tout haut... Oui, oui, Lucien, en dormant...


Je me demande, dit Lucien l'âne en se frottant le crâne contre le tronc du saule, un tronc bien rugueux, juste ce qu'il faut. Je me demande comment ça se passe pour ces moines qui font vœu de silence. À mon avis, ils causent quand même, mais en silence et tout seul ou alors, avec Dieu, le Saint-Esprit, la Vierge, les saints et les anges, ce qui doit revenir au même. Enfin, quand même, mon cher ami Marco Valdo M.I., tu conviendras que ça fait un énorme public, une fort belle compagnie, même si elle se révèle pour l'essentiel purement fantasmatique. Moi, par exemple, quand tu n'es pas là, je cause quand même avec toi. Oui, oui, ne rigole pas, je te cause et pas un peu, crois-moi. C'est plus plaisant d'avoir un interlocuteur.


Je te comprends très bien, mon cher Lucien, dit Marco Valdo M.I., et d'ailleurs, je t'avoue que je fais de même. Je cause avec toi, je t'ai voulu comme interlocuteur pour pas causer tout seul.


Mais enfin, Marco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en secouant énergiquement son vaste crâne et ses splendides oreilles poilues, ne dis pas cela, si on nous entendait, on nous prendrait pour des fous et tu connais le sort qu'ils réservent aux fous, ceux qui croient qu'ils ne le sont pas. Ils peuvent être très cruels, très méchants et même, carrément assassins.


Je sais, Lucien, dit Marco Valdo M.I., je le sais d'autant mieux que c'est précisément de ce sujet que traitent les canzones de ce dimanche. Elles racontent des histoires de fous. Mais en ce qui concerne la folie, le dénommé Blaise Pascal, philosophe de son état, publia des pensées dans lesquelles, il inséra cette phrase - toute la pensée LXXXVIII que je te livre intégralement : « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce doit être fou par un autre tour de folie que de ne pas être fou », que je cite généralement de mémoire et façon approximativement exacte en disant : « Mais quelle étrange folie que de n'être point fou ». Ce qui pourrait se résumer et s'interpréter en disant qu'en vérité, tous les humains sont fous et que ceux qui ne le sont pas le sont aussi, de façon étrange et paradoxale, certes, mais ils le sont.


En somme, dit l'âne Lucien, cela me paraît assez logique. Si la folie existe et il faut supposer qu'elle existe, sinon il n'y aurait pas de fous, donc, si la folie existe, c'est comme la température. On doit pouvoir en prendre la mesure. On est donc plus ou moins fou. D'ailleurs, ne dites-vous pas, vous les humains, plus on est fou, plus on rit, dit Lucien en éclatant d'un rire sardonique et en découvrant des mâchoires d'un joli rose.


Oh, Lucien mon ami, dit Marco Valdo M.I. tout réjoui, te voilà devenu philosophe, toi aussi. Pour ma part, j'ajouterais en donnant raison à Pascal – ce fou, en invoquant à présent les mânes de Protagoras, que tu as certainement bien connu ou dont tu as entendu causer, lequel disait : l'homme est la mesure de toutes choses et j'ajouterais : la folie (étant la mesure de l'homme) est la mesure de toutes choses.  Cela dit, sans vouloir te contredire, et en le faisant quand même, on n'est pas plus ou moins fou... Ce n'est pas cela qu'il faut envisager. On est fou différemment. C'est une question de nature de la folie que l'on professe, non de son intensité. En somme, il n'y a pas une folie universelle qui varierait en intensité (j'ajouterais seulement). Ce serait très réducteur, un peu comme font les économistes à propos de la vie humaine.  La folie, vois-tu, Lucien mon ami, est par essence et nature, polymorphe. Et donc, je te propose d'entendre ce qu'en disent deux des plus grands chantauteurs italiens, disons contemporains, pour simplifier les choses : Fabrizio De André et Francesco Guccini. Tous les deux ont intitulé une de leurs chansons Matto, ce qui signifie, comme tu le sais ou le devines à présent : Fou. Et maintenant, si tu n'as rien à ajouter, voici les deux canzones de fous du dimanche. Au demeurant, tu remarqueras que j'ai choisi pour leur titre en français de les différencier plus nettement en prenant pour la canzone de Guccini l'ancien et beau mot français de Fol.








UN FOU

Chanson italienne – Un Matto – Fabrizio De André

Version française – Un Fou – Marco Valdo M.I. – 2008


J'avais traduit l'autre jour, la « Storia d'un cane », l' « Histoire d'un Chien », d'Ivan Della Mea, qui m'avait remué dans les profondeurs.

Avec « Un Matto », « Un Fou », Fabrizio De André touche pareillement aux plus profonds du cœur et de l'humain qui vit en moi.

Parmi tous les rejetés, parmi tous ceux qui comme les braccianti de Carlo Levi qui disaient : « Noi, non siamo cristiani, siamo somari » (les paysans de Carlo Levi, les amis de Carlo Levi qui disaient : « Nous nous ne sommes pas des chrétiens (des hommes), nous sommes des bêtes de somme ») sont mis à l'écart de l'humaine nation, les handicapés physiques et/ou mentaux n'avaient même pas place parmi ces triangles qui couvrent encore de honte le Reich : on ne les envoyait pas dans les camps, ils étaient stérilisés de force ou on les tuait sur place, où qu'on les trouve ou alors, on les empoisonnait, on les laissait mourir ... de faim.

Et depuis, comme dit Fabrizio De André : leurs «os donnent encore de la vie :

ils donnent encore de l'herbe fleurie. »

L'idiot a sa grande dignité, il doit être défendu toujours et partout car c'est l'un d'entre nous, parmi les plus faibles d'entre nous. Il doit être protégé et porté par nous car il est le signe de la solidarité, hors de laquelle pas d'humanité.

Peut-être une façon d'interpréter le titre de l'album d'où est extraite cette chanson et qui est «  Dietro Ogni Scemo C'è Un Villaggio », « Derrière chaque idiot, il y a un village », est de bien voir que nous faisons tous partie de ce village global de notre planète.


Car aussi, frères humains, ce « matto », ce « pazzo », ce « fou », cet « idiot », ce « dingue », ç'aurait pu être toi. D'ailleurs, ce le sera peut-être demain : maladie, accident... Qui sait ?


Ainsi parlait Marco Valdo M.I.



Tu ressens un monde dans ton cœur,

Mais tu n'arrives pas à l'exprimer avec des mots,

la lumière du jour divise la place

entre un village qui rit et toi, l'idiot, qui passe,

et même la nuit te laisse seul :

les autres songent à eux et toi tu rêves d'eux.


Et si, même irais-tu chercher

des mots certains pour te faire écouter;

pour étonner une demi-heure, un livre d'histoire suffit,

je cherchai à apprendre la Treccani (1) par cœur,

et après porc, Maïakowski, mal foutu,

les autres continueront jusqu'à ce qu'ils me lisent idiot.

Et sans savoir à qui tu devais la vie

dans un asile, je te l'ai restituée;

ici, sur la colline, je dors difficilement

et cependant, il y a désormais de la clarté dans mes pensées,

Ici dans la pénombre j'invente des mots

Mais je regrette une lumière, la lumière du soleil.


Mes os donnent encore de la vie :

ils donnent encore de l'herbe fleurie.

Mais la vie est restée dans les voix en sourdine

de ceux qui ont perdu l'idiot et le pleurent sur la colline,

de ceux qui murmurent encore avec la même ironie

« Une mort pieuse l'arracha à la folie ».

( 1) Treccani : nom d'une encyclopédie italienne qui souffre encore d'avoir été créée et portée par le régime fasciste; au point que son fondateur, Treccani degli Alfieri, Giovanni. - Industriel et mécène (Montichiari 1877 - Milano 1961), sénateur del Regno en 1924 et fondateur, il 18 febbraio 1925, dell'Istituto Giovanni Treccani per la pubblicazione della Enciclopedia Italiana e del Dizionario Biografico degli Italiani, fut élevé à la « dignité » de Comte en 1937, in tempore suspecto. L'Enciclopedia Italiana di scienze, lettere ed arti est toujours présente et n'a pas pris la peine de changer de nom.







LE FOL


Chanson italienne – Il Matto – Francesco Guccini – 1996

Version française – Le Fol – Marco Valdo M.I. – 2008



Au moins deux chansons italiennes portent le titre de Matto : Un Matto de Fabrizio De André et Il Matto de Francesco Guccini.

Celle-ci tirée d'un album au titre resplendissant «D'amore, di morte e di altre sciocchezze » - « D'amour, de mort et de sottises » date de 1996. C'est l'histoire d'un fou (?) qui ressemble comme un frère au soldat Chveik (voir Canzones du dimanche : De Chveik à Macondo,18/8/08) simplement le « pazzo » de Francesco Guccini, son fol (pas si fol que ça d'ailleurs de prendre le malheur et la guerre par la dérision) a eu moins de chance... Sa vie s'arrêta là, face à l'ennemi. Comme le Piero de Fabrizio De André...


Ils m'appelaient le fol car je prenais la vie

de jongleur, de fol avec une joie infinie.

D'autre part, il vaut mieux, dans cette tragédie,

rire de soi, ne pas pleurer et la tourner à la comédie.


Quand ils m'ont appelé pour la guerre, je disais :

Bon, c'est l'appel, soldat !” et je riais, riais.

Ils m'ont inscrit et tondu, ils m'ont donné un fusil,

Une bouffe immonde, mais moi, joyeux, je riais à en mourir.


Je faisais des blagues, des bêtises, naturellement aux gars,

aux bistrots et aux putes, mais je n'épargnais pas les saints.

Et un jour, ils m'en ont fait, ils m'ont rendu la pareille

et ils ont ôté le chargeur de mon fusil.

Je me suis retrouvé face à l'ennemi et nous avons tiré,

Moi à vide, l'autre par contre m'a descendu.

Pourquoi ces yeux étonnés, pourquoi pendant que je tombais

par terre, avec la mort sur le dos, je riais, riais ?

À présent ici, je ne suis pas mal, maintenant je me console,

Mais il ne me semble pas normal de rire toujours seul,

de rire toujours tout seul !





Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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Vendredi 28 novembre 2008 5 28 /11 /Nov /2008 23:01

Le soir est déjà là et Mârco Valdo M.I. tarde encore à venir. Que lui est-il encore arrivé ? Je me le demande. Peut-être suis-je moi-même en avance, se dit subitement Lucien l'âne à la légende dorée. Je n'ai pas de montre, d'horloge ou de pendule, et d'ailleurs où les mettrais-je et avec cette nuit qui débarque de plus en plus tôt, je ne sais plus trop où j'en suis. Je n'ai même pas le soleil pour m'indiquer comment le temps passe. Et me voilà, là, à tourner sur place comme si j'étais un cheval de bois de carrousel ou un canasson de manège ou un de mes cousins de Sardaigne en train de mouliner le grain. Tiens, mais on dirait que le voilà qui arrive. Salut, Mârco Valdo M.I., mon ami...


Salut à toi, Lucien bel âne blond...


Mârco Valdo M.I., arrête de te moquer, j'ai pris froid à attendre ici dans ce courant d'air. Il faudrait qu'on se trouve un lieu plus commode pour l'hiver que ce bord de champ humide. On va finir par attraper quelque chose, une de ces maladies qu'on attrape au bord des rivières ou dans les marécages. D'ailleurs, si j'ai bien suivi la chose, nous sommes ici au bord d'une rivière et dans un lieu anciennement marécageux... Je te dis qu'on va attraper quelque chose, un de ces quatre...





C'est bien possible, mon cher Lucien. Allons-nous en, ce lieu n'est fréquentable et confortable qu'à l'été. Je te suggère d'aller dans un bistrot chauffé... Évidemment, nous ne passerons pas inaperçus, du moins au début. Tu vois d'ici la tête du bistrotier quand tu commanderas deux bières ou deux vins. On finira par devenir une légende à laquelle on adaptera sans doute l'histoire du kangourou. Tu sais celle où un kangourou entre dans un bistrot au bord du désert australien et commande un double whisky, le boit, le paye et puis s'en va le plus naturellement du monde.


Oui, et alors ?, dit Lucien l'âne.


Comment ça, et alors ?, dit Mârco Valdo M.I.. Et alors, tu vas voir. Dans le bistrot, ce jour-là, il y avait un plein car de touristes venus d'Europe ou des Zétazunis qui buvaient eux-aussi des whiskies, mais depuis déjà un certain temps. Il faisait si chaud, c'était la pause avant d'affronter les bayous locaux à la recherche des crocodiles. Vous avez vu, dit le bariste... Un silence... Bref, le moment de stupeur passé, ces braves touristes s'exclamèrent : Ben, ça alors,... Quoi, dit le bariste, qui là-bas en Australie serait mieux dénommé le barman, vous n'avez jamais vu de kangourou ? Oh, si, dirent les touristes, on en a même vu beaucoup, mais... C'est qu'il a commandé et bu un whisky... Oui, mais ça n'a rien d'étonnant, dit le bariste-barman, pour faire couleur locale. C'est l'habitude ici au bord du désert que les kangourous viennent boire un whisky et le payent avec la pension qu'ils reçoivent du gouvernement et avec ce qu'ils reçoivent en plus des touristes quand ils posent avec eux sur les photos. Non, non, croyez-moi, c'est très normal. Mais alors, qu'y a-t-il donc de surprenant, disent les touristes interloqués... C'est qu'il a commandé un double whisky, conclut le baristeman.


Écoute, Mârco Valdo M.I., moi, je t'aime bien, dit Lucien d'un air désespéré, mais là, tu as dépassé certaines limites. Ton histoire est complètement idiote. Tu ne m'auras pas à ce jeu-là et d'abord, je déteste le whisky et je n'ai pas envie de finir en Australie. Tu nous vois au clair de lune, sur la place du village, chanter: Quand le dernier verre se vide dans les bars d'Adélaïde, on a le cœur qui s'vide aussi, lorsque l'on pense au pays... D'ailleurs, te souviens-tu de qui est cette chanson ? Je parie que non.


Lucien, tu me déçois à ton tour. Je connais mon Debronckart par cœur... et foi de kangourou, je te le prouve à l'instant :


Le whisky paraît acide

Dans les bars d'Adélaïde
Lorsque l'on garde au palais
Le souvenir du Beaujolais


Et puis, si tu le veux bien, quittons l'Australie et revenons à nos terres exotiques, à cette Australie des années 1800 qu'était la Sardaigne et à notre ami Atzeni (si tôt disparu sommerso dalle onde dell'isola di San Pietro – submergé par les vagues de l'île de San Pietro). Tu verras à son récit qu'en Sardaigne aussi, tu aurais pu ressentir les mêmes symptômes et que les marais et les bords de rivière n'y sont pas plus sains qu'ici. Tu verras que la solution, le remède serait de vivre en montagne...





Oh, oui ! Dis-moi ce que dit Atzeni, dit Lucien l'âne en se trémoussant de plaisir anticipé.


Et bien voilà, dit Mârco Valdo M.I., Atzeni nous parle du climat et des maladies...





Entre la fin du dix-huitième siècle et le début du dix-neuvième siècle, le climat sarde était le même que de nos jours : des étés très longs et sans pluie, suffocants sous le sirocco et le levant, et des hivers plus souvent tièdes que froids, battus par un mistral qui parfois devenait mauvais.

Dans ces années-là, on ne parlait pas encore de vacances et encore moins, de vacances de masse. Il n’existait pas d’industrie du tourisme et les plages bouillantes d’août n’étaient pas une valeur. Aujourd’hui, le sable blanc et rose, la mer chaude des deux, comme le bronzage (partiel ou intégral selon les goûts) ou même la tente, la caravane, ou quinze jours en pension complète, ou un voyage en Papouasie (pour qui peut se le permettre), sont des valeurs économiques et morales, des droits individuels, des aspects de la politique des États.

En ces années-là, au contraire, le voyage était réservé à quelques hommes très riches, de noblesse et de culture anciennes et éprouvées. On ne parlait pas de vacances. Et du climat sarde, on disait seulement du mal. Jamais personne n’a exprimé un jugement positif, parmi tous ceux qui en ont écrit. Au moins jusqu’à cette seconde après-guerre, qui nous a enlevé du rang de « zone malsaine » pour nous transférer à celui de « paradis ».

Le climat sarde avait déjà une réputation terrible à l’époque romaine. On a cité plusieurs fois une phrase de Cicéron : « Sois attentif, mon frère, à rester en bonne santé, et pense que bien que ce soit l’hiver, tu es cependant en Sardaigne ». Un autre grand écrivain latin, Tacite, parle de la « sévérité du ciel » et Silio Italico dit un ciel « triste » ou « tristo ». En deux mille ans et plus, rien n’avait changé et sa réputation était la même à la fin du dix-huitième siècle.

Joseph Fuos, dans sa traduction citée, à propos du climat utilise l’adjectif « désagréable » ; comment dire : pas agréable, ennuyeux, infect ; rien de bon. Selon son avis, une des plus grandes chances des Sardes était que les mistrals hivernaux, froids et insupportables, duraient seulement quelques jours par an. Et il écrit que le soleil estival, en certains jours de fin août (aux levants de Sant’ Agostino), était si chaud qu’il faisait disparaître l’appétit. D’où on comprend que personne ne lui avait parlé des palourdes blanches vivantes, des poissons arrosés de vin frais, des pastèques dégoulinantes, des fritures de homards… L’aumônier allemand s’entend à conseiller le voyageur imprudemment tombé en Sardaigne : en août, selon lui, « la meilleure chose à faire est de se fatiguer le corps le moins possible ». C’est valable aussi aujourd’hui, et pas seulement pour les touristes.

Une décennie plus tard arrive en Sardaigne un autre ecclésiastique, un père jésuite, Antonio Bresciani, né et grandi aux pieds des vertes vallées sud-tyroliennes. Le soleil sarde apporta à son écriture des accents bibliques : « flèche si brûlante », du début juin à la fin octobre, et « il traite si mal » la terre, et « il la sèche de tout suc, il la durcit, il la fend, il la casse et il la chauffe à blanc », et les campagnes et les montagnes, si fraîches en avril et en mai « se décolorent et s’aridifient comme brûlées par le feu ».

Même le mistral évoque aussi les damnations bibliques dans une description d’un noble allemand, un baron de Dresde, Heinrich Von Maltzan. Aventurier, voyageur, connaisseur de nombreuses langues exotiques, Von Maltzan a visité l’Algérie, le Maroc, la Syrie, la Palestine, l'Égypte, la Sardaigne, la Tunisie, la Tripolitaine, l’Arabie. Il a placé son voyage en Sardaigne après celui en Égypte et avant celui en Tunisie, en indiquant déjà par son choix quels peuples il tenait pour parents.

Le baron a décrit le mistral avec ces mots : «  A quiconque a voyagé de Cagliari à Sassari (…), il dut sauter à l’œil comme la majeure partie des arbres sont déformés et bas et comme toutes leurs branches sont tournées absolument d’un côté, le sud-est, à tel point que ne pouvant aligner sur le côté nord-ouest ni branches ni feuilles, le tronc (…) reste nu et privé de ramure. Le vent dévastateur du nord-ouest, le ‘ mistral ‘ des Provençaux, le maestro des Italiens, est la cause de cette direction oblique de tous les arbres et de leur croissance misérable. A ce terrible vent, qui souffle pendant presque tout l’hiver et le printemps, on pourrait presque dire à ce tourbillon perpétuel est soumise  (…) la côte occidentale de la Sardaigne»

Le soleil et le vent n’étaient pas ses uniques ennemis. Parfois, il y a aussi la conformation géologique. Von Maltzan décrit un coin si aride qu’il semble infernal : « La plaine était une immense campagne couverte de lave basaltique noire ou brune, qui par la régularité de ses gisements ressemblait à une masse d’eau stagnante cinglée par la tempête, s’agitant en vagues brèves et détachées, qui aurait été tout d’un coup pétrifiée. »

Enfin, : l’eau … Sans eau, il n’y a pas de culture de la terre ni d’élevage des animaux, ni de richesse ni de vie pour les hommes. Deux peuples ont su survivre dans des déserts : les Touaregs et les Apaches… (On en parle comme de phénomènes extraordinaires et cet élément serait suffisant …) et si grandes soient la fascination inspirée par leur extraordinaire courage et la douleur pour la disparition prématurée des Apaches de la scène du monde, il n’en reste pas moins que les premières civilisations sont nées au bord des rivières, pas dans les déserts, et que sûrement les Padaniens ou les Californiens ont vécu plus commodément et se sont reproduits en meilleure santé et en plus grand nombre que les Touaregs, et qu’ils se sont beaucoup plus enrichis par leur travail.

Monsieur William Henry Smith, officier de la Marine Royale britannique, dans un livre publié à Londres en 1828, informa ses compatriotes du fait qu’à Cagliari, on pouvait trouver facilement toute chose, excepté l’eau : « Seule l’eau est si rare qu’on vient la vendre à la porte des maisons. Le Château est partiellement pourvu à partir de puits d’une profondeur extraordinaire par l’incessant travail d’hommes et de chevaux. (…) les étrangers doivent aller chercher ou envoyer chercher l’eau à Pula. Les petites barges de la baie font l’aller-retour rapidement et peuvent se louer à des conditions raisonnables. »

Monsieur Gustave Jourdan, pour sa part, informe les Français du fait que l’eau potable était très rare à Cagliari et le peu qu’on trouvait était fort mauvaise car elle était conservée dans d’infectes citernes. Le Français va encore plus loin et il suspecte que la construction manquée d’une conduite qui amène l’eau des montagnes entourant la ville, a été empêchée par une mafia de constructeurs et de vendeurs de citernes, désireux d’augmenter et de défendre leurs gains.


