Dimanche 21 décembre 2008

Aujourd'hui, c'est le comble, le jour est tombé tellement tôt que j'ai à peine eu le temps de le voir. On est dimanche, alors, c'est normal, on se lève plus tard qu'à l'ordinaire, on fait une petite sieste et hop, voilà, c'est la nuit noire. Mais où est donc cet homme bâté de Mârco Valdo M.I.. Il me fait encore attendre, sans doute est-il encore dans sa sieste ou batifole-t-il encore ? Et moi qui ai hâte de rentrer...


Tiens, mais tu es déjà là, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Si j'avais su, j'aurais pressé le pas. Mais je suis venu sans trop courir, car on est dimanche et que, vois-tu, le dimanche, on se lève un peu plus tard qu'à l'ordinaire, on fait un bon repas, on trinque un peu, puis, normal, on fait une sieste, parfois courte, parfois plus longue, et comme c'est le solstice d'hiver, hop, la nuit tombe en même temps que le jour et voilà, on se réveille dans la nuit noire en plein après-midi. On ne sait plus où on en est ... Enfin, y a pas de mal, je suis arrivé.




Oui, je le vois, malgré cette nuit d'encre, dit Lucien l'âne en écarquillant ses yeux d'encre comme la nuit. Il faut dire aussi que la journée a été courte, non seulement le jour s'est couché bien tôt, mais il s'était levé bien tard. Bref, une journée d'à peine huit heures. C'est bien court.


Bon, laissons cela, il n'y a pas beaucoup plus à en dire et puis, dit Mârco Valdo M.I., on a peut-être, l'une ou l'autre chanson à découvrir. Je te dis ça, car tu aurais pu croire que nos amis de la Chanson du dimanche allaient se remettre à la tâche et nous proposer l'une ou l'autre composition nouvelle pour meubler les dimanches, où – sans cela – comme les enfants et les parents dans la chanson de Trenet, tu pourrais t'ennuyer. Allez, je vois à tes oreilles en points d'interrogation que tu ne la connais pas cette chanson-là. Je t'en offre un bout pour commencer. Comme ça, de mémoire :


Les enfants s'ennuient le dimanche.

Le dimanche, les enfants s'ennuient.

En knickerbockers ou en robes blanches,

Le dimanche, les enfants s'ennuient.


Vienne vienne

La semaine,

Lundi mardi jeudi,

Car la rue est toujours pleine

De lumière et de bruit !

...

Les parents s'ennuient le dimanche.

Le dimanche, les parents s'ennuient.

Avec leurs lorgnons et leurs barbes blanches,

Le dimanche, les parents s'ennuient.


Vienne vienne

La semaine,

Lundi mardi jeudi,

Car la rue est toujours pleine

De lumière et de bruit !


Je vois à ton air et au frétillement courbé de tes oreilles que tu te demandes ce que peuvent  être des knickerbockers. En fait, ce sont des pantalons comme ceux de Tintin, qui s'arrêtent à mi-mollets.


Moi, dit Lucien, je te remercie, mon cher Mârco Valdo M.I., mais je ne sais plus où j'en suis. Que voulais-tu dire avec la chanson du dimanche ?


Ah, oui ! Et bien, ceci précisément. Qu'ils nous ont abandonnés à l'été et depuis plus grand chose, je veux dire le dimanche. Bien sûr, ils font des concerts ici et là. Mais, rien le dimanche. Singulier quand on s'appelle la chanson du dimanche. Mais je te dis tout cela car nous, on est un peu tenu de proposer des canzones du dimanche. Je veux dire que je suis tenu de t'en proposer.


Ah oui, dit Lucien, mon cher Mârco Valdo M.I., que serait un dimanche sans chanson. Ce serait comme une église sans messe, une pin-up sans fesses... si tu vois ce que je veux dire.





Pour la pin-up, j'imagine mal, mais je comprends ton angoisse. Alors, mon cher et bien aimé Lucien, je t'ai concocté un petit intermède de canzones. Tu m'en diras des nouvelles...


Je t'écoute, dit Lucien. Mais si tu veux bien fais-moi d'abord une petite présentation que je sache à quoi m'attendre.