II



« Le climat de la Sardaigne est malsain » , écrit Gustave Jourdan dans son livre publié à Paris en 1861, « il l’était déjà sous les Romains et il n’a pas cessé de l’être ; les causes de cette insalubrité sont pour partie générales, pour partie locales et accidentelles ; les premières sont les vents qui, chauds, froids, humides, soufflent de tous les points cardinaux, et encore les changements subits de la température, l’humidité des nuits, les longues sécheresses interrompues d’un coup par des pluies torrentielles ; les secondes sont les étangs, les marais qui se trouvent spécialement le long des côtes, la mauvaise culture des terres, l’extrême saleté, l’absence de toute précaution hygiénique. »

Des marais venait la pire maladie, cause principale de la mauvaise réputation du climat sarde, qui dura plus de deux mille ans, de Cicéron au plan Marshall : la malaria.

Selon les historiens, la première apparition de la malaria en Sardaigne remonte à cinq cents ans avant le Christ. En plein dans la domination carthaginoise (ou de l’amitié, l’alliance ou l’étroite parenté entre Karalis1 et Kartago, si vous préférez). Sa dernière apparition et sa disparition sont beaucoup plus récentes : le plus beau cadeau entre tous ceux qu’ont offerts les Américains, vainqueurs de la dernière guerre. Le plan Marshall a nettoyé les eaux de tout œuf, larve ou moustique anophèle adulte, après deux mille cinq cents ans durant lesquels la malaria avait régné et tué.

Il y a deux cents ans, on mourrait encore de la malaria. La quinine n’était pas encore arrivée, qui aurait diminué les effets et le taux de mortalité de la maladie, sans pour autant en éliminer les causes ; le quinquina a été découvert seulement en 1811, dans les Andes, par le Portugais Gomez.

Durant des millénaires, on s’est demandé plusieurs fois quelle pouvait être la genèse de la maladie et très vite, on a compris qu’elle était très étroitement liée au climat des marais. Le remède adapté et les vecteurs ont été découverts beaucoup plus tard et aucun des dominateurs successifs, ni les Sardes eux-mêmes, n’ont jamais voulu ou pu assainir et bonifier les marais tout en en comprenant cependant l’utilité sociale. Aux malades, il était conseillé de changer d’air et de fuir dans la montagne.

Un écrivain à l’imagination galopante a réussi à rendre ridicule jusqu’à ce thème qui paraît se prêter à tout sauf à l’amusement du lecteur. Joseph Fuos, aumônier allemand, nous dit que beaucoup d’ « écrivains inexpérimentés » auraient attribué la responsabilité de l’air malsain de l’île à la putréfaction des mouflons, « tués par bandes ». Exactement comme ceci : l’air empesté par les mouflons, sur une terre balayée par un vent des plus infâmes et laissés à pourrir par un peuple qui mangeait des glands pétris à l’argile. Joseph Fuos omet de nous dire le nom et le prénom des «écrivains inexpérimentés» et dans quels livres fut imprimée la farce des mouflons putréfiés et où il avait lu ces livres et où éventuellement quelqu’un d’autre pourrait les lire. Il tait ses sources, en d’autres mots.

La plus folle baliverne sardesque sur le thème de la malaria n’a cependant pas été écrite par Fuos. La voici : « Cette malaria comme des vapeurs incendiaires court en zigzag, si elle frappe l’homme de face, elle l’étouffe ; c’est pourquoi à l’approche de la chose même, qu’on peut bien voir de nuit, on se couche par terre pour laisser passer le feu au-dessus. (…) Une fois, j’allai avec un mien compagnon au crépuscule devant la Porte San Pancrazio. L’air était si lourd et si oppressant qu’on était contraint de respirer avec difficulté : d’un coup, je vis au lointain, du côté où marchait mon compagnon, s’approcher quelque chose de lumineux, comme un voile d’argent. Mais ce fut aussi le moment où mon accompagnateur s’effondra à terre. Je dus le tirer jusqu’à la Porte, où peu après, il rendit l’âme à Dieu. Je compris alors que ç’avait été la tristement célèbre malaria et je me gardai bien à l’avenir de m’exposer à ce type de péril ». Cette malaria, qui comme des vapeurs incendiaires court en zigzag, on la situerait bien dans l’ère hyperboréenne de Conan : le Mal du Feu Rayonnant, la Malaria d’Argent. Elle se trouve, au contraire, dans un livre publié à Leipzig en 1831, par un auteur anonyme, et intitulé : Deux sergents allemands en Sardaigne.

Nous avons déjà rencontré un livre imprimé à Leipzig en 1780, signé par Joseph Fuos, aumônier militaire. La coïncidence est curieuse : un deuxième livre, toujours à Leipzig, soixante ans après le premier, tandis qu’en Europe, on publiait un seul autre livre « sarde » : à Londres, en 1828, de la main de William Henry Smith de la Marine Royale (sûrement jamais traduit en allemand dans ces années-là). Pendant soixante ans, Leipzig a donc eu l’exclusivité sur les nouvelles de Sardaigne pour l’ensemble du continent et particulièrement pour les pays de langue allemande et a publié deux œuvres : la première contient l’herbe du rire sardonique et les mouflons putréfiés par bandes, la seconde la malaria qui court en zigzag.

Un lecteur de fables pourrait supposer une explication climatico-culturelle : le peuple de Leipzig aimait lire des fables, et seulement des fables, grâce auxquelles les libraires de Leipzig vendaient des livres de fables, les éditeurs imprimaient des livres de fables et les écrivains écrivaient des livres de fables. Ceux qui auraient voulu échapper à l’ambiance répétitive et habituelle de la Forêt Noire trouvaient de très bonnes occasions dans le scénario sarde : lointain et inconnu, proche des mille et une nuits, peut-être même plus ancien.

Je préfère une explication différente, même si elle est aussi aventurée que celle qui précède. L’auteur anonyme du second livre ne s’est jamais déplacé de Leipzig et surtout, il n’est jamais venu en Sardaigne. Manifestement et en plus verbeux, du reste, son œuvre est une copie du premier livre. La même histoire de la malaria de feu avait été avancée par Joseph Fuos. Selon lui, elle faisait blanchir les cheveux aux sentinelles. Le copiste anonyme a-t-il entièrement manuscrit à la lumière faible d’une chandelle et sans jamais bouger de sa maisonnette de la Strasse Kisékoi? Peut-être était-il ami ou parent de Joseph Fuos. Sans doute son héritier : il a trouvé le cahier de brouillon qui racontait l’histoire de l’herbe du rire sardonique et il en a tiré l’idée d’écrire un autre livre. Peut-être avait-il ses créanciers à ses trousses. Il était doté, quoi qu’il en soit, d’une imagination vive, du genre lugubre et funèbre. Ç’aurait pu être Joseph Fuos lui-même, nonagénaire et égaré, à la perception entre rêve et souvenir tout à fait perdue… Dommage qu’en 1831, il fut déjà mort depuis vingt-six ans.


III



Joseph Fuos, outre l’herbe du rire sardonique et la farce des mouflons putréfiés, nous a laissé une description de la vie des Sardes en période de malaria, dénommée par lui « intempéries », qui commence sur un ton dramatique : «  C’est le premier et le plus terrible spectre contre lequel est prévenu un étranger, au printemps. On la décrit comme un mal qui attaque l’homme à l’improviste et elle est incurable. On lui indique les lieux où elle règne particulièrement et les heures auxquelles elle est le plus à craindre Parfois, elle est l’effet des grandes chaleurs, parfois le fruit des nombreuses exhalaisons mauvaises des eaux stagnantes. »

L’aumônier nous informe aussi du fait que les Sardes voyageaient seulement de nuit et seulement en hiver, et avec une demi-douzaine de coiffes et de bérets et de mouchoirs tout imprégnés de vinaigre d’où sortaient seulement leurs yeux. Les mal nés allaient en voyage couverts comme des momies et dégoulinants de vinaigre « pour interdire tout accès aux intempéries ». Le vingt-quatre juin est cité par Joseph Fuos comme un des jours notoirement des plus mortels. Même le Vice-Roi se cachait sous son lit. C’était le jour de San Giovanni. J’imagine les processions et les fêtes : la nuit des sarcophages ressuscités, la danse des momies et l’odeur de vinaigre à se boucher le nez.

« Si quelqu’un tombe malade », poursuit Joseph Fuos, « on épargne au médecin l’effort de chercher un nom grec pour déclarer au patient son destin, il lui tâte le pouls, annonce l’intempérie et cela suffit pour laisser mourir le malade dans sa meilleure forme. L’action de ce mal est si forte qu’elle s’étend également aux fruits du pays. Ceux qui viennent des régions des intempéries sont tenus pour spécialement nocifs et donc quand les figues du Cap Pula sont apportées au marché, il faudrait que le vendeur plante sur son étal une tête de mort peinte. »

Tous les voyageurs européens qui ont visité et décrit la Sardaigne ont rencontré le thème de la malaria. Souvent aussi en prodiguant des conseils inutiles ou en ouvrant des polémiques hors de propos ou en soutenant des comparaisons insoutenables, et ainsi de suite. L'Anglais William Henry Smith, au contraire, soutient avec un certain détachement : « Il est surprenant comme les natifs aux maisons si incommodes et aux habits si crasseux peuvent si largement jouir d’une bonne santé dans des lieux où il n’y a pas péril de malaria ».

Un visiteur particulièrement polémique est le Français Gustave Jourdan. Non seulement il suspecte que la construction de l’aqueduc cagliaritain a été empêchée par une mafia des citernes, il critique aussi les Sardes pour leur attitude vis-à-vis de la malaria.

« Jusqu’aujourd’hui, les Sardes n’ont pas combattu le mal qui les décime si ce n’est en le niant ; au moment même où vous voyez un des leurs trembler de tous ses membres sous l’influence de la tierce, il vous affirme que sans doute il y a des fièvres dans toutes les autres parties de la Sardaigne mais que dans son village, on jouit d’une salubrité parfaite. Comme ce discours, on le fait partout, on peut dire à raison que la Sardaigne entière est envahie par les fièvres ».

Le goût pour la répartie polémique finit-il par falsifier la réalité ?

Le Baron Heinrich Von Maltzan, avant d’arriver en Sardaigne, avait voyagé à travers la moitié du monde. Il a cherché à dialoguer avec les « natifs » et à propos de la malaria, il a raconté deux brèves rencontres. La première à Paulilatino. « Une jeune Lombarde qui tient (…) un petit café me narra que dans le cours d’une année, elle avait perdu par la fièvre ses enfants au nombre de cinq. Il y a quelques mois elle en avait mis au monde un sixième et la misérable espérait le conserver étant né en Sardaigne, espérance qui me sembla plutôt une chimère ; ne m’étant jamais arrivé de voir un enfant plus mal en point que celui-là ».

La seconde rencontre de Von Maltzan, à Bosa, repropose la silhouette du Sarde fagoté jusqu’aux yeux. Cette fois, le vinaigre a disparu. « Un négociant de Sassari (…) me fut cité comme un phénomène, mais en même temps comme un exemple à imiter eu égard à son mode de vie. Cet homme avait été épargné exceptionnellement par la fièvre, qui d’habitude n’épargne jamais les étrangers et à laquelle les indigènes eux-mêmes doivent payer leur tribut. Je connus cet homme et j’appris à quelles normes hygiéniques compliquées il était redevable d’échapper à la maladie dominante. Il se tenait enveloppé dessus et dessous en flanelle, en été, il n’outrepassait jamais la porte de sa maison, il limitait scrupuleusement nourritures et boissons, il renonçait à tout plaisir de la vie, et bien qu’il eut échappé aux fièvres, il souffrait pourtant en conséquence de cette vie circonscrite à son habitation de tant d’autres maladies de divers genres, que je dus me dire que le remède était pire que le mal. »

La malaria n’épargnait pas les étrangers. Les enfants avaient de bien bonnes probabilités de mourir dans les premiers mois de la vie et au cas où ils réussissaient miraculeusement à devenir adultes, ils n’échappaient pas au moins à une quarte, ou à une tierce, ou à une tierce double (Dieu la maudit). A moins qu’ils ne vécussent en montagne, éloignés des étangs et des moustiques.


1 Karalis : ou Caralis, c’est le nom de Cagliari, au temps de l’ « amitié » carthaginoise (Kartago).


Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Les Voyages de Marco Valdo M.I.
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Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /Nov /2008 22:54


Tiens voilà Lucien, on t'a pas vu de la semaine... Tiens voilà Lucien... chantonne Mârco Valdo M.I., tout en se balançant d'un pied sur l'autre, manière comme une autre de signifier la bienvenue à un ami. Une sorte de petite danse...




Salut, oh grand Mârco Valdo M.I.. , je suis bien content de te voir et je te salue, dit Lucien l'âne en balançant la tête en guise de salut réciproque. Figure-toi que j'ai eu bien du mal à venir à temps jusqu'ici, car tu vois bien la taille de mon nez et la largeur de mon crâne, et bien...


Et bien quoi ?, mon cher ami Lucien. Que t'est-il arrivé qui concerne tant ton nez – dont je reconnais volontiers qu'il est bien grand et ton front, dont je reconnais aussi qu'il est fort large ? En quoi ont-ils à ce point perturbé le cours de ta journée ?


Si ce n'était que la journée, mon bon Mârco Valdo M.I., mais l'affaire m'a tenu toute la nuit éveillé. Donc, je reviens à mon nez et à mon crâne et à ton imagination... Imagine, mon bon Mârco Valdo M.I., imagine... qu'il y a là-dedans des sinus et que lorsque je suis atteint par un rhume ou qu'il s'y déclare une inflammation, une infection, que sais-je... C'est très douloureux et je ne sais comment m'en débarrasser. Et bien, c'est précisément ce qui m'est arrivé dès hier soir en rentrant chez moi. Et bien entendu, comment veux-tu que je me mouche et pour ce qui est des remèdes, je n'en connais aucun. J'aurais bien mâchouillé quelques branches de saule, mais pour cela il eût fallu sortir et courir au bord de la rivière. Je n'en avais ni le goût, ni la force. Tu sais ce que c'est quand on est malade...


Oui, oui, je vois bien tout ça. Mais enfin, je n'imaginais même pas qu'un âne pouvais souffrir du rhume ou de la sinusite. A la réflexion, mon pauvre Lucien, je me dis que ça doit être assez épouvantable et j'en ai des frissons pour toi. Je comprends bien que tu ne te sois pas précipité dans la nuit, avec ce froid et cette humidité à la rivière. Mais au fait, tu penses vraiment que de mâchouiller du saule t'aurais aidé...


Certainement, mon cher Mârco Valdo M.I., c'est d'ailleurs ce que j'ai fait depuis le matin quand j'ai eu le courage de sortir avec ma tête pleine de cloches énormes, avec mes difficultés respiratoires et ces frissons de fièvre qui me hantaient. Je suis allé à la rivière et j'ai mastiqué des branches de saule – feuilles comprises, pendant des heures. Si j'avais pu trouver des coquelicots ou des pavots, j'aurais fait de même, mais à cette saison, ils sont rares. C'est dommage, car ce sont d'excellents antidouleurs. Alors, il ne me restait que le saule et son excellent acide salicylique...


Quelle bonne idée, tu as eue... Lucien, mon copain. En somme, tu as pris l'équivalent d'une ou plusieurs aspirines. Et le résultat ?


Bof, dit Lucien l'âne en dodelinant de la tête, ça commence à aller. J'ai un peu l'impression que tout le brouillard de la rivière se balade dans mon crâne, mais en somme, ça va.


N'aurais-tu pas encore fait la fête avec tes copains, Lucien ?, demande Mârco Valdo M.I.. Car tu sais, le lendemain de fêtes, on a parfois des sensations du genre de ce que tu me décris là...


Oui, je sais,dit Lucien l'âne aux yeux embués et au nez tout trempé, vous appelez ça, la gueule de bois... Mais je t'assure, mon cher Mârco Valdo M.I., que cette fois, c'était bien un rhume. Et je ne parle même pas des éternuements que j'ai dû faire pour me dégager.


Oui, oui, j'imagine, dit Mârco Valdo M.I.. Enfin, j'essaye de ne pas trop imaginer la chose... Disons que je compatis. Je t'entends d'ici, une vraie fanfare. Et pour te consoler, je vais te raconter la fin de l'histoire qui se passe à Pinello, tu sais, ce petit village de Sardaigne où s'affrontent les deux cercles : le Cercle de Lecture et le Cercle prolétarien. Compte tenu de ton état, je ne vais pas faire traîner la chose. Allons-y.

Comme à l'habitude, je reprends à la fin de l'épisode précédent...








Secundo : écrire, faire imprimer et afficher un manifeste public de protestation. Mission à confier au professeur Caïo, apprécié pour ses poésies lyriques, et pour cela tout à fait apte à stigmatiser de mots destructeurs "les blasphèmes subversifs de l'ordre constitué". La phrase, prononcée par Monsieur Filippo, maréchal des carabiniers royaux à la retraite, plut à tous. "Par son ton qui frappait comme le marteau sur l'enclume", souligna le professeur Caïo.


(Suite au prochain épisode)




Au Cercle




Le prof. Serri dott. Caïo – comme on lisait sur les cartes de visite "bristol" qu'il n'oubliait jamais de laisser noblement à chaque nouvelle connaissance – au village était plus communément appelé "dottor ca…"

On ne doutait pas que l'auteur de ce surnom, si peu révérencieux, était le même avocat Giri, le social-démocrate, un blagueur qui cachait derrière son ironie son envie vis-à-vis de le brillant succès de certains vers du professeur dans le périodique de l'évêque.

La mère de Caïo Serri, l'épicière veuve de guerre, avait volé sur le poids et sauté son repas pendant plus de dix ans, pour faire étudier son fils; et elle lui avait fait, comme on dit, le cul sur la chaise, pour qu'il se diplôma en lettres.

"Mon fils", lui avait-elle dit et répété dès l'enfance, "dans la vie, pour faire son chemin, il faut toujours dire oui oui et non non … Écoute, regarde et sois muet. Celui qui a commandé hier, commande aujourd'hui et commandera demain.

Déjà lorsqu'il était étudiant en moyennes supérieures, il se mêlait au groupe du Cercle; un soir où, se glissant parmi les autres, il avait réussi à les précéder tous pour payer le compte au bariste1, il avait couru chez lui satisfait pour le raconter à sa mère. Elle, en l'admirant, s'était exclamée : "Fils béni, tu en feras du chemin…"

Et du chemin, en vérité, il en avait fait un bout et il continuait à en faire encore avec une chaire d'école moyenne distante de Pinello de plus de trente kilomètres.

Désormais, il a atteint toutes ses aspirations. Il continuait cependant à soigner sa culture avec des lectures des classiques.

Le prof. Caïo, depuis qu'il avait découvert les lyriques de Garcia Lorca était devenu moins assidu au Cercle. Il tenait pour lui sa découverte, bien entendu, car il n'était pas convenable de donner les perles aux cochons. Il révérait mais méprisait ces gens présomptueux et ignorants qui mesuraient l'homme à des sacs de blé et à des pieds de vigne.

Quand il avait obtenu sa licence, sa mère avait été dans toutes les maisons dignes du nouveau rang de son fils pour déposer ses invitations. Ç'avait été une fête mémorable à Pinello. Elle avait nettoyé et rhabillé les grands parents de la tête aux pieds et ainsi harnachés, elle les avait fait asseoir dans un coin. Annuncia et Rina, des voisines de la maison, s'étaient prêtées pour faire les servantes, avec la très vive recommandation de ne pas oublier de dire "dottore" en adressant la parole au héros de la fête.

Appeler "dottore" son propre fils était la grande satisfaction qui la payait de tant d'années de sacrifices et de privations. Si elle allait à la boutique acheter deux sardines, "Fais attention, Enrico, des belles et des grasses, c'est pour le dottore", disait-elle. Ou bien, aux voisins : "Le dottore se repose. Eh, le dottore … le mérite bien lui, son repos, après toutes les études qu'il a faites à l'université !" L'Université, dans son imagination, était un lieu sacré, un merveilleux temple, où à des adeptes peu nombreux et fortunés, on prodiguait, par le biais d'une magie, une grâce spéciale, une onction capable de transformer un pêcheur fraudeur des maris en brigadier des douanes. Il lui était quelquefois arrivé de l'appeler elle-même ainsi : "Aujourd'hui, dottor Caïo, vous devez vous contenter de la soupe aux pois !" Et son fils, en la regardant, la rabrouait avec bienveillance : "Enfin, Maman, il ne faut pas exagérer…"

Il passait de nombreuses heures de son temps derrière son bureau – le premier meuble acheté à crédit après son premier salaire – qui en imposait encore plus, brillant et massif, dans la petite pièce aux murs courbes de briques crues. Il y recevait les gens harcelés que sa mère lui amenait afin qu'avec sa culture, contre paiement, il résolut et il aplanit les situations les pus disparates.

Il était venu une fois un chevrier pour le prier d'intervenir dans sa controverse avec un paysan à propos du chemin de pacage. "Un dottore comme mon fils sait tout, il a tout étudié", disait l'épicière à ses commères. Et le professeur Caïo pour se tenir à la hauteur de son titre, se chargeait d'une responsabilité trop grande pour lui. Il parlait et parlait pendant une bonne heure – son visiteur restait debout, intimidé, avec son béret sous l'aisselle, devant l'énorme bureau – avec beaucoup de citations grecques et latines, il laissait, la plupart des fois, les choses comme elles étaient.

Rentré du cercle, après la réunion plénière, il prévint sa mère : "Je ne veux être dérangé sous aucun motif !"

La rédaction du manifeste l'occuperait, pour le reste de la soirée.

A minuit, sans avoir bougé même pour le repas, soutenu par les cafés que sa mère obligeamment lui portait directement dans la cafetière, après avoir feuilleté divers textes d'histoire et un recueil de sentences latines, il revoyait le brouillon du manifeste pendu au mur avec deux punaises.

"NON PRODEST AD CONCORDIAM CIVITATIS " lisait-on à la première ligne. Puis, à mi-parcours : "Jusqu'à quand, ô ville élue, subiras-tu sur ton sol vierge la honte et la risée de hordes vandales rouges ?" Et au bout : "La chrétienté, se souvenant de Roncevaux et de Lépante, arrêtera encore une fois, à Pinello, les armées de la Barbarie !"


*****


Les armées de la Barbarie, Monsieur Cicala, le maître Riccio, Cesarino et Fabio, deux frères ouvriers agricoles, et Gigi, le maréchal-ferrant arrangeaient à ce moment les locaux de leur Cercle à la lumière de bougies. L'électricien, créature de don Crispino, sous le prétexte que "les choses doivent se faire dans l'ordre et la loi", avait repoussé la demande de raccordement car il manquait la vignette réglementaire.

Ils s'étaient procuré une table, un fauteuil et quatre chaises apportés par chacun d'eux de leur maison et un comptoir acheté au bistro qui l'avait remisé dans sa cour.

Le percepteur, notant la pauvreté du mobilier, d'autre part en accord avec l'esprit de son initiative, après une longue hésitation, s'était décidé à transporter au cercle fauteuil et peinture. Il voulut en outre accompagner personnellement les porteurs pour éviter les dommages.

La victoire lui parut complète, quand, complètement épuisé par sa journée mouvementée, il s'assit détendu devant la "Prise de la Bastille" qui bénéficiait d'une bonne lumière face à la fenêtre.

Les quatre membres s'asseyaient au comptoir du bistro posé devant la fenêtre.

"Et maintenant que tout est en place", dit-il, "il faut donner son nom à notre Cercle."

" Un nom qui indique un programme" précisa le maître Riccio.

Après une longue discussion entre le percepteur et le maître, il fut décidé de l'appeler " Cercle Prolétarien Révolutionnaire". L'adjectif révolutionnaire sembla excessif et désuet; c'est pourquoi, on décida de le supprimer.

La classe ouvrière approuva, un peu ennuyée, d'un signe de tête.


*****


Le samedi soir, veille de l'inauguration, l'avocat Giri, le social-démocrate, s'était posté au coin du tabac, en attente du maître Riccio.

En ce qui concerne la mission qui lui avait été confiée, il ne doutait pas du tout de ses propres capacités à convaincre;il doutait, cependant, de la capacité de compréhension d'autrui.

Socialiste humanitaire libéral, comme il se définissait, l'avocat Giri aimait la compagnie, les liqueurs et les filles. Il exprimait sa vocation sociale par des boutades caustiques, par lesquelles il clouait hommes et femmes du village "au drame", disait-il, "de leur condition humaine et à la conscience de leur responsabilité civique". Un soir où Gigi, le maréchal-ferrant, s'était senti humilié en public, sans pouvoir réagir à la volubilité débridée de Giri, il l'avait étendu d'un coup de poing. (C'est pour cette raison que Gigi avait accepté immédiatement d'entrer au cercle révolutionnaire)".

L'avocat méprisait les Pinellais, "une abonde de canailles", incapables d'utiliser leur cerveau; mais par son humanitarisme, il s'unissait souvent à des cliques de tous niveaux. Il se différenciait de la foule par des phrases pour la plupart énoncées avec un petit rire sarcastique, par sa façon bizarre de se vêtir – toujours en habit clair avec une cravate noire. Il fumait des "Alfa" – il rappelait à ses amis que le Ministre Untel les fumait aussi – "les seules cigarettes qui me satisfont,; les autres sont pour les dames !" disait-il en en sortant une de son étui d'argent et en l'enfilant sans un long porte-cigarettes noir.

Il se vantait de la paternité d'au moins la moitié des surnoms portés par les Pinellais. C'était une spécialité, la sienne, qui le rendait craint et respecté aussi par ses vingt-sept collègues de la préture2 de Chiaro, où il exerçait sa profession.

Quand le maître Riccio passa devant lui, il avait déjà sa phrase prête : "Tu cours aux barricades, nouveau Lénine ?"

L'autre s'arrêta, embarrassé, cherchant inutilement à répondre sur le même ton. Et il fut bien heureux de pouvoir se tirer d'affaire en acceptant l'apéritif que l'avocat lui offrait.

Ils s'assirent dans le coin le plus discret du bar. Le maître cherchait à fuir le sourire mêlé d'ironie et de commisération par lesquels il se sentait défié. Pour sortir d'embarras, en criant d'une voix de stentor, car dans le bar et dans les bistros de Pinello, les gens avaient l'habitude de crier sans raison, il dit :

"Il y avait un bout de temps que nous nous étions vus…"

"Hommes et bêtes se rencontrent toujours." Répondit l'autre en paraphrasant. Puis, il alluma une de ses cigarettes pestilentielles, il ajouta : "J'ai entendu dire que tu t'es mis à la politique …" Il laissa tomber ses mots, sans bruit, en aspirant une bouffée de fumée. "Au fond, chacun est libre d'avoir les idées qu'il veut. Je suis libéral parmi les libéraux, à ce propos…quand même tu pourrais être le disciple d'un meilleur maître."

Piqué, le maître répondit : "Mes idées à moi, je ne les prends dans la tête de personne ! Je ne suis pas de ceux qui se laissent duper par le premier venu, moi."

"Je ne dis pas non. Cependant, dis-moi avec qui tu vas et je te dirai avec qui tu es. Monsieur Cicala est un filou qui se sert de toi pour lui tirer les marrons du feu. S'il devait y avoir des pattes brûlées, ce seront naturellement les tiennes … Et puis, te rends-tu compte qu'il ne possède pas le sens du ridicule ? Lui et son histoire d'ouvrir un Cercle… tout à fait risible !"

"Risible … Je ne dirais pas … et le Cercle de don Crispino, votre cercle, est moins ridicule, peut-être ?"

"Il l'est… mais après trente-sept ans de vie même les institutions les plus ridicules deviennent sérieuses. La tradition est partout dans les pratiques humaines… A Pinello, il n'existe pas de tradition marxiste ! – et pour cela, un Cercle marxiste est seulement ridicule."

Le maître Riccio le regarda de biais après être resté pensif.

"Où veux-tu m'emmener avec cette discussion ?"

"Je croyais que tu étais y déjà arrivé !"

"Désormais, on y est. C'est une expérience que je veux faire. " soupira le maître. "Si les choses tournent mal, il sera toujours temps de revenir sur mon opinion et de faire marche arrière…"

"Si tu le peux !" conclut l'avocat Giri avec un sourire qui disait tant de choses, mais qui au maître paru vouloir dire : " Pauvre nigaud !". C'est pourquoi il s'en sortit penaud, travaillé d'une crise profonde dans son cœur.



*****




Le Bariste




Le dimanche matin, on inaugura le Cercle Prolétarien Révolutionnaire.

Monsieur Cicala, en se tenant continuellement sur le seuil, jubilait en lançant des coups d'œil provocateurs à ceux du cercle de lecture qui, sans en avoir l'air, suivaient de leur place chaque mouvement des bolcheviques.

La table était préparée pour le coup de l'inauguration. Les frères Cesarino et Fabio avaient apporté une bouteille de vin blanc et le maître un cornet de macarons faits à la maison.

Le discours du percepteur, fait le verre à la main, les neufs du Cercle adverse l'entendirent aussi et ils le soulignèrent de boutades salaces et de risées goguenardes.

Ils durent retenir par la force don Crispino, décidé à intervenir avec son alpenstock pour mettre fin à la provocation, quand monsieur Cicala prononça la phrase : " d'ici partira le mouvement du peuple travailleur de Pinello, exploité par d'ignobles capitalistes." Ils le convainquirent de faire un discours en réplique. Ils applaudirent à se peler les mains, quand, monté sur la table, il porta la contradiction.

Une heure plus tard, ennuyé de voir toujours les mêmes gens passer et repasser dans la rue et influencé par ceux du Cercle d'en face, qu'il voyait occupés béatement à jouer aux "tarots", Gigi le maréchal-ferrant tira de sa poche un paquet de cartes presque neuf et proposa : "Pourquoi ne ferions-nous pas nous aussi une petite partie, à celui qui paye le café ?"

Monsieur Cicala, les cartes mélangées d'une main experte, commença à les distribuer, en les lançant en tas, rapidement et en ordre, aux quatre côtés de la table.



*****


Le mardi, à côté des blanches du Cercle de Lecture, apparurent sur les murs du village les affiches rouges du Cercle Prolétarien.

La mère du professeur Caïo n'avait pas pu résister au désir de raconter dans sa boutique le grand effort du "dottore" et Marietta était allée le rapporter à son patron, lequel avait immédiatement rédigé et envoyé à l'imprimerie un contre-manifeste.

Les paysans, en rentrant du travail, devant le spectacle inhabituel des murs tapissés, s'arrêtèrent par curiosité. Ils firent quelques commentaires, mais seulement sur la couleur des affiches, car les rares qui savaient lire, n'avaient rien compris aux mots qui étaient écrits. C'est pourquoi ils recommencèrent à parler des choses dont ils avaient toujours parlé : de la récolte, comment Dieu l'envoie; des pâtures asséchées par le gel et spécialement du blé, qui, si le temps ne l'avait pas aidé, serait allé tout à fait mal…




FIN




1 bariste : personne qui tient le bar. Ce terme est de loin préférable à l'idiome anglo-saxon "barman" souvent employé (à tort et contrairement au sens de la langue; barman : homme-bar ferait en effet plutôt penser à un homme-meuble dans les poches duquel on rangerait les bouteilles...) en français.

2 Pretura : en Italie, siège du tribunal de première instance et le dit-tribunal; le magistrat correspondant est le "pretore".

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
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Dimanche 23 novembre 2008 7 23 /11 /Nov /2008 23:03

Dis-moi, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I.. Dis-moi, que sais-tu de la marche du monde et qu'en penses-tu ?


Ah, ah, dit Lucien l'âne en faisant un grand sourire de sa denture si longue. Voilà ce que j'en dis.


Mais, Lucien mon ami, tu n'en dis pas plus que n'en aurait dit Bosse-de-Nage. Cela ne m'éclaire pas beaucoup sur ce que tu en sais et sur ce que tu en penses.





D'accord, Mârco Valdo M.I., je vais t'expliquer. En fait, en tant qu'âne, je ne sais pas grand chose de la marche du monde et d'ailleurs, je ne crois pas que le fait de savoir cela au jour le jour ait une grande importance. Bien sûr, comme tout le monde, j'en ai des échos, de vagues échos, comme des vagues, justement. Vois-tu, Mârco Valdo M.I., ce que j'en pense découle de ce que je viens de te dire. Dans ma vie d'âne, c'est la seule que j'ai, si tu veux bien t'en souvenir et c'est aussi celle que j'ai choisie en définitive, car elle m'assure une longue et paisible existence, donc, disais-je, dans ma vie d'âne, les seules choses qui comptent vraiment sont quotidiennes. Par exemple, le temps qu'il fait, ou le récit que tu vas me faire... Mais les gouttelettes de l'écume des jours, je n'en ai pas grand chose à retirer. Prenons un exemple, j'entends que certains humains se préoccupent beaucoup de savoir si telle demoiselle porte des sous-vêtements... Que veux-tu que ça me fasse ? À moi qui me promène toujours tout nu. Autre exemple, certains humains sont friands de savoir si tel coureur va courir, si tel qui joue à la balle avec ses pieds sera vendu et à quel prix... Et j'arrête là, mais imagine que certains s'intéressent à des objets parfaitement vains et inutiles, d'autres collectionnent n'importe quoi...


Je te comprends, Lucien mon ami, mais je ne parlais pas de ces futilités, je pensais à des choses plus considérables. Par exemple, l'élection d'un président, si possible d'un grand pays... Car tu le devines, plus le pays est grand, plus le président sera grand.


Et bien, Mârco Valdo M.I., je vais te dire. J'en ai vu passer des présidents de grands pays. J'en ai entendu qui allaient changer le monde. Tu sais ce que j'en dis, je n'ai pas vu de grands changements. Du moins, pour nous, le petit peuple. Enfin, je veux bien croire que pour les humains, ici et maintenant, les choses sont plus confortables qu'il y a un certain temps. Cela, je veux bien le croire. J'ai dit ici et maintenant, car ailleurs... et plus tard ... Par contre, vois-tu, mon ami, ce qui m'intéresse plus, car ça, foi d'âne, m'intéresse bien plus, et sans doute, tant que je vivrai et je vis depuis longtemps et pour longtemps encore, restera dans ma mémoire, ce sont tes fameux récits. Je dis bien pour moi, pour l'âne que je suis, voilà ce qui m'intéresse. Quant au monde, il va son train sans trop se soucier de ce que font ceux qui croient le contraindre ou le diriger. Le monde est un âne. Oui, oui, je t'assure, c'est un âne, il se comporte et pense comme un âne.


Il me semble, Lucien mon ami, que là, véritablement, là, tu t'emballes. Le monde, un âne ? En voilà une idée. Que veux-tu dire ?


Mais, mon cher Mârco Valdo M.I., tout simplement ce que je dis. Le monde se comporte et fonctionne comme un âne. Par exemple, si tu lui avais posé la même question que tu m'as posée, à savoir comment va le monde ?, il t'aurait répondu comme moi : Ah, ah ! Ce qui revient à dire, non pas comme d'aucuns pourraient le croire qu'il n'a rien à en dire, mais bien au contraire que cela prendrait bien du temps et que dès lors, la seule réponse possible, si on ne veut pas s'embarquer dans un voyage plus long que l'Odyssée, est bien celle de Bosse-de-Nage. Il te répondrait cela en sachant, lui, que de toute façon, comme un âne, il irait son pas quoi que tu fasses et quoi que tu dises. Évidemment, il serait toujours possible de lui mettre une pierre en travers de son chemin et de le forcer ainsi à modifier son pas... Mais il y reviendrait aussi sec. En fait, il connaît lui aussi le secret de l'âne; tout comme l'âne, il connaît sa propre complexité et il sait qu'il a peu d'influence sur elle et pour dire vrai, aucune. La chose est différente, si on la regarde sur le long terme... Les mouvements internes du temps finissent par l'emporter. Tout comme l'âne, il avance au gré du vent et finit par s'accoutumer d'une grande errance. Certains peuples semblent d'ailleurs l'avoir compris. Les empires vont, les empires viennent, quoi que fassent les empereurs. C'est curieux, mais c'est ainsi. Alors, moi, je préfère tes histoires. Surtout quand c'est toi qui me les racontes. Alors, que me racontes-tu aujourd'hui ?





Oui, bien sûr, il temps que je te le dise... J'aurais aimé continuer cette conversation, mais voilà, on n'a plus le temps... Ah, le temps... ! Tu te souviens des histoires de notre ami Dessy et spécialement, celle où il y a Monsieur Cicala et Madame Antioca, où il y a Marietta et Remigio... Bref, celle qui se passe à Pinello en Sardaigne...

Je t'en ai dit deux épisodes. Voici le troisième.


Ah, ah !, dit l'âne Lucien en souriant de toutes ses dents du midi.


Don Crispino se sentit satisfait. "De ce côté-ci, c'est en ordre" pensa-t-il. Puis, à voix haute, il dit : "Remigio devrait baiser les pieds et les mains, à toute heure du jour, à une mère comme vous …"

Et puis, d'inspiration, il la compara à Cornelia, l'exemplaire matrone romaine, dont il conta, avec moult fioritures, pour l'adapter au cas, l'édifiante histoire.


(suite au prochain épisode)


Le maître Riccio rentra tard à la maison – il avait été jusqu'à dix heures discuter avec le percepteur quelques passages du Dictionnaire philosophique de Voltaire – ignorant du drame qui l'attendait.

Commère Isabella pleura d'abord, en appelant Dieu et toutes les âmes saintes à témoigner du gâchis qu'un fils démoniaque et perdu pouvait faire au cœur d'une mère trop bonne; puis elle hurla, ébouriffant ses cheveux dans le geste de vouloir se les arracher, en énumérant toutes les malédictions qu'une mère offensée et trahie a le droit de jeter à la tête d'un fils débauché; finalement, elle avait empoigné le balai pour le casser sur le dos de ce fils mal élevé, sans toutefois trouver la force de mettre en œuvre son intention car Remigio lui avait arraché brusquement des mains.

"Tu te révoltes également contre ta mère, à présent ! Il ne te manquait plus que cette honte : battre ta mère ! … Tu me feras finir d'un arrêt cardiaque, je le sais … mais sois attentif, malheureux, que Dieu est bon et juste, il voit tout et paye toujours le samedi…"

Remigio profita d'un moment de pause pour tenter de lui expliquer que dans ce monde, tous ne peuvent être égaux, que si Dieu a donné un cerveau aux gens, cela veut dire que les gens peuvent en user comme il leur semble et il leur plaît; mais elle ne ressentait que les morsures féroces d'une conscience trahie, le désespoir de celle qui voit s'écrouler devant elle toute une longue vie d'efforts.

"Que diront les gens ?" sanglotait-elle " je n'aurai même plus le courage de me montrer en public, avec ce malhonnête sur le dos… mon fils, excommunié ! Quel mal ai-je jamais fait pour mériter cette croix ? Pourquoi je ne t'ai pas arraché de mes viscères et jeté, avant que tu n'ouvres les yeux ? Quelle honte, mon Dieu aidez-moi…"

Il l'avait interrompue, furieux; il l'avait appelée mauvaise femme ignorante et bigote, article de musée et il s'était enfermé dans sa chambre en lui claquant la porte au visage.

Compère Salvatore, assoupi sur sa chaise dans la cuisine, était intervenu une seule fois dans la dispute, avec un grognement, en se tournant de l'autre côté.

Étendu sur son lit, le maître Riccio ruminait, sans réussir à trouver le sommeil.

Quand il était triste ou tracassé, il s'évadait ou se relaxait au moyen d'une masturbation intense. Une thérapie devenue une habitude au séminaire, rendue plus raffinée par le trafic des photos qui circulaient dans la pénombre des chambrettes.

Remigio (il l'admettait lui-même) devait à ses pères spirituels son amour de l'ordre : il mettait en place avec une minutie soigneuse le décor avant d'accomplir le rite. Il allumait la lampe sur la commode, en ayant soin de la couvrir d'un papier rouge, il choisissait une photo peu usée de sa collection et enfin, il arrangeait le coussin amolli à l'aide d'un vieux pull-over de laine, qu'il chevauchait ensuite, du transport dont il aurait aimé la femme de rêve pendue par une punaise à dessin à la tête de son lit.

D'habitude, après une telle thérapie, satisfait, il oubliait tout et sombrait dans un sommeil béat. Mais, cette fois, une pointe de matelas – une feuille de maïs moins tendre que les autres – lui avait endolori le côté et il avait chipoté dix minutes avant de raplanir son grabat. Il s'était réveillé tout à fait.

Comme si les Illuministes, Marx et la dialectique n'avaient pas suffi, le matelas avait fini par le raidir sur ses positions, dans sa conviction de la justesse de la bataille sociale dont il s'était fait le paladin aux côtés du percepteur.

Plus que sa mère, le persécutait la pensée de perdre la suppléance que le directeur lui avait confiée, sur intercession du curé ami de la famille. Il ne pourrait pas tenir longtemps cachées ses idées. Un jour ou l'autre, il se serait découvert, en se rangeant publiquement du côté du juste contre l'injuste.

Tant qu'il avait été seul, à Pinello, il avait vécu une double vie : craignant Dieu et la loi, en public; en privé, subversif, à la recherche bakouninienne d'"idoles" à démanteler. Tant qu'il n'avait pas été approché par le percepteur…

Une rencontre mémorable, celle-là avec Monsieur Cicala, qui lui avait cédé ce fauteuil en face de la "Prise de la Bastille". C'est proprement à partir de là qu'il avait bougé pour donner libre cours au libéralisme trop longtemps réprimé dans son âme paysanne. Ils étaient tombés d'accord immédiatement; non seulement sur les valeurs de 1789 et sur celles des communards de 1848 et de 1871, mais également sur celles risorgimentales de Mazzini et de Garibaldi, et enfin, sur ces nouveautés de Marx qui ajoutaient le mérite d'être scientifiques, même si, sur le mérite d'un scientifisme si fondamental, leurs avis ne correspondaient pas.

Tant qu'il s'était agi d'idées, le maître Riccio n'avait couru aucun danger, car, "les idées mûrissent et parfois meurent, à l'ombre, en silence, dans le cœur de l'homme"… mais, à présent, l'engagement pris par Monsieur Cicala d'ouvrir un cercle révolutionnaire, et juste en face du groupe des puissants réactionnaires de don Crispino, lui pesait comme un fardeau trop gros pour lui.

"Il ne s'agit pas de peur", pensait-il, "et puis, aujourd'hui, le métier de martyr s'en est allé en désuétude … il s'agit seulement, au fond, de bon sens : qu'est-ce qui me le fait faire, me mettre contre tout mon village, ma famille, mes supérieurs, pour soulever de terre ces paysans sous-prolétaires qui sont heureux et contents de se faire exploiter. Il est encore trop tôt pour répandre parmi ces gens l'évangile social … on y perdrait sa paix et son avenir, sans pouvoir retirer une araignée du trou, sans aboutir à rien…"

Dans son imagination, il se voyait déjà licencié de l'école, chassé de sa maison, exilé du village, errant de ville en ville, ", "évité comme un pestiféré par l'humaine société1". Cette ultime proposition, réminiscence séminaristique, il l'avait prononcée et répétée à haute voix, tellement elle lui avait plu, par les images romantiques qu'elle évoquait : errant --- sac à l'épaule, barbe hirsute, chaussures trouées… à chaque coin de rue, un avis avec photo : "Attention, dangereux révolutionnaire !", des sommes brefs et agités dans des fenils, des battements de cœur à chaque aboiement de chien, des fuites circonspectes et rapides à chaque apparition d'un silhouette humaine.

L'idéal humain avait finalement prévalu. Avant de s'endormir, le maître Riccio s'était dit avec décision : "S'ils veulent que je devienne un martyr, et bien, je le deviendrai!".

Pendant toute la nuit, il rêva de conjurés et de flics, d'émeutes et de gibets, d'inquisiteurs et de bûchers, en supportant vertigineusement, toujours, avec dignité et honneur, tout à tour, le martyre de Spartacus, de Socrate, de Giordano Bruno et d'Ugo de Pains2.

Don Crispino était un de ces hommes "à la volonté indomptable". Quand quelqu'un se met une idée en tête, il doit la mener jusqu'au bout, sans jamais transiger, sans jamais se perdre en contrôles, en allant droit devant pour toute la vie !", répétait-il.

Pour cette raison, les membres du Cercle de Lecture dormaient sur leurs deux joues3: ils s'en étaient toujours remis à leur président quand il fallait mener à bien une initiative d'engagement particulier. Ils se souvenaient comment don Crispino Porru avait cassé les reins à cette tête chaude de Nicola "Arrebellu" quand ce dernier s'était permis d'enclore son champ aux limites de ses marais. Leurs marais étaient riches d'anguilles et de muges et les Porrus en tenaient éloignés les prédateurs par des gardes armés d'un bon nerf de bœuf qui surveillaient, spécialement la nuit, leurs poissons. Les marais, périodiquement, en hiver, débordaient en noyant les champs voisins ensemencés. Aucun des propriétaires lésés n'avait même jamais osé protester par crainte du pire. Une fois pourtant, Nicola "Arrebellu" avait essayé de relever la tête, en voyant son champ inondé, il l'entoura de pieux et de fil de fer barbelé pour sauver son blé déjà né du piétinement des pêcheurs qui suivaient les poissons, alors même que l'eau se fût retirée assez vite pour ne pas pourrir les pousses. "Où il y a de l'eau, il y a les marais et il y a mes poissons … Apprends la loi, ignorant !" l'avait attaqué don Crispino à cheval, en rompant avec ses gardes un barrage pour y faire entrer ses pêcheurs. "Et remercie que je ne te fasse pas payer les dépenses !" Nicola "Arrebellu" avait soutenu qu'il pouvait faire ce qu'il voulait de son champ et il osa finalement pointer son fusil à deux canons sur les intrus. L'affaire finit entre les mains du procureur qui ordonna aux carabiniers de faire respecter la loi, c'est-à-dire d'empêcher Nicola, dit "Arrebellu", d'interdire au légitime propriétaire des poissons la légitime capture de ceux-ci, où qu'ils se trouvassent, même dans le ciel, s'il leur fût poussé des ailes… Cela mit Nicola Arrebellu dans une vilaine position, tellement mauvaise qu'il dut quitter Pinello pour éviter après l'humiliation, les moqueries.

Cette fois pourtant, ils doutaient qu'il réussirait à conjurer le péril d'un Cercle subversif à Pinello.

Don Crispino avait cinquante ans bien sonnés. "Les commémorations des anniversaires sont un prétexte pour les jeteurs de sorts" disait-il. Il gardait un aspect jeune et un esprit vaillant : il était encore capable de gifler quiconque aurait eu l'impertinence d'exprimer des idées qui offensaient les siennes.

"Mens sana in corpore sano … le secret de la force spartiate et romaine est tout entier dans cette formule !" avait-il coutume de répéter au Cercle, en jetant sa carte gagnante avec un claquement de langue, accompagné d'un coup sec et précis de la main sur la table, sans pour autant jamais se distraire du jeu absorbant de "scopone"4. "Rien n'est aussi salutaire que de se lever tôt le matin pour faire des mouvements à l'extérieur… La trempe du héros, Garibaldi l'avait démontrée en immergeant Clelia 5 à peine née dans un bassin d'eau gelée …" "La preuve de la supériorité de la race germanique se trouve dans la capacité à se plonger dans les eaux gelées des petits lacs…" Il conservait sur les murs de son bureau une grande photo du Duce, prise pendant une galopade matutinale. " Il faut dire que les Italiens sont des bêtes", disait-il avec dédain et amertume, "puisqu ils n'ont pas su mourir pour un homme comme lui !"

La première et unique fois où il avait vu le Duce – ce jour lui était resté imprimé dans la tête avec des caractères indélébiles – il était encore un gamin. Le chevalier Aristide, son père et Dame Ferdinanda, sa mère, s'étaient rendus de bonne heure en calèche à la gare de Chiaro, où il devait passer dans son train spécial. Il se rappelait comme si c'était hier les cris de jubilation de la foule qui se pressait sur les bords de la voie, le scintillement des mousquetons et des écussons dorés des gardes ne grand uniforme et "sa" silhouette majestueuse parue jusqu'à la ceinture dans l'encadrement de la fenêtre d'un wagon de première classe, fleuri et pavoisé, et les miliciens et les "comises 6 noires" qui se tenaient par grappes sur les quais.

Dame Ferdinanda s'était frayé un chemin dans la foule pour remettre au Duce le cadeau de bienvenue de Pinello : une victoire ailée sculptée en bois de chêne. En échange; elle avait reçu un baiser sur la joue. (Une semaine sans se laver, pour conserver intact le plus longtemps possible, ce baiser envié par toutes les femmes du village et des environs !)

Quand finalement la guerre éclata, don Crispino, déjà lauréat en droit suivant la tradition familiale, s'était enrôlé comme volontaire.

Destiné au front libyen, ses attentes combattives furent déçues; il n'eut pas le temps de tirer un coup que déjà les Anglais – la trahison des défaitistes – dans leur avancée, avaient entassé, ratissé et envoyé dans un camp de concentration son bataillon au grand complet.

"La trahison ! voilà la mauvaise herbe qu'il faut extirper sans pitié … Et, si on pouvait revenir en arrière … Des pelotons d'exécution ! à la place de prison et de confinement…"

Chaque matin, en souvenir des temps meilleurs, il réfléchissait sur les habitudes spartiates. Se lever tôt le matin l'avait pourtant toujours ennuyé : spécialement dans les derniers temps, car il rentrait habituellement après minuit, mort fatigué, étourdi par les apéritifs et les liqueurs pris au bar avec ses amis : un verre pour chaque partie gagnée ou perdue au jeu de cartes. Le prétexte pour se justifier auprès de sa conscience lui avait été donné par une revue qui lui était tombée dans les mains, où il avait lu que se lever du lit avec précipitation et ardeur endommage le cœur et tend les nerfs et qu'au contraire, l'habitude de s'éveiller peu à peu est plus salutaire.

Même son ancienne demi-heure de flexions l'avait fatigué; il s'était converti aux techniques yoga, qui raffermissent les muscles et fortifient l'esprit avec un moindre effort. Le petit-déjeuner pris, il s'informait auprès du facteur si tout se passait bien, ensuite, empoignant son alpenstock, il se rendait au Cercle pour la "tresette"7 de l'avant-midi.

Dans l'après-midi, la somnolence de la touffeur du climat méditerranéen et la densité du vin noir le ramenaient au lit.

Le vendredi soir, levé d'humeur combattive, il repassa la teinture sur ses moustaches et sur ses tempes, il endossa sa veste croisée gris acier et il sortit pour la réunion plénière, convoquée d'urgence la nuit précédente.

Les membres – présents tous les neuf – l'accueillirent debout, autour de la table placée dans l'entrée. Don Crispino s'assit à sa place de président, en posant avec décision sur la table son bâton ferré.

"Les événements pressent !" commença-t-il. Et il donna l'ordre qu'on allume la lampe et qu'on ferme la porte de rue.

Les membres écoutèrent en silence sa relation. Le percepteur, après la première étape, avait l'avantage. Il possédait le contrat et la clé du local de Madame Antioca et il avait réussi à attirer à lui le maître Riccio. Les objectifs urgents à atteindre étaient, pour le moment, deux : primo, ouvrir les yeux à cet imbécile de maître. Mission à confier à l'avocat Giri, notoirement social-démocrate, et de ce fait-même, apte à ramener un subversif sur les voies de la légalité par la dialectique de Marx elle-même. Secundo : écrire, faire imprimer et afficher un manifeste public de protestation. Mission à confier au professeur Caïo, apprécié pour ses poésies lyriques, et pour cela tout à fait apte à stigmatiser de mots destructeurs "les blasphèmes subversifs de l'ordre constitué". La phrase, prononcée par Monsieur Filippo, maréchal des carabiniers royaux à la retraite, plut à tous. "Par son ton qui frappait comme le marteau sur l'enclume", souligna le professeur Caïo.


(Suite au prochain épisode)


1 "umano consorzio" : expression utilisée par l'Eglise pour désigner le genre humain. Voir notamment par exemple : la LETTERA ENCICLICA DI SUA SANTITÀ LEONE PP. XIII QUOD APOSTOLICI MUNERIS du 28 décembre 1878 et la LETTERA APOSTOLICA DI PIO XII "CUPIMUS IMPRIMIS"La chiesa cattolica in Cina du 18 gennaio 1952

2 Ugo de Pains : de son vrai nom : Hugues de Pay(e)ns, fondateur et premier grand maître de l'Ordre des Templiers, né à Payns en 1070 et mort à Jérusalem en 1136. Il s'agit d'une confusion car le Grand Maître des templiers qui fut emprisonné, torturé et brûlé vif - sur ordre de Philippe-le-Bel, roi de France - sur le bûcher de l'île aux Juifs (Paris) fut Jacques de Molay (23 ième et dernier Grand Maître) – né en Franche-Comté en 1244 et mort en 1318.

3 Bien sûr, en français l'expression habituelle est "dormir sur ses deux oreilles"; il n'est pas donc moins absurde de dormir à l'italienne sur ses deux joues (dormire su due guanciale) , ou sur ses deux…. omoplates.

4 "scopone" : variante à 4 du jeu de "scopa" très répandu en Italie.

5 Clelia : il s'agit bien de Clelia Garibaldi : 1959 IL 2 FEBBRAIO SI SPEGNE ALL’ETA’ DI 92 ANNI, NELL’ISOLA DI CAPRERA DOVE VIVEVA CUSTODENDO LE MEMORIE PATERNE, CLELIA GARIBALDI, L’ULTIMA FIGLIA ANCORA IN VITA DELL’EROE DEI DUE MONDI. ERA NATA DALLA TERZA MOGLIE DI GARIBALDI FRANCESCA ARMOSINO. Et Il 26 gennaio 1880 - ottenuto finalmente l'annullamento del matrimonio con la Raimondi - sposò Francesca Armosino dalla quale aveva già avuto 3 figli: Clelia, Teresita e Manlio.. Clelia Garibaldi doit donc être née en 1869, sans doute à Caprera - Sardaigne.

6 "comises noires : dans le texte italien on trouve au lieu du mot "camicie nere" – "chemises noires", c'est-à-dire l'uniforme fasciste, figure le "comicie nere", plein d'ironie, pure invention typographique, mot valise – entre chemise et comique – comme tel, intraduisible directement en français.

7 Tresette : jeu de cartes italien, dans lequel la combinaison du trois et du sept a une valeur particulière, d'où le nom : trois-sept..

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
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Dimanche 23 novembre 2008 7 23 /11 /Nov /2008 14:02

Oh lala, mon ami Lucien, comme tu es beau de profil sur ce fond blanc de neige, on dirait une statue équestre...


Ne te moque pas de moi, dit Lucien l'âne en serrant un peu les dents et en se racrapotant tout serré de froid, la neige, c'est très beau, vu de l'intérieur. Mais, Marco Valdo M.I., crois-moi, si tu dois passer ta journée avec les pieds nus dans la neige et ce vent qui te coule entre les jambes, tu apprécierais bien moins ce tribut à la beauté.


Allons, allons, Lucien mon ami, n'as-tu pas vu que de jeunes filles mettent comme toi leur ventre à l'air, tout ça pour être belles et crois-moi, elles sont moins poilues que toi...

et je t'assure qu'elles montrent ainsi leur boudine pour des raisons assez mystérieuses ...


Peut-être croient-elles que ça va convaincre les garçons ou d'autres filles, allez savoir, de s'intéresser à leur personne. C'est peut-être bien une sorte d'appât, dit Lucien l'âne en agitant son ventre avec une ostentation rythmée.


Tout-à-fait, Lucien mon cher ami, tu as bien perçu la chose. C'est un appât, un appeau consistant, une sorte de piège tendu... Il en est de pire, il en est de meilleur, il en est pour tous les goûts... Des musculeux et plats, des tendres, des gentiment grassouillets, des franchement bardés, des gélatineux et de toutes les couleurs... en fin presque; je n'en ai pas encore vu qui étaient peints ou teints en vert, en rose, en bleu, en lilas, en mauve, en gris, en jaune, en orange... pas encore vu de fluorescents...


Mais à mon avis, dit l'âne Lucien en riant des deux yeux, la chose ne saurait tarder et peut-être même qu'on pourrait y ajouter de ces petites lumières et tant qu'à faire, des clignotantes...


J'imagine assez bien... Arrivés là, on y mettrait bien du son... Avec les variations musicales que l'on connaît maintenant pour les sonneries des téléphones portables... Enfin, crois-moi, Lucien mon ami, on n'a pas encore tout vu...


Je le pense bien, mon cher Marco Valdo M.I., et j'ajouterai volontiers, je l'espère. Oui, franchement, j'espère voir encore des choses aussi futiles...


Futiles ?!... Là, Lucien, je crois bien que tu te trompes. Ce n'est nullement futile. Pourquoi crois-tu que la nature à pourvu certains oiseaux de plumages multicolores, des poissons de mille couleurs, a donné de si beaux pelages à certaines espèces, de si grands et beaux attributs à certains ... (Lucien, je t'en prie, je n'ai pas besoin de démonstration...) Pourquoi ? Si ce n'est pour assurer in fine la reproduction de l'espèce ? Et tu trouverais futile de se peindre la boudine en rouge ou d'y insérer un diamant dans le nombril... Bon, d'accord, je te l'accorde volontiers, il y a d'autres façons et jusqu'ici, l'affaire a fonctionné sans en passer par là, mais ce n'est pas une raison. Bien au contraire, ce serait même une raison pour le faire et une bonne raison. Je m'explique. La nouveauté, Lucien, la nouveauté ! Le changement, Lucien, le changement... Voilà bien le moteur de la boudine peinte et de la publicité. Car, vois-tu Lucien, la boudine à l'air, peinte ou non, est un signal. Il s'agit de de signaler, de se faire remarquer... Tout le monde ne peut pas se mettre des plumes...


Oui, dit l'âne Lucien, mais alors, tu peux aussi t'attendre à voir surgir des réclames sur les boudines ou sur le bas du dos... Jusqu'où la publicité n'irait pas se nicher...

Cependant, mon cher Marco Valdo M.I., si tu voulais me dire quelles sont les canzones de ce jour, car on est dimanche, il me plairait beaucoup de les entendre...


Je vois, mon ami Lucien, que tu es pressé et je le comprends ... Tu as froid à ta boudine. Alors voilà, je vais te faire connaître trois canzones, disons savoyardes.


Et pourquoi donc, mon cher Marco Valdo M.I., des canzones savoyardes ? Qu'est-ce que la Savoie vient faire ici ?


J'y viens, j'y viens. Et même immédiatement.

Il te souviendra, mon cher Lucien, que la maison régnante d'Italie, les rois d'Italie sont de création récente et antérieurement, ils étaient rois de Piémont et de Sardaigne, et plus avant encore, ducs de Savoie. C'est donc ainsi que les Savoies (avec s quand il y en a plusieurs comme pour les ânes – oh, excuse-moi Lucien, disons pour les chiens) ont donné quelques rois à l'Italie (quatre en tout : deux Victor-Emmanuels, deux Humberts. Particularité italienne : les Victor-Emmanuels se comptent à partir de deux. Le deuxième de ces rois d'Italie s'appelait Humbert 1 (Umberto I°)et pour nous, il va devenir un des protagonistes de nos trois canzones que dès lors, j'ai regroupées sous le vocable de canzones savoyardes. Il y a aura un rôle bref, mais décisif : il meurt. Brutalement. Assassiné par un jeune anarchiste qui n'avait pas trop apprécié que cet Humbert fasse massacrer de sang froid des centaines de personnes qui manifestaient à Milan pour avoir du pain. Ce jeune anarchiste était revenu spécialement d'Amérique pour accomplir son acte vengeur. Il s'appelait Gaetano Bresci, c'était un ouvrier tisserand.


Trois chansons qui racontent la même chose ? Ou alors, elles sont quand même différentes ?, dit l'âne Lucien.


Et bien, Lucien mon ami,, je vais répondre à ta question en te racontant leur histoire à ces chansons. J'avais traduit il y a déjà un certain temps, celle qui apparaît en premier, La Maison du Voleur et pour tout te dire, si je la trouvais fort bien faite et très intéressante, je n'en avais pas perçu toute la portée. Je veux dire la portée politique et historique. Par la suite, j'ai traduite la deuxième chanson, la Savoyarde et là, de fil en aiguille, je suis revenu sur la première. Quant à la troisième, je l'ai écrite; en fait, au départ, c'était uniquement mes notes et mes commentaires sur les deux premières; elle s'est révélée être la suite de l'histoire de l'assassin d'Humbert et elle-même une histoire d'assassinat, mais d'un assassinat qui n'ose pas s'avouer, d'un assassinat hypocrite, d'un assassinat sur commande, contre un homme sans défense et déjà condamné. L'hypocrisie, c'est que d'un côté, face au public, on l'avait gracié, on lui avait imposé une peine de prison et de travail forcé, de bagne quoi; de l'autre, on l'a fait suicider dans sa cellule. Selon certaines sources, le témoignage des prisonniers des cellules voisines, ce sont trois gardiens qui l'ont battu à mort, puis, pour la forme, ils l'ont pendu aux barreaux de sa cellule. C'était au début du vingtième siècle; c'étaient des méthodes crapuleuses qu'on retrouvera par la suite et pas seulement en Italie.





Gaetano Bresci





LA MAISON DU VOLEUR



Chanson italienne – La Casa del Ladro – Ascanio Celestini

Version française – La Maison du Voleur – Marco Valdo M.I. – 2008



Emmanuel Philibert de Savoie a récemment déclaré que “L'Italie est un pays prêt pour une monarchie constitutionnelle”. En considération de cette déclaration du prince, nous voulons dédier cette chanson à Gaetano Bresci, tisserand, anarchiste et tueur de roi.”

J'approuve, dit Lucien l'âne; j'approuve , dit Marco Valdo M.I.

Nous approuvons, disent-ils et même, nous souhaitons que toutes les monarchies ( et spécialement certaines de notre connaissance) s'autodétruisent avant que nous ayons à les détruire par la force des choses; elles et tous leurs suppôts..




J'entre en cachette comme un voleur dans la maison du voleur

Je regarde dans la maison du voleur: tout a été volé

Jusqu'à l'air que maintenant je respire avec le souffle court

est le fruit d'un vol.


Quand un voleur trouve un voleur dans la maison, il n'est pas du tout content

Et de ce fait, ce voleur me voit et me dit: "Ne bouge pas”.

Il me dit : “Regarde-moi bien, moi, je ne suis pas seulement un voleur.

Je suis le patron.”

L'œil droit ne sait pas ce que regarde le gauche.

La bouche tait la mémoire de ce qu'il a vu

Que je me déplace maintenant, avant que ce soit le matin

Personne n'espionne mon pas sous le ciel turquoise.


Mais je dis de faire sonner une sonnette devant un serpent.
Je dis que même le serpent, même celui-là, change d'avis

et comprend que cracher toute la vie

n'a servi à à rien.


Mais le patron est une chose différente, c'est une étrange serpent.

Le patron est une chose différente, c'est une bête curieuse.

Lui, il commence en suçant le lait depuis qu'il est enfant

Et ensuite, il suce toute chose.

Son œil droit ne sait pas ce que regarde le gauche.

Sa bouche tait la mémoire de ce qu'il a vu

Que je me déplace maintenant, avant que ce soit le matin

Personne n'espionne mon pas sous le ciel turquoise.

Et de fait, à la fin, le patron est une espèce de voleur

Sauf que quand il vole, le patron, il n'y a pas de délit

Et même quand il est arrêté, son alibi prévaut

Car lui, c'est la loi.


J'entre ainsi en cachette comme un voleur dans la maison du voleur

Et ce voleur me dit qu'il n'est pas seulement un voleur

Mais je ne suis pas non plus un voleur, dis-je et je m'approche de lui

Moi, je suis un assassin.







LA SAVOYARDE


Chanson italienne – La Savoiarda – DDT

Version française – La Savoyarde – Marco Valdo M.I. – 2008



Gaetano Bresci naît le 10 novembre 1869 à Coiano di Prato en Toscane dans une famille paysanne. Il rentre très jeune dans l’industrie textile en travaillant dans une filature. Il commence alors à fréquenter les milieux anarchistes de Prato. Il est une première fois condamné à 15 jours de prison pour « outrage et refus d'obéissance à la force publique » ce qui lui vaudra d’être fiché comme anarchiste dangereux et d’être réincarcéré en 1895 sur l’île de Lampedusa suite aux lois Crispi. Amnistié fin 1896, il n’arrive pas à retrouver du travail et décide d’émigrer aux États-Unis.

Arrivé à New York le 29 janvier 1898, il se rend à Paterson dans le New Jersey, où il travaille dans l’industrie textile. Là, il retrouve une forte communauté anarchiste parmi les milieux d'immigrants.

En 1898, face aux émeutes contre la hausse des prix, le général Bava Beccaris fait tirer au canon sur la foule à Milan (plus d'une centaine de morts et de mille blessés – un vrai carnage) et ensuite, le Boucher engage une sanglante répression. Bava Beccaris est ensuite décoré par le roi d’Italie Humbert 1er. Gaetano Bresci décide de venger les émeutiers et les victimes de cette répression en tuant le roi.

Il retourne donc en Italie et le 29 juillet 1900, lors d’une visite d'Humbert 1er à sa villa de Monza, il l’abat de trois coups de revolver.

Il est arrêté et jugé le 29 août à Milan. Défendu par l’avocat Francesco Saverio Merlino, il est condamné aux travaux forcés au pénitencier de Santo Stefano. On le retrouvera pendu dans sa cellule le 22 mai 1901, vraisemblablement assassiné. (tiré de l'article sur Wikipedia)



C'est en traduisant cette chanson et pour y apporter – au départ – un commentaire que j'ai - chemin faisant – écrit la canzone « Gaetano, gracié et pendu ». Elle raconte l'histoire, la fin de Gaetano Bresci; en somme, elle est la suite de celle-ci.

Ainsi parlait Marco Valdo M.I.




À la fin du siècle

Un roi avait décoré

un général, un lâche

qui avait tiré

au canon sur la foule

qui réclamait seulement du pain.

Autres victimes oubliées

de l'Italie libérale.


Il y avait un homme qui n'avait

pas pu les oublier ces morts.

Cet ignoble massacre

ne pouvait rester impuni.

Il s'était alors embarqué

Pour revenir en Europe.

Dans sa poche, un pistolet,

Rage et haine au cœur.

Quelle belle journée de soleil.

Dans les jardins de la villa royale,

Un carrosse pour le roi,

Une cour pour les couillons.


Foule qui applaudit, foule qui rit.

Soudain, un bras se lève

Six coups droit au cœur

Hop, un Savoie au créateur.

Il tire... Gaetano tire...

Umberto expire.

Gaetano tire...

Il tire... Il expire.






Gaetano tire ... Il tire... Il expire





GAETANO, GRACIÉ ET PENDU.




Quand on vous disait qu'on était en guerre, dans cette guerre que les riches et les puissants font aux pauvres depuis cent mille ans.
Cette chanson est faite à la mémoire de tous ceux qui furent suicidés dans les prisons (et ailleurs aussi) sous les régimes les plus divers, dans les prisons des princes ou des États - certains même sont dits démocratiques. Appelons çà la déraison d'État.


C'est fou comme on meurt en prison.
Celui qui au grand jamais
ni pour rien au monde ne se suiciderait,
subitement, se suicide en prison.
Gaetano... Gaetano Bresci
Qui tua un roi d'Italie
Pourtant, les Savoies t'avaient gracié.
Pour la vie, on t'avait accordé
Un cadeau royal, un gâteau de Savoie
La prison à perpétuité et les travaux forcés..
On est généreux chez les puissants et les rois,
d'un geste, le nouveau souverain graciait ;
de l'autre main... les sbires t'exécutaient.
Pas d'enquête, plus de dossier, pas d'explication
Dans sa cellule Gaetano gracié pendait.
C'est fou ce qu'on meurt en prison

Gaetano... Gaetano Bresci
Qui tua un roi d'Italie
Gracié, pour la forme
Gracié, battu à mort et pendu
Pour la bonne forme
aux barreaux de sa cellule suspendu.
Méfiez-vous des grâces et des cadeaux
D'un gâteau de Savoie, d'un royal cadeau.
Il est utile de savoir, bonnes gens
En prison, souvent
On meurt suicidé,
contre son gré.
Comme Gaetano Bresci
Qui tua un roi d'Italie
Gracié, battu à mort et pendu
aux barreaux de sa cellule fut pendu.
Suicidé,
contre son gré.
C'est fou ce qu'on meurt en prison.
Celui qui au grand jamais
ni pour rien au monde ne se suiciderait,
subitement, se suicide en prison.

Gaetano... Gaetano Bresci,
Qui tua un roi d'Italie
Cent ans après, plus de cent ans après,
Pas d'enquête, plus de dossier, pas d'explication
Dans sa cellule Gaetano gracié pendait.
C'est fou ce qu'on meurt en prison
Gracié, pour la forme
Gracié, battu à mort et pendu
Pour la bonne forme
aux barreaux de la cellule suspendu.
Suicidé,
contre son gré.
C'est fou ce qu'on meurt en prison.
Celui qui au grand jamais
ni pour rien au monde ne se suiciderait,
subitement, se suicide en prison.



Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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Mercredi 19 novembre 2008 3 19 /11 /Nov /2008 22:05

Que fais-tu là, digne Lucien, dans cette pose si exotique ? Te voilà installé comme un âne de monument sur ce talus...


Je fais, ce que je fais. Voilà, ce que je fais, Mârco Valdo M.I. mon ami.


Ah !, dit Mârco Valdo M.I.. Je vois, tu fais ce que tu fais. Mais encore... Éclaire-moi. Tu n'as quand même pas l'intention de te pétrifier sur place, ni de poser pour un sculpteur qui n'est même pas là. Alors, dis-moi, c'est quoi cette attitude ?


C'est l'âne-attitude. Tu comprends, mon ami Mârco Valdo M.I., il faut être contemporain et tout à présent est attitude. Il y manquait la mienne, celle que je me suis inventée et que j'applique dorénavant. Cette posture d'âne en arrêt, c'est l'âne-attitude. Je suis le premier âne à la prendre cette posture, mais crois-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., elle va se répandre, cette manie de l'attitude. Bien entendu, il y aura toujours des gens pour préférer l'attitude Nord ou d'autres qui préfèreront l'attitude Sud. Mais moi, je ne choisis ni l'une ni l'autre; je vais de l'une à l'autre, c'est une variable. L'attitude est une variable et c'est une pure question de degrés; selon les jours, je suis plus de telle attitude, ou de telle autre. Tu me suis toujours ?


Pas trop, à vrai dire, j'ai un peu perdu le fil. Mais au fond, ce qui compte, c'est que tu sois bien avec toutes tes attitudes. Cependant, là haut sur le talus.... Si tu voulais bien en descendre, la conversation serait plus aisée. Et si tu permets, je te rappelle que l'âne n'est pas tellement différent du singe qui plus il monte à l'arbre, plus il est haut, mieux on voit son cul. Descends-donc de ce talus et viens parler avec moi au lieu de jouer au Lion de Waterloo sur ta butte. Ou alors, je te jure que je t'apporte une perruque, une crinière postiche et que je te la colle sur la tête.


Tout doux, tout doux, je descends, j'arrive, dit Lucien l'âne.


Enfin, te voilà. Il était temps j'allais m'en aller, car j'en avais assez de ce torticolis et de te voir par dessous.


Quoi, tu allais t'en aller ?, dit l'âne un peu stupéfait, ce qui se voyait à la taille de ses yeux et à l'inclinaison de ses oreilles par rapport à l'horizon. Tu allais t'en aller sans mon histoire; ça, c'est quand même un peu fort. C'est toi qui arrives en retard, c'est à cause de ton retard que je suis monté sur le talus... et tu voudrais me laisser à présent, sans même me faire connaître mon histoire. Là, crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., tu exagères. En fait, là haut, je campais l'auditeur dans l'expectative. J'étais un monument, en effet, mais un monument à la patience de celui qui doit souffrir de ne pouvoir satisfaire son besoin de curiosité, sa soif de connaître (la suite de l'histoire...). Voilà ce que je figurais et tu ne l'as pas compris.


D'accord, je reconnais qui tu étais impressionnant dans ton rôle du guetteur d'histoires et d'ailleurs, je ne vais pas faire durer ton supplice plus longuement. Je m'en vais te raconter la suite des aventures de Monsieur Cicala, de Mariette, de Remigio et de don Baldino... Bref, ce qui se passe à Pinello. Tu remarqueras que c'est un sujet collectif, un village du cœur de la Sardaigne, tout comme Isnello en Sicile, Alassio en Ligurie ou Aliano en Lucanie. Tu te souviens sans doute bien qu'il s'agit d'une histoire de mon ami Ugo Dessy. Je commencerai par te rappeler la fin de l'épisode précédent... et le titre de cette nouvelle, qui est, tu t'en souviens peut-être, Les Velléitaires. Voici donc Les Velléitaires 2.


Madame Antioca secoua la tête, embarrassée et peinée. "L'ennui c'est que j'ai signé le contrat pour un an… Il a tout fait tambour battant … il disait que c'était très urgent, pour des raisons de bureau. Monsieur Cicala est capable de me traîner au tribunal, si je …"

Don Crispino ne finit même pas de l'écouter : il sortit sans saluer, en marquant son agitation avec son alpenstock .


(suite au prochain épisode)




Photo G.L.


Se jetant un châle sur les épaules, Madame Antioca courut toute préoccupée à la cure…

Don Baldino avait la confiance de ses paroissiens. A peine intronisé vicaire de Pinello, il avait manifesté l'ambition de mener son troupeau de façon moderne, en commençant par l'édification d'une nouvelle bergerie.

Les Pinellais l'avaient suivi fascinés par son dynamisme et ils s'étaient même tiré le pain de la bouche pour l'orgueil de posséder un autel brillant de marbre, une coupole décorée et un clocher haut de presque trente mètres. Pour leur nouvelle église – la façade restait pourtant à finir, par manque de fonds – les Pinellais étaient tenus en grande considération et enviés par les habitants de tous les environs dans les controverses en tous genres qui surgissaient souvent entre les différents villages, sur les pâtures et sur les parties cultivables, sur les disparitions nocturnes de bétail, sur l'entretien de la route commune et sur les mariages, dès qu'ils jetaient – avec mépris – à la face de leurs adversaires leurs petites églises en ruine et poussiéreuses.

Don Baldino s'était également battu avec Monseigneur Derin, secrétaire de l'évêque – et les Pinellais l'avaient une fois encore suivi en masse – pour que san Giacomo, mal logé dans une petite église de campagne aux confins du territoire communal de Malerba, fut plus dignement honoré dans une chapelle de la nouvelle église et plus précisément, dans la chapelle face à celle de santa Barbara, avec laquelle, comme on sait, il conserve les clefs du Ciel.

Les Malerbiens s'étaient pointés en menaçant les Pinellais de représailles par la force s'ils ne restituaient pas le saint, enlevé de nuit. Et ils accusèrent don Baldino de complicité. Ce fut une émeute; il y eut des blessés dans les deux partis; il y eut une intervention du préfet.

Don Baldino se montra excellent stratège; il réussit à tirer de son côté l'évêque, lequel, par son décret, assigna définitivement aux Pinellais san Giacomo et pour l'occasion, il y eut une grande fête à Pinello, tandis qu'à Malerba, les communistes ouvrirent une section de protestation. Il plaça personnellement la statue dans sa niche vitrée sur l'autel de la chapelle.

L'unique préoccupation obsédante de don Baldino, c'était les dettes – juste au moment où il commençait à organiser les groupes d'action catholique. Ses créanciers ne lui laissaient plus de repos. Un d'entre eux avait même menacé, si ce n'était sa soutane consacrée, de le traîner au tribunal… ce juif de marbrier, par exemple, pour deux misérables millions ! Il faisait souvent des réflexions sur l'incompréhension et sur l'ingratitude humaines. Loin des misères humaines, il était contraint, contre son gré, à passer de longues heures à faire des comptes sur des registres et des factures. Et si ce n'avait été sa vocation bénie de magnifier le Seigneur à la manière de Salomon, devant l'accumulation des traites protestées, il aurait renoncé à l'effort ingrat de réformer les lois arithmétiques, trop matérialistes, qui exigeaient tant de sous pour tant d'achats.

Madame Antioca le trouva plongé dans ses calculs, l'écharpe de laine autour du cou et la tasse de vin chaud sur son bureau. Comme ultime épreuve, le Seigneur lui avait envoyé un de ces refroidissements qui n'épargnent aucune partie du corps, qui commencent avec le prurit du nez et finissent avec les douleurs aux os.

Don Baldino l'écouta patiemment jusqu'à la fin, sans l'interrompre, comme c'était son habitude au confessionnal; en préparant entretemps les phrases de sa réponse. Son refroidissement le contraignit à être bref : "Vous n'êtes pas du tout responsable de ce qui est arrivé, même si le chrétien a le devoir d'être plus prudent, en demandant conseil à son confesseur. Désormais … chose faite à raison. Le contrat" – il jeta un coup d'œil à la feuille, " ne spécifie pas quel usage le locataire doit faire de la maison… c'est la loi, de ce côté, rien. Le timbre est régulier… et même s'il ne l'était pas, il en résulterait tout au plus une amende … Rien à faire ! Ou mieux, il y a une seule façon pour se défendre du mal : l'arracher et le jeter au feu, comme nous l'enseigne Notre Seigneur Jésus Christ…"Et les moissonneurs entrèrent dans le champ de blé, ils arrachèrent l'ivraie, le chiendent et les autres mauvaises herbes qu'ils jetèrent dans les flammes". En l'occurrence, le chiendent qui s'est implanté à Pinello est cet athée de percepteur. Cependant, nos temps sont des temps de liberté devenue licence et de vérité devenue opinion démoniaque… Vous, Madame Antioca, vous êtes une femme influente et estimée; si vous vous faites promotrice d'une pétition populaire qui le déclare indésirable… je vous appuierai moi-même auprès de Monseigneur l'évêque qui ne me refusera pas cette faveur et si c'est nécessaire, il engagera le député Chiretti, lequel se montre assez sensible à la défense de la liberté de la Religion."

Madame Antioca l'écouta dévotement. Puis, elle lui confia que, pour décharger sa conscience, elle avait pensé verser à la caisse "pro erigenda facciata di Chiesa" toute la somme qui lui serait due par le sieur Cicala pour la location de la maison.

Don Baldino trouva très agréable à Dieu une telle pénitence et, en faisant mentalement le compte des douze mensualités de loyer à quinze mille lires chacune, il se réjouit, en reconnaissant que même dans le malheur, il ne faut jamais douter de la Divine Providence car les voies du Seigneur sont infinies.


*****


Entretemps, don Crispino ne perdait pas son temps. La bataille pour les locaux donnait un point en faveur de l'adversaire; mais s'il convainquait le maître Riccio à retirer son adhésion – "cette tête de mule se déclare marxiste seulement parce que "Les lettres de prison" de Gramsci lui sont tombées dans les mains…" – le percepteur se trouverait complètement isolé. A moins qu'un de ces deux ou trois loqueteux notoirement bolcheviques n'ait eu le courage de se joindre à lui, de s'exposer aussi effrontément.

Compère Salvatore Riccio, le père du maître, était rentré une demi-heure plus tôt de la campagne; il avait détaché le cheval de la charrette, et, précédé de l'animal avec son harnais pendant, il avait fait son entrée dans la cuisine.

"Jésus Christ !" avait-il salué et il avait rejoint son cheval sous le hangar de la cour en posant devant lui son sac d'avoine fraîche, fauchée en passant dans le premier champ non gardé.

"Tu la mérites bien aujourd'hui aussi !" avait-il dit à l'animal en lui lançant un regard caressant et il s'était dirigé vers le puits pour remplir d'eau son seau.

Plus tard, commère Isabella mit le feu à des brindilles pour raviver la cuisinière et réchauffer le repas de lentilles, tandis que son homme se débarrassait de ses godasses et de ses habits, en se massant un à un les doigts de pied pour réactiver la circulation du sang.

Compère Salvatore, long et maigre comme un Christ en carême, était doux et taciturne. A l'aube, à peine levé, ses uniques paroles étaient pour Otello, son cheval pie, qu'il allait saluer dans le hangar :

"Tu t'es remis les os en place, coquin ?" lui demandait-il affectueusement, d'une voix douce, en lui jetant une brassée de paille, tandis qu'il arquait son échine encore engourdie par sa couverture. Puis, il tirait un seau du puits, il se lavait le visage, en faisant avec ses lèvres un bruit du diable pour chasser l'eau.

"Ave Maria !" saluait-il en s'en allant, après avoir posé la charrue ou la herse sur le chariot.

"Jésus Christ !" lançait-il au crépuscule en rentrant.

Commère Isabella – une petite femme fine et menue d'un mètre cinquante, plus ou moins – était aussi bavarde et agressive que son mari était taciturne et timide. Elle était bavarde et orgueilleuse - "Dans mon petit domaine, je ne suis la seconde de personne !" – de la propreté de sa maison, du nombre d'ustensiles de cuisine, tous en fer émaillé, et de son trousseau de lin et de coton, jalousement conservé dans la commode de la "belle" pièce. Mais son plus grand orgueil avait été Remigio, le fils unique que Dieu lui avait envoyé. Peut-être avait-elle trop espéré du destin, en songeant à en faire un prêtre.

"Don Remigio Riccio …" murmurait-elle en le contemplant encore bambin, en goûtant à l'avance la considération que le village lui aurait porté. Quand il fut un peu plus grand, elle le confia au curé, afin qu'il se rendit utile comme enfant de chœur et commence à se familiariser aux objets sacrés. Dès qu'elle le pouvait, elle allait, le rosaire à la main, derrière la porte entrouverte de la sacristie, espionner son petit prêtre; et elle le suivait, flattée par son maniement déjà expert des cottes, des missels et des coffrets, quand il aidait le curé à se vêtir pour les offices.

Dès qu'il eût l'âge, il l'expédia au séminaire, avec une lettre de l'évêque. Elle avait retenu ses larmes, commère Isabella, car c'était un jour de joie …

Compère Salvatore n'avait jamais dit ni oui ni non à l'idée d'envoyer Remigio au séminaire. Ni oui ni non quand il avait fallu vendre l'enclos qu'elle lui avait apporté en dot pour payer la pension et les livres. S'il avait quelque chose à dire, il le disait à son cheval le matin, à peine levé, quand il lui portait la coutumière brassée de paille avant de l'attacher au chariot.

"L'homme propose et Dieu dispose : que sa volonté soit toujours faite !" s'était dit et répété commère Isabella, quand son fils, sorti du séminaire, s'était réduit à se diplômer comme maître. Toutefois, elle gardait sa douleur, sa déception encore intactes en son for intérieur. Elle n'exprimait jamais clairement ses sentiments : "Dieu seul sait combien pèse ma croix !" Mais elle ne manquait jamais de le faire comprendre à son fils par la froideur avec laquelle elle le traitait.

Remigio, de son côté, s'était réfugié dans la lecture des livres anticléricaux. "La religion est l'opium du peuple" était son concept le plus cher. "Et quand je le dis moi, il faut le croire, car il ne me manquait que trois mois pour chanter la messe et les prêtres, je les connais de long en large, du dedans et du dehors…"

Une chance pour lui que commère Isabella ne savait ni lire ni écrire et ne s'était pas doutée que les livres que lesquels son fils passait ses soirées n'étaient pas ses livres scolaires habituels.

Commère Isabella versait les lentilles sans le plat et compère Salvatore finissait de masser ses pieds à la lumière de la cheminée, lorsque don Crispino frappa avec son alpenstock à la porte de rue.




Photo G.L.


Entré dans la cuisine, une fois assis sur une chaise et bu un verre de vin, il se décida à aller droit au but.

"Vous devez mieux veiller aux intérêts de votre fils…" commença-t-il revêche.

Les deux vieux le regardèrent étonnés, sans comprendre, mais avec appréhension. Il approcha d'un mètre son siège.

"Vous nous cachez quelque chose de grave…" le poussa-t-elle à parler.

"Vous avez à cœur l'idée d'un fils prêtre," don Crispino parla en se tournant seulement vers elle, car compère Salvatore, tout en continuant à tendre l'oreille, s'était mis à souffler sur ses lentilles pour les refroidir, "mais on peut servir le Seigneur et le respecter même sans soutane…"

"Saintes paroles ! Saintes paroles ! …" approuva-t-elle, sans comprendre toutefois encore où son discours voulait tendre.

"Votre fils ne respecte pas Dieu ni en soutane ni sans soutane.", continua à évangéliser don Crispino, "Il s'est mis avec les profanateurs de la religion, avec les bolcheviques … Une famille honorable comme la vôtre ! Je ne me serais jamais attendu à une chose pareille ! ", conclut-il avec un profond soupir.

Commère Isabella bondit sur ses pieds, pâle, bouleversée : "Jésus, Joseph et Marie ! Quel malheur ! Je ne peux pas le croire, je ne le peux pas…" Elle se tourna vers son mari qui se servait en silence ses lentilles " Tu as entendu ? Ton fils ! Quel déshonneur il nous apporte …"

Elle se rassit, épuisée, avec son visage entre les mains, sanglotant : "Je ne l'ai pas élevé avec des larmes et du sang pour en faire un démon… il vaudrait mieux mort… tué avec mes mains, que déshonoré…"

Don Crispino se sentit satisfait. "De ce côté-ci, c'est en ordre" pensa-t-il. Puis, à voix haute, il dit : "Remigio devrait baiser les pieds et les mains, à toute heure du jour, à une mère comme vous …"

Et puis, d'inspiration, il la compara à Cornelia, l'exemplaire matrone romaine, dont il conta, avec moult fioritures, pour l'adapter au cas, l'édifiante histoire.


(suite au prochain épisode)

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
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Lundi 17 novembre 2008 1 17 /11 /Nov /2008 22:44

Et bien, Lucien mon ami l'âne aux sabots d'airain vernis au noir de Chine, je crois bien que cette fois, tu vas hennir de plaisir...


Je n'en crois rien, mon cher Mârco Valdo M.I., car hennir n'est pas dans les capacités d'un âne comme moi. Moi, Monsieur Mârco Valdo M.I., je ne hennis pas, je brais. Pensez-en ce que vous voulez.


D'accord, tu brais. Et bien, mon ami Lucien, tout âne que tu es, tu vas braire comme une trompe marine, une corne de brume, une sirène de port... et de plaisir. Crois-moi, à certains passage du récit que je vais te faire ce soir, tu vas littéralement pousser des braiments et tu m'en verras ravi.


Ah oui, dit l'âne en levant des oreilles en points d'exclamation et une queue en point d'interrogation, ce qui lui donnait un profil grammatical. Et pourquoi donc ? Pourquoi devrais-je ressentir pareil enthousiasme ? Qui donc serait susceptible en quelques lignes de me mettre dans une telle transe ?


Oh, il y en a beaucoup. Mais cette fois, c'est un de mes auteurs favoris, un de ceux que j'aime traduire, car c'est un véritable plaisir de le faire. C'est un peu comme si je traduisais du Sterne... Mais bien entendu, comme tu le sais, je ne traduis pas l'anglais; ce n'est pas que je ne le comprenne pas, que je ne pourrais pas faire œuvre de traduction, mais voilà, j'ai décidé une fois pour toute que je m'en tenais à l'italien. Je pense, et je ne crois pas me tromper, qu'il y a assez à y faire pour ne pas m'égarer dans d'autres langues. Par exemple, je trouve très intéressant ce qui se publie en anglais, en russe, en chinois, en portugais, en espagnol, en polonais, en hongrois, en thèque, en suédois et dans de nombreuses autres langues... En allemand par exemple... Comment avais-je pu l'oublier ? Comment oublier la langue d'Hans Magnus Enzensberger ou de Günther Grass... ? Non assurément, je ne l'oubliais pas, je lui faisais seulement un sort à part. Et sans doute, il me plairait de lire tout ce beau monde en langue originale, mais j'y laisserais tellement de temps et comme tu le sais, je t'en ai déjà touché un mot, ce qui me manque, c'est le temps. C'est d'ailleurs ce que disait le regretté Vlad (ainsi que le prénommait familièrement celle qui fut son épouse) Vissostski en répondant à un questionnaire... Tu sais ces questionnaires idiots sur les goûts, les couleurs, les habitudes, les préférences... Donc, je m'en tiens à l'italien.


Oui, fort bien, mais tu ne m'as toujours pas dit, cher Mârco Valdo M.I., de qui, de quoi, ni même quelle histoire m'attend, ce soir.

Photo G.L.


Je suis sûr que tu vas apprécier cette amusante nouvelle de mon ami Ugo Dessy, je dis ami, car je le ressens comme tel, même si on ne s'est jamais rencontrés. Comme tu sais, on peut avoir des amis qui n'existent plus et même, des qui n'ont jamais existé. C'est étrange, peut-être, mais c'est comme ça. D'ailleurs, nombre d'enfants s'inventent des amis avec lesquels ils conversent sans aucun embarras. Des amis, quand ce n'est pas un animal familier ou bizarre. J'en connais une qui se promenait avec une autruche imaginaire et qui la nourrissait, lui racontait des histoires, répondait à ses questions, la consolait.... Mais comme tu le sais, les enfants sont des poètes, même si on arrive à les étouffer avant l'âge adulte... Donc, je décide qui sont mes amis de façon foutrement unilatérale... Bien sûr, pour que ça fonctionne dans l'autre sens, ils doivent me donner leur accord. En fait, ils me le donnent toujours, jusqu'à preuve du contraire.


Voilà, quand tu auras fini de délirer, tu voudras bien me dire de qui il s'agit et de quoi, dit l'âne en raclant le sol de son pied droit.


Mais enfin, Lucien, n'as-tu pas encore compris qu'il s'agit d'une nouvelle sarde. Celle-ci se passe dans un village et oppose comme souvent chez Dessy deux clans, avec en spectateurs ou carrément hors jeu, les paysans qui eux, ont d'autres soucis que de créer un Cercle de loisirs. Ils y viendront sans doute le jour où ils seront moins pauvres... En attendant, ils ont d'autres champs à travailler... Pour les paysans pauvres de Sardaigne comme pour tous les paysans pauvres du monde, le Christ est toujours arrêté à Eboli ...


Et bien, allons-y..., dit l'âne déjà tout ouïe.






LES VELLÉITAIRES1



Quand le percepteur, monsieur Cicala, fit sa demande d'inscription au Cercle de Lecture, la réponse fut non.

Il rentra chez lui avec un diable pour chapeau. Marietta, ayant senti l'air de la bourrasque, s'était retirée dans la cuisine.

"Inouï ! Me refuser l'inscription au Cercle…" grognait-il en interrompant d'un coup de poing pesant sur la table la déambulation excitée qu'il menait à grands pas dans la pièce.

"C'est certainement un coup de don Crispino, ce sale fasciste…" pensa-t-il, en se laissant aller dans les bras relaxants de son fauteuil familier.

"Nous sommes réduits à ce point, en Italie… le citoyen discriminé et humilié. Et on vient parler de liberté et de démocratie. Mais qu'ils ne me fassent pas rire ! J'en sais quelque chose de cette célèbre vérité. J'ai compris que mon transfert de Roccastra à Pinello est le résultat d'intrigues menées en haut lieu. Et je ne sais peut-être pas que la police me tient à l'œil ? Ils me font honneur… Eh si à Pinello, il y avait une opinion publique ! Des gens qui ont peur… Ils disent qu'il vaut mieux ramasser un morceau de pain en silence que tirer un sanglier avec la satisfaction d'élever la voix. Sous-prolétaires ! Esclaves sans dignité humaine !"

Il était venu à Pinello, un petit village accroché au coteau d'un col pelé avec les dernières maisons descendant jusqu'à glisser dans la vase des marais, contre sa volonté. Les moustiques, de nuit, l'assaillaient par nuées, s'il laissait ouverte à peine à peine une fente de la fenêtre et la touffeur des après-midi écrasés de soleil montait des marais pleins d'immondices. Mais il logeait dans une des meilleures maisons du pays – quatre pièces, cuisine et toilettes en dur dans la cour empierrée – et Mariette trimait du matin au soir, foulard sur la nuque et balai en main, pour l'entretenir avec des pavements brillants comme des miroirs et des meubles sans un grain de poussière. Dans la pénombre fraîche de la salle à manger, engoncé dans son fauteuil, café et cigarettes à portée de la main, il aimait s'y tenir, après les repas, une heure ou deux "pour faire tourner les rouages de son cerveau", comme il disait. La fraternité universelle était le motif fascinant qui l'occupait chaque après-midi. A peine fini de débarrasser : "Robe de chambre, café et volets fermés !" Mariette, après une gueulante, était devenue discrète et se tenait à l'écart dans la cuisine et la cour.



Face au fauteuil, il avait pendu sa grande lithographie, une "Prise de la Bastille", d'un auteur inconnu. Ce tableau avait son histoire : durant son premier voyage à Rome, à l'occasion du congrès du parti, un soir, une averse soudaine avait interrompu sa balade de la place Esedra à la place Venezia. Il s'était réfugié dans une grande salle remplie de tableaux. Parmi les peintures, placée sur un chevalet, il y avait la lithographie : une jeune femme aux seins nus2, qui attira immédiatement son attention. Elle empoignait un haut drapeau rouge en incitant la foule des sans-culottes contre les canons de la Bastille, dont les tours encombrées d'armes apparaissaient dans la brume du fond bleu.

De très belles couleurs. Les traits de la jeune fille guerrière, son corps opulent à peine voilé à hauteur du giron qui transparaissait plein et blond, éveillaient en lui un mélange de sensations très douces. La sincérité de ce visage rose, la fierté de ces cheveux blonds retombant sur ses épaules, la force de ces yeux bleu-vert, l'amour de l'idéal révolutionnaire clairement exprimé par le drapeau rouge brandi, l'émouvaient. "Le symbole humain de la liberté, l'expression d'un idéal bien plus convaincante que n'importe quel traité." S'était-il dit, fasciné. Il n'avait pas pu résister à la tentation de faire une offre.

Chaque après-midi, après une minute de contemplation devant la "Prise de la Bastille", il fermait les yeux, il s'assoupissait. Il n'arrivait jamais à vaincre sa somnolence de l'après-midi; il se préoccupait au contraire de constater que le temps de la "réflexion" devenait chaque jour plus bref par rapport au temps de la "détente" qui lui succédait. "Peut-être une faiblesse transitoire due au climat néfaste de Pinello" s'était-il justifié.

A peine fermait-il les yeux, la scène de la lithographie s'animait, en se déroulant en plaisantes séquences, comme un film en technicolor. La femme aux seins nus agitait son drapeau, parlait d'une voix sévère et passionnée en haranguant la foule… La victoire souriait immanquablement. La fin dépassait la conclusion naturelle (dans le ciel bleu limpide apparaissait écrit en grandes lettres d'or FRATERNITE EGALITE LIBERTE et tous rentraient heureux chez eux) quand il leur arrivait de rester, seuls survivants sur les débris de la forteresse prise d'assaut, parmi les cadavres des combattants, lui et la femme aux seins nus. Ils se prenaient par la main et ils avançaient, portant à tour de rôle le drapeau rouge, sur une longue allée de platanes qui finissait devant le palais royal. Ils montaient l'escalier. Sur les côtés, apparus comme par magie, s'alignaient des grenadiers de la république en uniforme de gala avec leurs épées dégainées. Ils pénétraient dans la pénombre de salles luxueusement décorées, désertes, jusqu'au trône vide de velours rouge, où ils s'asseyaient dignement.

D'habitude, la rêverie de Monsieur Cicala finissait là entre veille et sommeil. Mais depuis quelques temps – la progression du printemps, soit la cuisine un peu épicée de Mariette – l'aventure tendait à se conclure sans une chambre tapissée de petites fleurs roses, de style rococo, dans un lit monumental avec des angelots dorés et des rideaux roses.

La première fois, conscient de l'allégorie, il était resté déconcerté. Il finit par rire de lui-même, d'être allé au lit avec le "Prolétariat".

Cet après-midi, Monsieur Cicala, après avoir mangé un morceau sans entrain, s'installa dans son fauteuil et jeta un coup d'œil distrait à son oléographie, mais son orgueil blessé n'en eut aucun réconfort.

"C'est la preuve de leur illibéralisme ! Ils craignent la voix de la vérité…" se disait-il. "Pinello ! je suis tombé dans un beau village ! des brebis, des porcheries, des moustiques, des sangsues… de la race de don Crispino. Voilà que les animaux prennent l'exemple sur les hommes. Civilisation catholique apostolique romaine… Ces gens mesquins ont-ils jamais existé au Danemark ? Là-bas, ce sont des gens civilisés; tu peux t'étendre dans les rues sans te salir…que les gens osent jeter un seul mégot de cigarette par terre ! Ici, ils crachent et ils chient dans la rue et dans tous les coins. Sous-prolétaires primitifs. Voilà ce qu'ils sont. Dès qu'il fait noir, ils se couchent. Mais grand bien leur fasse à ces gens; ils ont le don Crispino qu'ils méritent…"

Il tardait à trouver le repos, tant il était agité dans ses pensées. Fort rapidement, pourtant, sa foi dans les principes prit le dessus sur son découragement et sur ses récriminations; la conscience de ses propos révolutionnaires non communs le réconforta.

"Ils ont peur de moi, cela est certain. Ils ont pensé : si nous le laissons faire, lui, avec sa dialectique marxiste, il nous mettra tous le dos au mur et nous courons le danger de perdre les privilèges que nous avons; et pour finir, nous perdons la face devant les gens…Voilà ce qu'ils ont pensé et rien d'autre."

Dans son demi-sommeil, il imaginait de se mettre à la tête des paysans, devenus des rebelles spartaciens, avec lesquels il serait descendu des montagnes, des montagnes escarpées et abruptes, pour mettre à fer et à feu ce nid de réactionnaires, ce Cercle de Lecture présidé par don Crispino. Il finit par s'assoupir comme à son habitude.

Quand il s'éveilla, il avait décidé – même si cela devait lui coûter son salaire ! – d'ouvrir un Cercle Prolétarien juste devant celui de Lecture. Ce fasciste de don Crispino serait écrasé par sa bile.

Il contrôlait quotidiennement dans son miroir les moindres changements de son visage. Il trouva que les préoccupations creusaient des rides et il se sentit complètement envahi d'un douloureux regret mélangé à du ressentiment car il citoyen libre est contraint dans un État démocratique à souffrir, à vieillir précocement pour affirmer ses propres droits sacro-saints.

"N'exagérons pas… ce n'est pas que je sois vieux…" grommela-t-il, en en présentant devant son miroir la meilleure face qu'il se connut. "Quand s'approchent les grandes chaleurs de l'été, mon physique, il n'y a aucun doute, rajeunit visiblement. Personne ne dirait que j'ai quarante-cinq ans… et il faut le dire, passés dans toutes les intempéries. Je voudrais les voir, certains jouvenceaux d'aujourd'hui, comparés à moi ! Ils ne savent pas y faire; ils sont nés fatigués, déprimés, abouliques, apathiques… ils veulent la soupe prête."

En regardant l'horloge, il s'avisa que le temps disponible pour sa gymnastique mentale matinale était fini. Il se leva en rajustant le pli de ses pantalons et il sortit, en se dirigeant vers la maison de la veuve Antioca.




Photo G.L.


*****


Il n'y avait pas un épisode de la vie paysanne, vrai ou inventé, pas de pensée ou d'acte, exprimé ou réalisé dans l'aire civique, qui ne passait, entièrement décortiqué, au crible des membres, réunis en congrès permanent entre les quatre murs du Cercle de Lecture. Le brigadier y résolvait les cas les plus difficiles et les plus complexes, depuis la disparition des poules aux pacages abusifs; le curé y puisait de réconfortantes suggestions pour sa mission pastorale.

Le chevalier Aristide Porru l'avait fondé trente-sept ans auparavant, en l'abonnant de sa poche au "Popolo d'Italia"3. C'est pour cela qu'ils l'avaient baptisé Cercle de Lecture. Le chevalier mort, son fils don Crispino fut acclamé président à vie, à peine revenu d'un camp de concentration anglais au Kenya; et lui, en voulant rester fidèle au passé, refusa d'abonner le Cercle à aucun nouvelle feuille, ploutocrate bourgeoise ou bolchevique. De ce fait, l'unique lecture qui s'y fit, était celle des cartes, en particulier des tarots, qui dans les derniers temps faisaient rage jusqu'aux premières heures. On jouait dans la petite salle adjacente, contiguë à l'entrée. Dans l'entrée, en revanche, les membres se tenaient assis en demi-cercle, face à la rue, pour jouir du soleil et pour voir passer les femmes.

La nouvelle explosa comme une bombe. Le professeur Caïo, le fils de la verdurière, l'apporta le soir-même.

" Ce bolchevique de percepteur ! … Qui l'aurait jamais imaginé !?" commentèrent-ils.

"Cela ne sera jamais ! Un Cercle bolchevique à Pinello, jamais ! " hurla don Crispino, en tambourinant nerveusement avec son poing sur la table.

"Quelqu'un l'a suivi. Le maître Riccio, paraît-il."

"Bouffon!" siffla dans ses moustaches l'avocat Giri, le social-démocrate. "Bouffons, lui et ces deux ou trois idiots qu'il réussira à couillonner."

"Je veux m'en occuper personnellement, comme l'exige la gravité du cas." Don Crispino arrêta ainsi toute discussion, en jetant sa cigarette dehors. Et il sortit d'un pas martial, en empoignant son alpenstock.

"Quand don Crispino s'y met, il n'y a aucune barbe de bolchevique qui résiste…" se tranquillisèrent les membres du Cercle. Et ils se remirent à jouer aux cartes.


******


Madame Antioca, restée veuve à vingt-cinq ans, n'avait plus voulu reprendre de mari, en dépit des nombreux prétendants qui lui bourdonnaient aux oreilles comme des moucherons sur du vinaigre. Le défunt, brigadier des douanes à la retraite, lui avait laissé des terres, des maisons et des troupeaux; et elle, par reconnaissance, le gardait pendu dans l'entrée, juste sur la paroi face à la porte, de sorte qu'en entrant quiconque pouvait le remarquer : le défunt, tiré à quatre épingles dans sa tenue militaire, posait une main sur un frêle guéridon et tenait l'autre sur sa hanche avec le coude à angle droit, en se dressant, avec un rare équilibre, sur un seul pied, puisqu'il tenait l'autre croisé sur la pointe de sa chaussure qui effleurait à peine le tapis.

Aux commères qui depuis trente ans la tentaient continuellement – "Pensez-y bien, la vieillesse est une chose dure à passer seule" et "qu'une maison sans homme est comme une église sans Dieu et sans prêtre" – elle, en pleurant, en montant sur la chaise pour lustrer de la manche de sa blouse la vitre du défunt, répondait : "Je le sais, je le sais que je fais mal … Vous avez raison. Mais mon cœur n'en veut pas…" Et elle soupirait, en levant les yeux au ciel.

Depuis quelques temps, elle avait recueilli chez elle Assuntina, par charité et pour faire taire les mauvaises langues sur le compte de son serviteur berger qui pendant l'hiver, dormait dans la cuisine. Assuntina était arrivée vêtue de haillons et remplie de poux; elle l'avait vêtue et nettoyée, à condition qu'elle ne revoie plus sa famille, son soûlard de père et sa malheureuse mère qui se faisait sucer le sang par une bande de fils fainéants, incapable de les chasser de chez elle à coups de pied, pour qu'ils retournent la terre pour le blé ou fassent paître les brebis.

Madame Antioca s'étonna beaucoup de la visite de don Crispino. Elle le fit asseoir sur le sofa et elle s'assit en face de lui, avec les mains sur son giron. "Quel bon vent, don Crispino ?" commença-t-elle d'un ton de circonstance.

"De mauvaises nouvelles, de mauvaises nouvelles" grommela-t-il en allumant une cigarette.

Elle approcha son siège d'un coup de rein, jusqu'à effleurer avec ses genoux ceux de l'autre. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et elle avança son visage : "Ne me dites pas cela, donc Crispino !" s'exclama-t-elle d'une voix de fausset.

Il posa son menton sur la poignée de son alpenstock. "Les sans Dieu veulent prendre pied à Pinello" prononça-t-il lentement d'une voix sourde. Elle se signa, bouche bée.

"Si, c'est ainsi. Et leur église, l'église du démon, ils veulent l'installer et la consacrer justement dans votre maison, Madame Antioca !"

"Dans ma maison ? … Mais dans laquelle, s'il m'est permis de le savoir… j'en ai tant des maisons, grâce à Dieu et à mon défunt…" demanda-t-elle, en jetant un regard tendre à son défunt encadré.

"Celle en face de mon Cercle" spécifia-t-il.

" Mais non, ce n'est pas possible…Celle-là, le percepteur l'a demandée justement aujourd'hui, pour y mettre un bureau."

"Autre chose qu'un bureau, Madame ! Il veut en faire un nid de bolcheviques … il mettra aux mirs des images diaboliques et déshabillées et devant elles, ils feront des orgies, lui et les sans Dieu de Pinello."

Si don Crispino avait voulu l'épouvanter, il aurait complètement réussi : elle se signa deux trois fois en murmurant "Libera nos Domine !" "Je suis ici pour vous aider, pour vous dégager de toute responsabilité, croyez-moi… Donnez-lui une excuse, dites-lui que cette maison, vous l'avez déjà promise à d'autres. Réfléchissez bien : vous serez complice de ce qui se passera dans une maison qui vous appartient.

"Mais je la lui ai déjà promise…"

"Dites-lui que vous avez changé d'idée."

" Il m'a déjà donné des arrhes !"

"Rendez-les-lui. Il vous en coûtera le double de ce que vous avez reçu. Votre réputation avant tout…"

Madame Antioca secoua la tête, embarrassée et peinée. "L'ennui c'est que j'ai signé le contrat pour un an… Il a tout fait tambour battant … il disait que c'était très urgent, pour des raisons de bureau. Monsieur Cicala est capable de me traîner au tribunal, si je …"

Don Crispino ne finit même pas de l'écouter : il sortit sans saluer, en marquant son agitation avec son alpenstock .


(suite au prochain épisode)

1 Velléitaires : le mot italien est "velleitari", que j'ai traduit par "velléitaires", mais il convient de bien préciser le sens exact du mot dans le cas présent. L'italien envisage deux sens à "velleitario" : le premier est le même qu'en français – en gros, celui qui a des volontés, mais ne les accomplit jamais; le deuxième sens en italien est plus subtil et n'existe pas en français et bien sûr, est précisément celui qui correspond à celui du texte, à savoir "celui qui a des projets ambitieux, énormes et dont la réalisation est finalement minuscule et sans rapport avec l'ampleur originelle. En somme, ce sont des ambitions d'éléphant et des réalisations de souris.


2 Jeune femme aux seins nus ( et infra) : on songe au tableau de Delacroix ( St Maurice 1798-Paris 1863) intitulé "La Liberté guidant le peuple" (1831).

3 Popolo d'Italia : , créé par Mussolini en 1914, quotidien du Parti fasciste et ensuite, journal officiel du régime fasciste.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
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Dimanche 16 novembre 2008 7 16 /11 /Nov /2008 23:48

Mais qu'est-ce qu'il se passe ?, dit Mârco Valdo M.I.. On dirait que je n'arrive plus à tenir le coup... Il fait noir trop tôt, ce doit être ça. Et toi, Lucien mon ami aux longues oreilles luisantes comme la mer un soir de pleine lune.


Je crois bien qu'il y a de çà. Je te vois qui traîne la jambe comme si tu étais atteint de rhumatismes, alors – et je le sais – que tu n'as rien de ce genre, dit l'âne Lucien en souriant. Mais crois-moi, je te comprends fort bien. C'est une drôle de saison, un étrange moment de l'année. C'est le moment où il faudrait dormir presque tout le temps et dans le monde, tout le monde s'agite. Et plus on va s'approcher du solstice, plus ils vont devenir frénétiques. C'est comme çà tous les ans.


Ce doit être ce fichu solstice, tu as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Il est responsable de bien des choses. La première, c'est qu'à cause de lui ou à partir de lui, on a placé là la fin de l'année et bien entendu, le début de l'autre. En soi, çà n'aurait aucune importance, s'il n'y avait pas ces folies comptables. Tout le malheur vient de là. À partir du moment où l'homme s'est pris la tête à vouloir compter, le monde est devenu fou. Je te jure qu'ils comptent tout, absolument tout, même les poux sur la tête d'un éléphant. Enfin, j'en sais rien, mais c'est façon de dire les choses. Mais c'est vraiment une manie, une idée fixe, une sorte de folie collective: compter. Moi, çà m'ennuie à un point tel que j'en arrive – moi qui suis d'un naturel si tranquille – à m'énerver, simplement à cause de cette manie de compter. C'est elle, vois-tu, mon ami Lucien, qui fait que l'homme est encaserné dans des délais, esclave de mille contraintes qui sont très horripilantes. Par exemple, le calendrier, rien de plus horrible que de se sentir enfermé dans une routine temporelle, de ne pas pouvoir prendre son temps car ils te l'ont déjà réquisitionné, déjà volé. Bien sûr, il y a des scrupuleux, en Gaule hyperboréenne, ils disent des totains, qui découpent leur vie (à la limite, on s'en fout, c'est leur vie...) et celles des autres (et là, çà ne va plus...) en rondelles... Sans s'apercevoir les malheureux que c'est là la cause de leur malêtre... Car en découpant le temps qui n'est autre qu'eux-mêmes – vois-tu Lucien, je crois même que toi tu l'as perçu avant moi, le temps n'est pas de l'argent; le temps, c'est l'être lui-même, c'est une dimension de l'être, de ton être propre, c'est une partie de toi-même... Alors découper ton temps, revient à te découper toi-même en morceaux. Marcher au rythme du calendrier, au rythme quotidien : les heures, au rythme hebdomadaire, au rythme mensuel, puis annuel... C'est comme si tu marchais toujours au pas de l'oie avec un appareil qui réglerait la cadence. Une véritable horreur...


Comme je te comprends, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne Lucien, et comme je n'aimerais pas être pris dans de telles contraintes; j'étoufferais. Être à l'heure, je ne connais rien de plus ennuyeux que cette idée. Bien sûr, être là au moment convenu, là, c'est autre chose. D'ailleurs, regarde, à propos de solstice, comment se comporte la nature. Elle, elle prend son temps, elle s'acclimate de ses propres saisons, elle allonge ou raccourcit ses nuits ou ses jours, elle se repose ou elle s'active selon son temps et pas un temps imposé. Par exemple, tous les jours ne sont pas pareils. Aucun à vrai dire. Elle s'en accommode. Moi aussi, mais je suis un âne.


Autre chose, mon bon Lucien, autre chose qui pour les ânes semble évidente, mais qui pour bien des hommes n'apparaît pas clairement. Quand ils mettent quelqu'un en prison,et bien, tout simplement, ils lui prennent son temps. Évidemment, plus encore quand ils le tuent tout simplement. En prison, certes, on perd sa liberté de mouvement, mais ce n'est pas suffisant, ils s'arrangent pour faire perdre également son temps au prisonnier et lui substituer le temps cassé, standardisé, maltraité, rompu inventé par un délirant sadique qui est le temps de la prison.... Heures de lever, d'inspection, de coucher, de promenade, de repas.... Tout est régulé, tout est mis en règles. Moi, par exemple, j'ai toujours rêvé de pouvoir disposer de mon temps et de couler comme une eau qui descend une pente vers ma propre fin en suivant les moindres reliefs. Se laisser aller au fil du temps... Loin du temps mécanisé, du temps électronique, du décompte, du compte... Vivre enfin... tout simplement vivre. D'ailleurs, pour en venir à la canzone que tu attends, et même aux canzones, car il y en a deux... Je pourrais en mettre cinquante, mais çà prendrait trop de place. Donc, il y en aura deux et en plus, en prime, en quelque sorte, un récit.


Fort bien, fort, bien dit Lucien en faisant une petite pirouette circulaire et sautillante, afin de marquer sa joie. Et qu'ont-elles en commun ces chansons avec ce récit ?


Tous les trois tournent autour du thème de la prison, de l'enfermement,de la torture, question qui concerne bien évidemment et tu t'en doutes, l'histoire que nous avons en cours des « Achtung Banditen ! » et notre ami Marco Camenisch que les prisons suisses gardent sous clés encore à l'heure actuelle. Je commence avec une canzone, dont je ne me souviens pas trop si je te l'ai déjà fait connaître, c'est un texte exceptionnel car c'est La Ballade pour une prisonnière de l'écrivain Erri De Luca, un superbe écrivain italien contemporain, un écrivain poète, de surcroît Je commencerai par cette canzone. La voici...





B
allade pour une prisonnière

Texte d'Erri De Luca – Ballata per una prigioniera

version française : Ballade pour une prisonnière – Marco Valdo M.I. – 2008

La scène est sobre : fond noir et, au milieu sur l'estrade, une table de bois avec quatre chaises. Au dessus de la table, une lampe, qui selon qu'elle est allumée ou éteinte, dira ensuite l'auteur, représentent les passages entre les différentes stances où s'articule la très belle et très sensible chanson qui va être présentée. Une chanson avec un titre suspendu entre Cervantès et Balestrini, Donquichotte et les invisibles.

Trois personnes sur la scène, un habile clarinettiste, un chanteur ferroviaire et un écrivain, qui ensuite serrait le principal auteur du tout. Trois personnes, quatre sièges, car la dernière chaise, celle qui est restée vide est un appel de coresponsabilité pour ceux qui entendent encore vivre des moments plus ou moins longs de leur propre vie comme réponse à une série de questions, cette génération capturée...


Et alors, les Donquichottes peuvent être les Valsusains en lutte, les migrants incarcérés dans les lagers appelés par euphémisme « centres de permanence temporaire », mais aussi le poète bosniaque Izet Sarajlic, citoyen d'entre les citoyens d'une ville martyrisée par des bombes humanitaires, et Nazim Hikmet, dont les vers servent de prologue au voyage en forme de chanson, parti à la recherche de Dulcinée, passé par guerres et morts pour s'arrêter, à la fin, parmi les invisibles.

Les invisibles, décrits d'abord à travers leurs pieds entravés ( « ils sont la part la plus prisonnière d'un corps incarcéré. Et celui qui sort après des années doit apprendre à nouveau à marcher en ligne droite ») et puis, à travers la dédicace à une amie chère, sur la feuille de laquelle il est écrit : fin de peine, jamais. Une dédicace, qui au début allait trop souvent à la ligne, où pour l'occasion ont été ajoutés trois accords d'accompagnement.

Federico Marini, dalla mailing list "Brigatalolli".



Information complémentaire ajoutée par Marco Valdo M.I.: la version belge des « centres de permanence temporaire »,

« On les appelle Centres Fermés mais il serait plus juste de les nommer centres d’incarcération ou prisons. Ce sont des zones de non-droit, des espaces clos, clôturés par des hauts murs et des barbelés. C’est dans ces « centres » que l’on enferme les candidats réfugiés auxquels l'État belge refuse un titre de séjour. Ces personnes devenues « sans papiers » seront expulsées, de gré ou de force par la police fédérale qui saura « calmer » les plus combatifs, quitte à assassiner des Sémiras au nom de la sûreté de l’État. »





Deux pensées de Marco Valdo M.I. en forme de clins d'œil pour la « prisonnière », tous les prisonniers politiques :

« À la chasse aux sorcières, je prends toujours le parti des sorcières »

« Ô mânes d'Orwell... Nous vivons dans la ferme des animaux et les cochons sont au pouvoir. » (Marco Valdo M.I.)

et une de Charles De Gaulle (1940) : « Nous avons perdu une bataille, mais nous n'avons pas perdu la guerre... Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !  »

et Marco Valdo M.I. ajoute pour tous les camarades : à méditer.





Il était dangereux

de lui laisser les mains libres

sans fers enfilés autour des poignets

quand elle revit de l'espace, des arbres, des routes,

au cimetière où

on portait son père.

Dix ans déjà écoulés,

Mais les compter ne sert à rien,

la perpétuité ne finit jamais,

Plus tu vis, plus tu y restes.

Il était dangereux

de lui permettre des embrassades,

et le règlement

exclut tout contact.

Il était dangereux

ce deuil des parents

devant le père mort

Ils pouvaient tenter

qui sait de la libérer

la fille rigidifiée,

seulement pour compenser

la mort par la vie.


Spectacle manqué

La guerrière en sanglots,

mais qui est lié aux poignets

ne peut laisser couler ses yeux.

Pour se faire jour, larmes et sourires,

doivent avoir un peu d'intimité

car ils sont sauvages, ils ne peuvent

naître en état de captivité.

On n'a plus été ensemble, vrai, papa ?
D'abord la lutte, les années clandestines,

même pas une téléphonade à Noël,

puis la prison spéciale, ton visage,

revu derrière la vitre séparative,

d'abord intimidé, puis effrayé

et avec un haussement d'épaules

tu disais : “murs, vitres, barreaux, gardes,

n'arrivent pas à nous séparer,

je suis de ton côté

même si je ne peux pas te toucher,

au contraire, regarde ce que je fais,

je mets les mains en poches”.

Sois patient, papa, même cette fois-ci

je ne peux pas te caresser

entre mes gardiens et mes fers.

Cependant merci: de m'avoir fait sortir

ce matin, d'une paire d'heures

de peine à passer à l'air libre”.


Maintenant tu peux la rencontrer

le soir quand elle rentre

à la via Bartolo Longo,

prison di Rebibbia,

domicile des vaincus

d'une guerre finie,

résidence perpétuelle

des défaits à vie.

Traverse la rue, ne te retourne pas,

Camarade Lune, vieille prisonnière

qui s'accroche aux barres de la nuit.



Quelle belle histoire, quelle belle ballade et quelle tristesse, quelle mélancolie, quel bleu à l'âme, elle m'a fait, dit Lucien l'âne. On sent la douleur palpable du père, de la fille, cette douleur infinie, cette torture parfaitement inutile, infligée à une adversaire du système, piégée à vie dans cette guerre de cent mille ans des riches et des puissants contre les pauvres. Un courage, une volonté contre des milliers d'armes, des forteresses, des fusils, des bombes, des avions... Les pauvres n'ont pas de chars d'assaut, de gilets pare-balles, de mitraillettes, de camions, de chars... Oui, elle est belle cette chanson d'Erri De Luca. Tu disais, qu'il y en avait une autre ...


Oui, je l'ai dit et c'est exact. Celle que je vais te présenter maintenant, mon ami Lucien, est tout-à-fait particulière, elle aussi. Elle a été écrite en prison, par un prisonnier à propos d'un autre prisonnier qui faisait une grève de la faim pour pouvoir voir son fils. Père- fille, dans la ballade de la prisonnière et père-fils, dans ce jardin inculte. La même volonté du pouvoir écrasant de tuer jusqu'aux liens de vie que le prisonnier pourrait avoir encore. Note que c'est logique, je veux dire que c'est dans la logique du système qui lutte de toutes ses forces – et elles sont grandes , brutales, répressives, méchantes et stupides – contre ceux qui par leur existence-même le mettent en cause.


Tout système est par nature totalitaire, dit l'âne Lucien. Il ne peut tolérer la moindre faille, la moindre mise en cause de son fondement. Tout qui va le mettre en cause, va immanquablement, un jour ou l'autre, connaître le poids – d'aucuns diraient le prix de son audace – même simplement, verbale ou intellectuelle. Souviens-toi, Mârco Valdo M.I., de ce qu'ils ont fait au temps de Pierre Valdo.



JARDIN INCULTE


Chanson italienne – Giardino incolto – Sabino Mongelli – Les Anarchistes – 2006

Version française – Jardin inculte – Marco Valdo M.I. – 2008


« Nous sommes restés trois jours dans la prison de Volterra – le fameux Maschio di Volterra – pour enregistre avec les acteurs détenus de la Compagnie de la Forteresse d'Armando Punzo les parties récitatives et chorales de Muss es sein ? Es muss sein ! - cri de liberté de Léo Ferré [...] Sabino Mongelli est un des leurs. Il a chanté avec nous cette chanson qu'il a écrite qausnun de ses camarades faisait la grève de la faim pour pouvoir voir son fils. C'est un texte qui raconte la privation à laquelle la prison soumet. »

(Marco Rovelli)



En traduisant cette chanson, je pensais à Marco Camenisch, militant écologiste radical et anarchiste, qui lui aussi fit, comme tant d'autres, des grèves de la faim dans les prisons italiennes pour améliorer les conditions de détention dans les quartiers de haute sécurité avant d'expérimenter les prisons suisses, où on le détient encore... Il existe un livre qui relate cette longue incarcération et le combat quotidien qu'elle suppose pour y survivre; il est en langue italienne et il s'intitule "Achtung Banditen !" (éditeur Nautilus) - auteur Piero Tognoli. On peut en trouver des extraits en langue française sur le blog http://marcovaldo.over-blog.com/

( Marco Valdo M.I.)



À présent c'est un jardin inculte

Sans ses couleurs habituelles

Une photo mangée par le temps

Un arbre dépouillé par le vent

Un soleil après le crépuscule

Un feu après qu'il ait été éteint

Et moi je suis ici à attendre

Que ta voix vienne à résonner



Nous fûmes pris par enchantement

Et par contre, tu es renfermé dans un tourment

Comme une pierre hors du temps

Tu es muet sans une plainte

Recroquevillé dans ton lit

avec un poing serré dans la poitrine

Vivre Sentir Construire

Survivre Créer Vivre



Tu as abandonné tes mots

Tous tes livres et tous tes mots

Tous ceux que tu avais écrit

En les adressant à qui sait qui

Abandonnés au-delà du monde

Abandonnés à une pensée.



Dans le noir le plus profond et le plus obscur

Se trouvent tes souvenirs et tes pensées

Les détails les plus quotidiens

Les contours de ta personne

et moi qui suis ici à attendre

que vienne à résonner ta pensée



Dans le vert de ces collines

Dans le jardin qui t'entoure

Quand notre chanson

Cessera d'être un rêve

Quand ce rêve sera

La force d'un nouveau retour.



Quant au texte à propos de Marco Camenisch, c'est la suite de notre feuilleton Achtung Banditen. Il commence par un article que Marco a adressé au début de 1998 à un journal suisse et se poursuit par une série de lettres de Marco Camenisch et l'un ou l'autre commentaire de Piero Tognoli, dont le dernier se rapproche assez bien, disons raconte une histoire parallèle à celle de Fra Dolcino ou des Vaudois. L'Inquisition a frappé beaucoup de monde. Sais-tu que ce massacreur de Charles Boromée, massacreur et pilleur, gangster de première, suppôt du pape et inquisiteur, a été fait saint. J'attire aussi ton attention sur la proposition de faire de Joseph Ratzinger, uno santo subito, lui aussi. En effet, si Pie 12, alias Pacelli est proposé à la sanctification, il n'y aurait rien qui empêcherait qu'on la propose pour B.16 et pourquoi pas tout de suite (Benoît XVI, santo subito !), tant qu'il est encore frais.



Pourquoi pas, dit l'âne. Nous, on s'en fout. On trouverait même la chose assez drôle. Et maintenant, laisse-moi découvrir ce que dit Marco Camenisch.




Centro Valle, 11 janvier 1998.


JOURNALISTES OU FOLLICULAIRES ?


Mesdames ? Messieurs,

Avant tout, je vous souhaite de bonnes fêtes et une bonne nouvelle année sous le signe et pour le progrès de la vérité, de la liberté, et de la justice sociale, et par conséquent, de la paix.

Je saisis l’occasion pour vous remercier de la publication, il y a un an, d’un manifeste solidaire de ma personne et de ma lutte dans les prisons contre les illégalités et les injustices qui y sont perpétrées et en outre, pour vos dire certaines choses relatives à l’articulet du 31 août 1997 sur mes mésaventures et ma personne, intitulé « Accostamenti… » (Rapprochements…), où vous avez réussi au d-delà du possible à concentrer une série de mensonges implicites et explicites, de diffamations et de provocations contre le soussigné et plus encore contre la résistance historique et actuelle face à l’exploitation et la destruction de l’environnement et la vie sur notre planète.

Le chef d’œuvre dans ce chef d’œuvre de désinformation et de propagande plus ou moins subliminale, est sans aucun doute le sous-entendu, l’allusion contenue dans le titre et ses points de suspension où l’on veut ironiser et ridiculiser, pour exorciser le contenu subversif de la vérité, le rapprochement de ma petitesse avec un personnage comme le Che. Je suis d’accord que le rapprochement est impropre et d’autant moins audacieux que le soussigné n’est pas digne même de porter un verre d’eau à un personnage comme le Che… C’est un fait difficilement niable qu’un tel rapprochement est moins impropre et moins audacieux que celui , celé de façon générale et aussi dans votre article, du rapprochement du Che avec le consommisme et la publicité, pour des marchandises produites dans le soi-disant « tiers-monde » en exploitant malhonnêtement, entre autres, une main d’œuvre au salaire de famine, particulièrement la main d’œuvre forcée et mineure. Triple complicité dans le détournement : du cadavre du Che ; de la lutte qu’il représente, qui est exactement aussi la lutte contre ce qui – dans la publicité ou ailleurs – abuse de lui ; du soussigné, dont la lutte a sûrement et légitimement plus en commun avec celle du Che que vous ou ceux qui sont avec vous, même si vous vous évertuez à mentir. Dans sa lutte, le Che n’a rien sûrement rien de commun avec vous, fidèles folliculaires, et avec tous ceux qui sont avec vous, l'État policier planétaire, votre économie, votre politique et votre répression.

« Rocambolesque », une fuite au cours de laquelle serait mort « un » gardien ? A propos de « rapprochements » …

« Ecoterroriste », en effet. Je suis le premier responsable de l’effet de serre, de la débâcle et des catastrophes hydrogéologiques, environnementales et sociales au-dessus de nos têtes, de la cimentification et de la destruction sauvage du monde. Comme le peuple kurde, le zapatiste, celui de l’île de Bougainville et tous les gens et les peuples qui s’opposent à leur propre destruction et à celle de leur environnement vital contre vos intérêts messieurs-mesdames et de vos maîtres. Cependant, vu que la moindre résistance authentique et radicale à vos intérêts et vos privilèges est désormais du « terrorisme », très bien ! Alors être appelé « terroriste » par vous est le plus grand honneur qu’on puisse me faire. Le soussigné ne « risque » pas l’extradition, mais elle est bureaucratiquement certaine puisqu’elle est concédée par l’Etat italien à l’Etat suisse.

Il est tout à fait vrai, par contre, que le soussigné a été condamné pour les morts de (enfin une…) d’un gardien de prison et d’un douanier suisses. Officiellement ! selon les services de l’Etat helvétique dans leur incritiquable et très objectif compte rendu annuel sur l’extrémisme en Suisse et selon vous et les autres plumitifs du régime.

Pour qui, comme vous et comme ceux de l'État de Droit, de la séparation des pouvoirs, de la démocratie et d’une justice authentique s’en fout complètement, à moins qu’ils ne servent pour défendre et légitimer et affirmer hypocritement leurs propres privilèges et leur propre pouvoir, c’est là un détail insignifiant le fait que jusqu’à présent, aucun tribunal de la fameuse « loi est égale pour tous » n’a daigné jusqu’à présent me juger et me condamner pour ces accusations. Mais c’est un détail négligeable.

Comme vous et ceux qui comme vous êtes certainement satisfaits de votre opportunisme réactionnaire, avez une satisfaction entière de votre réel pouvoir de condamnation, de justice, d’exploitation et de destruction dans le cadre de votre système de pouvoir de classe inquisitorial et arbitraire dont les tribunaux, avec leur complaisance et leur acharnement sur mon cas, seront les serviles appendices. Honneur aussi à votre omniscience, si vous réussissez sans ambages à affirmer que j’aurais été reconnu par un douanier abattu dans cet affrontement, on peut le supposer, d’un homme armé contre un autre homme armé. Si vous parlez même avec les morts, alors les voies de vos Seigneurs et de vos Dames sont vraiment infinies. A propos des serviteurs armés de votre régime morts : il me répugne qu’à chacune de leur mort, ces serviteurs tombés soient ultérieurement instrumentalisés, avec pillage et abus, pour réaffirmer par des mythes cyniques et des mensonges dénigrants la « monstruosité » et l’impossibilité de toute résistance réelle et de tout monde différent du vôtre, avec l’unique fin de la légitimation et de l’affirmation du monopole de votre violence contre toute contreviolence et toute autodéfense du bas contre vos délires d’omnipotence et de destruction du haut. Le premier pas vers la liberté, la justice sociale, la dignité, et par cela vers la paix authentique, adviendra exactement quand toute mort, tout deuil, toute vie, toute douleur et toute joie auront exactement le même respect, la même pitié, la même valeur, la même considération et la même dignité.

Salutations distinguées sans rancœur.


Marco Camenisch


Je suis depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure, n’est pas formé de plumitifs du régime. En relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré comme vous en adéquation ave l’orientation du journal qui est d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.

(Elisabeth Del Curto)


Novara, 6 janvier 1998

...


J’ai été surpris de la publication de ma lettre dans « Centro Valle », positivement même, je dois le dire. ....


Novara, 5 février 1998


Il sera dur d’obtenir des visites d’autres personnes. On peut toujours rêver que ces porte-codes et farouches serviteurs de l'État policier, ici à Novara, me concèdent d’autres visites vu les comptes en suspens qu’ils ont avec moi. Le fait que je rompe le masque de silence contre leurs illégalités et leurs pratiques perverses les énerve. Ils voudraient déjà supprimer les visites de Manuela et ils ne les renouvellent pas pour Isa.

J’espère que maman pourra se reprendre et guérir après l’accident domestique qui a provoqué la fracture de son bras. Je lui souhaite de guérir au plus vite même si, il est certain que je ne pourrai la revoir durant plusieurs mois.

Mes amis et mes compagnons, par contre, je pense les revoir si et quand ils faibliront. Maintenant ou plus tard, si je survis – ce qui est probable, ils le devront.


Novara peut attendre. Aucune permission de visites. Aucun accompagnement pour Annaberta et Renato.

Un malheureux fil électrique en embuscade dans la pièce lui a fait un croche-pied et Annaberta s’est retrouvée à l’hôpital avec des fractures multiples au bras droit. Renato tout seul ne se sent pas prêt à affronter le tourment du voyage et qui sait pour combien de temps le train partira sans nous.



Novara, 8 mai 1998


J’ai écrit une longue intervention sur l’écoterrorisme comme contribution au débat qui s’est tenu à La Spezia le 25 avril dernier.

Ce fait me remet en mémoire que durant le Second Massacre Mondial, quand l’Europe était sous le joug des nazis et de leurs dignes alliés, les actions de la résistance étaient cataloguées comme « banditisme ». Le terme « terrorisme », utilisé aujourd’hui, n’était pas encore à la mode et il existait encore une nette séparation entre l’identité de la population soumise et les intérêts des dominants du moment.

Si, en consultant un quelconque dictionnaire au mot terrorisme, nous lisons … : qui sème une terreur indiscriminée dans la population et que nous pensons à Tchernobyl et à toutes les catastrophes écologiques de la Planète, aux guerres, aux victimes civiles et aux bombardements… peut-être comprendrons-nous qui sont aujourd’hui les vrais terroristes.




Novara, 12 juin 1998


Presque une demi-année sans voir maman et Renato, cela correspond à environ un quarantième de ma peine d’emprisonnement. Et s’il n’y avait l’écoulement du temps et mon usure, ce serait à en rire tellement c’est peu. Une demi-année me paraît un clin d’yeux. Plus ou moins encore la moitié de quarante battements d’yeux et j’aurai épuisé ma peine ; s’il n’y avait les nuages radioactifs, la désertification, etc., qui véritablement « ne sont pas préoccupants », je n’aurais aucun doute de battre les cils 40 fois, sans problème.

Ici aussi, les idées sont polluées par l’information de la société du spectacle et de la communication aliénée dans les ruines de ce « monde » trop canalisé. Mais il faut que pour s’éclaircir les idées, la prison est étroite entre ces quatre murs ; mais la prison de la société est aussi une forte barrière. La prison est la coercition de vivre ensemble coude à coude avec des personnes très différentes et de vivre de manière confuse des relations plus ou moins affines. Mais avec l’étroitesse antinaturelle dans les cellules communes, même les affinités n’arrivent pas à empêcher qu’après peu de temps, ces êtres privés de l’espace « naturel » suffisant se fassent un tas d’ennuis réciproques. Vice-versa, vu la condition existentielle extrême, forcément, avec le temps, les personnes sont privées dans leurs relations de tout masque caractériel, idéologique, etc. et les subterfuges dans la convivance, dans l’autodéfense collective et dans les efforts pour changer les conditions de vie ne sont pas facilement applicables.


Novara, 4 juillet 1998


Hier, j’ai reçu un tract en solidarité avec Patrizia Cadeddu, arrêtée à Milan et justement aujourd’hui, elle m’a écrit continuant ainsi une correspondance pas très fournie, mais intense en termes d’affection et de discussion. C’est une vraie Sarde audacieuse et fière.

Il n’est pas vrai qu’ils lui ont refusé les arrêts domiciliaires ; c’est elle qui les a refusés quand le PM les lui a offerts, en pleine audience, je crois. D’un côté je l’admire car c’est un « cadeau » intéressé de ce typique tas de merde de PM, qui d’une certaine manière veut se laver la conscience. Certes, le terme « terroriste » est usé et tellement utilisé mal à propos qu’il veut dire tout et le contraire de tout.

Ce qui est vrai par contre c’est qu’ils m’ont refusé les visites de la Raffi. Pas grave ! Pour « avis négatif de la questure de Carrare », ce qui revient à donner au renard la clé du poulailler.

Ici, le salut, c’est de se tapir dans sa cellule et de ressasser souvenirs et songes, rage et sérénité, mais on est trop souvent interrompu par les ouvriers, des musiques, des nourritures, des contrôles et des bêtises diverses, tellement qu’il est même difficile d’organiser sa journée.

Pour ne rien dire des télés. Elles nous cassent tellement les oreilles que, un clou chassant l’autre, l’unique solution est d’allumer la sienne pour ne pas entendre les 15 autres en même temps, dans le tohu-bohu de cette architecture carcérale.


D’intenses et persistantes douleurs au trijumeau, fatigue due à l’âge, bras droit hors d’usage, mais grande énergie. Il me plairait d’arriver aux presque quatre-vingts ans d’Annaberta, forte de ses motivations et de ne pas se laisser aller même dans les situations les plus désespérées.

Par contre, Donato Farina, le frère de l’Ordre des Humiliés qui attenta à la vie de Charles Borromée, me tient compagnie à l’Oasis vert. On parle d’un fait de 1569 comme démonstration que chaque époque, en plus des infâmes représentants du pouvoir, a aussi ses dissidents. Pas encore tout à fait oubliés.

L’auteur de ce petit livre remarquable et vif écrit textuellement… : « Si la balle dont était chargée mon arme avait atteint son but, l’histoire de la Contreréforme en Haute Italie, dans la canton du Tessin et sur les terres des Grisons sur la jurisprudence du diocèse de Milan, aurait pris un autre cours, car en Europe, personne ne montrait autant de ferveur à poursuivre des hérétiques et des sorcières que Charles Borromée. »

Malheureusement, l’histoire alla différemment. Farina finit tué après d’atroces tortures et Borromée sanctifié, après avoir dissous l’Ordre des Humiliés et confisqué leurs propriétés. Peut-être que dans cinquante ans, on fera des saints du cardinal Ratzinger et du juge Antonio Marini.





Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 22:17

Moi, je te le dis, c'est du beau temps pour la saison. Particulièrement, le vent. J'aime le vent quand il souffle comme çà et qu'il fait une sorte de grand concert nocturne. Mieux encore quand il est accompagné par la pluie et ses millions de petits bruits rythmés, saccadés...

Et bien, dit l'âne Lucien en ouvrant des yeux si grands qu'ils semblaient vouloir avaler le ciel tout entier, en voilà une étrange manière de voir les choses. Mais au fond, pourquoi pas... Vois-tu, Mârco Valdo M.I., ce que je ne saisis pas bien, c'est comment tu arrives à trouver tant d'intérêt à ces phénomènes atmosphériques...



Mais enfin, Monsieur l'âne, n'avez-vous pas perçu que c'est là un des grands plaisirs de l'automne, par exemple. À ce moment de l'année où il y a encore des feuilles et où le froid est somme toute encore assez relatif. Le son est différent en hivers et pour en revenir aux grands mouvements symphoniques du vent, je prends la peine non de fermer la fenêtre de ma chambre, mais bien de l'ouvrir. Oh, rassure-toi, il ne faut pas l'ouvrir beaucoup; il suffit de laisser passer le son. Je t'explique comment faire. Tu te prépares – pour la nuit, et puis tranquillement, tu t'étends confortablement, tu te couvres bien de sorte à ne pas avoir froid et à te trouver comme dans un cocon ou un nid... Évidemment pour un âne, c'est différent, mais enfin, tu vois ce que je veux dire.



Je vois, je vois, Monsieur Mârco Valdo M.I., puisque tu me donnes du Monsieur, je t'en donnes aussi. Quoique je ne t'ai jamais vu dans ton lit, ni dans ta chambre, mais enfin, je me figure assez bien la chose. Disons que tu es dans ton étable ou ton écurie ou ta stalle et que tu t'étends dans une litière bien remplie et toute confortable. Je suppose qu'après, tu fermes les yeux et tu te concentres sur l'univers sonore de la nuit.



C'est précisément, ce que je fais, mon bon Lucien, Mârco Valdo M.I.. Donc, je m'installe le plus tranquillement du monde et je me laisse aller dans ce monde sonore de la nuit. C'est fou ce qu'il y a de bruits différents que l'on peut entendre la nuit et ils varient selon l'heure. Il y a le raffut des oiseaux juste avant la tombée de la nuit. Il y a après une sorte de calme qui s'installe. Puis, les aboiements, les chats en balade, les nocturnes, les dernières roucoulades des pigeons ou des tourterelles, les bruits de la ville autour, le glissement des voitures, les bruits des moteurs des automobiles et ceux plus rauques et plus graves des bus, le bruit lointain des trains et parfois, leurs sifflements, les hurlements des motos qui se précipitent on ne sait où, les sirènes de police, d'ambulance, des pompiers, les alarmes, les bruits des usines plus sourds ou de grands entrechoquements métalliques... et couvrant le tout, par instants, le vent, les feuilles qui jouent à le moduler, et d'un coup, les premiers tout petits choquements des gouttes de pluie et ensuite, c'est selon, les sortes de lourdes gouttes qui passent progressivement aux ras de tambours, puis parfois même, au bruit de rafales de mitraille. En somme, j'ai ainsi un concert gratuit et fabuleux, toujours différent aussi. Moi, j'adore çà.



Je vois, je vois. C'est presque une passion, comme qui dirait, dit l'âne, un peu éberlué.



Une passion, oui, si on peut dire ainsi, c'est passionnant. Surtout quand les eaux commencent à ruisseler en des centaines de ruisselets différents qui racontent toute une histoire de vie... dit Mârco Valdo M.I..



Mais, dit Lucien l'âne un peu désappointé, mon cher Mârco Valdo M.I., n'étais-tu pas venu pour me présenter des canzones... Tu es déjà en retard de deux jours.



Si, si, ne t'en fais pas, j'y viens à l'instant, dit Mârco Valdo M.I.. Ce sont des chansons sur la guerre. J'avais, mon cher Lucien, traduit quelques chansons nouvelles (pour moi), de chanteurs que je ne connaissais pas et plusieurs portaient spécifiquement sur la guerre. Les deux premières de Fabio Bello s'adressent directement à la Guerre, comme à une personne. La troisième est plus historique, elle est de Davide Buzzi et raconte la bataille de la Bérézina que dut livrer l'armée napoléonienne lors de sa retraite de Russie. Une histoire tragique... Et j'ai ajouté une chanson française que j'ai toujours bien aimée, qui parle évidemment de la guerre et pourrait être la suite de celle sur la Bérézina. C'est l'histoire d'un soldat qui revient de guerre après un long moment et qui apprend que sa fiancée entretemps est morte. Une étonnante chanson de guerre, car il s'agit d'une chanson comique et pour tout dire, une des plus hilarantes chansons contre la guerre; la célèbre Adèle des Quatre Barbus. Adèle, celle qui a eu le bon goût de mourir en se transformant ainsi en charcuterie fine : Car elle est morte Adèle...


Je me réjouis d'avance, mon bon Mârco Valdo M.I., dit l'âne en faisant un sourire jusqu'à ses oreilles qu'il avait pourtant dressées en points d'exclamation ! Et soit dit en passant, comme quoi on peut rire de tout... et puis, le rire est une excellente façon de chasser le malheur et d'en dévier les effets. Allons-y et sans tarder encore.



APPELLE-LA PAR SON NOM.

Chanson italienne – Chiamala per nome – Fabio Bello

Version française – Appelle-la par son nom – Marco Valdo M.I. – 2008



Tu es revenue.

Qui sait comme je t'imaginais plus lointaine encore.

Ils t'ont appelée

Je ne savais pas que quelqu'un t'attendait

Peut-être que tu ne t'en étais jamais allée

Que tourné le coin de la rue, tu as grandi en silence,

enracinée fortement les longs des rives de la rue,

Une herbe forte et dure qu'on ne peut extirper...

Comment ne pas comprendre que tu nous as toujours accompagnés !


Je ne t'ai pas aimée

Tu étais étrangère même racontée

Tu m'as expliqué :

Il n'y avait rien d'injustifié...

Mais te rencontrer, non, cela ne m'allait pas.

Je sentais venir les frissons le long de mon dos;

je sentais parmi les gens et pour les gens une grande peine;

je comprenais d'un coup ton horrible entrée en scène.


Je t'appellerai pas ton nom

pour pouvoir te démasquer

car il n'y a aucun sens

à vouloir te célébrer.

Et pour te crier en face

la douleur que tu as créée

en cachant des choses atroces

derrière la raison d'État.

Car c'est une saloperie

ton arrivée sur terre.

Car l'homme se fatigue

d'être le fils de la GUERRE.


GUERRE


Chanson italienne – Guerra – Fabio Bello

Version française – Guerre – Marco Valdo M.I. – 2008



Guerre,

On reparle de guerre.

Étrange, qu'y a-t-il d'étrange ?

Il y a que personne ne peut te dire où

Tu le demandes aux gens

Ils te répondent parce que

Parce que, parce que.


Guerre,

C'est peut-être une autre guerre

Tu la sens dans l'air, mais il n'y a pas d'air.

Elle est peut-être cachée dans un endroit lointain,

Peut-être l'as-tu enlevée à la main

À la main, à la main.


Guerre

Elle n'existe pas, la guerre

Ce qui rend folle ta tête, c'est seulement une lumière

Coupe les fils qui la mènent au cœur.

C'est peut-être seulement une rime,

Mais il faut de l'amour, de l'amour, de l'amour.


BEREZINA 1812


Chanson italienne - BEREZINA 1812 - Davide Buzzi – 1996

Version française - BEREZINA 1812 – Marco Valdo M.I. – 2008



Alors que sur le plan militaire, la bataille de la Bérézina des 26 -29 novembre 1812 fut une réelle victoire de l'armée napoléonienne contre des forces de très loin supérieures en nombre et en armement, la Bérézina est restée dans la mémoire collective de la culture française comme la déroute des déroutes, comme la fin d'un rêve trop grand, comme la fin d'un épisode de délire collectif, comme la fin de la Grande Armée. Le passage de la Bérézina, fleuve russe, a constitué pour l'orgueilleuse Armée napoléonienne la marque d'infamie suprême. Une immense douleur et le sentiment d'une perte irréparable. Ce fut aussi pour ceux qui s'y trouvèrent engagés – des rescapés de l'hiver russe – une épreuve terrifiante, un passage en enfer... Bien sûr, d'autres armées, d'autres temps, d'autres lieux ont connu pareille mésaventure. On songe aux forces nazies à Stalingrad et plus loin dans le temps, à certaines croisades et à l'effondrement de l'empire d'Alexandre...

Dans cette chanson, le point de vue macro-historique est un peu occulté par le regard du soldat qui se traîne sur la route du retour avec le seul et ténu espoir d'arriver à rentrer chez lui... Pour découvrir, qu'Adèle, la bien-aimée laissée au pays au moment de s'en aller à la conquête du monde, est morte, entretemps.





Ils marchaient lentement sur les routes

Pavées par le vent

De milliers de pensées

D'infinis sentiments

Ils regardaient au loin

Les champs qui passaient

Je voudrais m'arrêter un peu

Pour le souvenir”

Leur pensée qui volait

vers leurs enfants

Chez eux

ou vers la petite fraise que peut-être

Ils ne reverraient pas

Défendre aune autre terre

Pour pouvoir manger

Au pis aller

Il restera une médaille...”


Le soldat marchait

en chantant des chansons

que le temps n'emportera pas

Sous ses pieds, la glace

bat le temps car ...

.... Peut-être n'y a-t-il plus de temps.

Sur cette terre

Lointaine, le temps

ne passe pas

On parle une autre langue

Nous nous sentons trop isolés

Nous voyons de loin

la fumée des canons

Je voudrais m'éveiller tout de suite

Pour ne pas mourir.”

Le dernière pensée

qui volait vers

ses enfants chez lui

Monter l'arme blanche

Prêts pour l'attaque.

Penser à demain :

C'est peut-être seulement un jeu

Peut-être, moi, demain,

je n'y serai plus...”


Le soldat combat

en chantant des chansons

que le temps n'emportera pas

sous ses pieds, la glace

bat le temps,car ...

... Peut-être n'y a-t-il plus de temps...


Ils rentraient lentement

sur des routes

détruites par le temps

Voir leurs enfants adultes

Ou leur fille désormais mariée

Dix ans plus vieux

Mille ou plus de morts à se rappeler

J'ai été plus chanceux

que beaucoup...”


Le souvenir avance

Laissant des remords

Que le temps n'apaisera pas

Sous ses pieds la terre

Fleurit car...

... Je suis vivant...”




Sous ses pieds la terre

Fleurit car...

... Je suis vivant...”

... Voici pourquoi...





ADÈLE


La guerre et ses conséquences sont souvent traitées sur le mode tragique et on le comprend aisément. Cependant, il est d'autres façons d'aborder la question de la guerre en chansons. Une de ces façons peut être dite « tragicomique », autrement dit, on traite la guerre si ce n'est par le mépris, au moins par l'humour et par le rire. On connaissait ici – je veux dire dans la chanson de langue française – la chanson de Francis Blanche sur « Le Général à vendre » , qui fit grand bruit et soulève encore le rire des auditeurs.

Il en est une autre qui fut chantée par les Quatre Barbus (sans qu'on ne sache trop qui en était l'auteur...) et qui reste gravée dans la mémoire populaire et un demi-siècle plus tard, déchaîne elle aussi et encore des torrents de rire. C'est la chanson épouvantablement triste du jeune soldat – un marin, un cuirassier selon les versions – qui s'en revient de guerre et veut revoir sa fiancée. Mais la pauvrette est morte entretemps. Rien de drôle, a priori... Si ce n'est qu'elle se prénomme Adèle et que la nouvelle de sa mort fait hurler de rire : car elle est morte Adèle – en français : mortadelle et in italiano : mortadella. Comme disait Léo Ferré, « pour le rire des têtes de mort ... Thank you, Satan! ».


C'était un cuirassier
Qui revenait de guerre

C'était un cuirassier
Qui revenait de guerre

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.


Il s'en alla trouver
Trouver son Capitaine

Il s'en alla trouver
Trouver son Capitaine

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.


Son capitaine lui dit :
"Garde à vous, pan

Demi tour à droite
Et fout-moi le camp !

Et va-t-en voir Adèle,

Adèle ta bien-aimée.
Et va-t-en voir Adèle,
Adèle ta bien-aimée. "


Bonjour mes chers parents,
Bonjour cher père, chère mère,

Bonjour mes chers parents,
Bonjour cher père, chère mère,

Mais où est donc Adèle,
Adèle ma bien-aimée ?

Mais où est donc Adèle,
Adèle ma bien-aimée ?

Hélas mon cher enfant,
Il n'y a plus d'Adèle,

Hélas mon cher enfant,
Il n'y a plus d'Adèle,

Hélas mon cher enfant,
Il n'y a plus d'Adèle,
Car elle est morte Adèle,
Adèle ta bien-aimée.

Car elle est morte Adèle,
Adèle ta bien-aimée.


Il s'en alla pleurer
Sur la tombe d'Adèle

Il s'en alla pleurer
Sur la tombe d'Adèle

Adèle, “ mon Adèle,
Adèle ma bien-aimée.

Adèle, “ mon Adèle,
Adèle ma bien-aimée.



Adèle lui répondit
Du fin fond de sa tombe :

Adèle lui répondit
Du fin fond de sa tombe :
" J'ai la bouche pleine de terre
Mais le cœur plein d'amour."

" J'ai la bouche pleine de terre
Mais le cœur plein d'amour."


Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
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