Bien sûr, volontiers, mon cher Lucien, d'autant qu'elles sont toutes fraîches dans ma tête, ce sont des canzones que j'ai traduites pas plus tard que cette semaine et de plus que la première est une canzone de notre ami Riccardo Venturi. Elle raconte l'invention de la guerre au terrorisme; elle dit en quelques mots, comment et pourquoi, ils voient des terroristes partout. Comme tu le sais, le terroriste est apparu assez récemment dans l'histoire; c'est une marionnette de fabrication contemporaine. Par exemple, juste pour situer l'affaire, on a toujours tué des rois et un tueur de roi – prenons Ravaillac, on l'appelait un régicide. Il y a toujours eu des gens qui se battaient contre les occupants de leur pays, de leur région... Les occupants les ont toujours discrédités. Souviens-toi de la guerre de libération des Grecs contre l'empire ottoman ou des innombrables luttes de Polonais pour leur indépendance... Enfin, tout ça pour dire que les faits ne sont pas nouveau; ce qui est nouveau, c'est l'invention de la guerre mondiale au terrorisme. Comme bien tu penses, c'est là un épisode de la fameuse guerre de cent mille ans que mènent les riches et les puissants contre les pauvres et les désarmés.


D'accord. Je suis assez d'accord avec toi. Enfin, j'en saurai sans doute plus avec la chanson de Riccardo Venturi. Mais dis-moi, Mârco Valdo M.I., quelles sont les autres chansons que tu vas me présenter ?


La deuxième est une chanson du groupe Gang qui fait le point sur l'histoire des soixante dernières années; en somme de la période qui va de l'effondrement du Reich nazi et de l'Impero fasciste à nos jours. Elle se présente sous la forme de l'histoire d'une rue qui s'appelle la rue d'Italie et elle décrit ce qui s'y passe. Et la troisième canzone de ce dimanche, quant à elle est une canzone que d'aucuns estiment être « la » canzone de Fabrizio De André, c'est une sorte de prière... Mais je te laisse découvrir, les canzones et le commentaire que j'ai fait...


Allons-y, alors. Je suis impatient de les découvrir, dit Lucien en pointant cette fois ses oreilles vers le noir du ciel d'hiver.





LES TROIS PUISSANTS

Version française – Les trois puissants – Marco Valdo M.I. – 2008

Chanson italienne – I tre potenti – Riccardo Venturi – 2008


La version italienne est à chanter sur l'air de la chanson populaire pistoiaise “Le Tre sorelle” (Les trois sœurs), telle qu'elle est exécutée par Riccardo Tesi et la Banditaliana.





L'aviation contemporaine, les fusées, les rockets, les bombes volantes... sont des choses merveilleuses : vues de loin et sur écran, les chorégraphies aériennes et leurs explosions multicolores ont des allures de ballets et des gracieusetés de jeunes premières. Évidemment, la vision n'est pas exactement la même quand on est au sol, dans le décor de la pièce guerrière où elles s'agitent. Là (mettons en Afghanistan ou au Kurdistan, ou encore, en Irak...), c'est l'effroi qui domine l'âme du spectateur, acteur malgré lui de son propre massacre. Vues du terrain, l'aviation contemporaine, les fusées, les rockets, les bombes volantes... sont des choses épouvantables atroces, féroces et d'une implacable injustice. Leurs arabesques célestes sont des signes certains de la mort et de la désolation. Mais, rassurez-vous, l'aviation contemporaine, les fusées, les rockets, les bombes volantes... ne tuent que des terroristes, ne tuent que des terroristes... Puisqu'on vous le dit dans tous les journaux, dans toutes les radios, sur toutes les télévisions...

Entendez-vous dans le lointain l'aviation contemporaine, les fusées, les rockets, les bombes volantes...

Sans doute, n'y croyez-vous pas... qu'elles ne tuent que des terroristes.

Si vous n'y croyez pas, c'est que vous êtes un agent du terrorisme,

c'est-à-dire potentiellement,

un terroriste vous-même.

VOUS ÊTES UN TERROSITE !

On devrait vous arrêter.

D'ailleurs, ça ne saurait tarder.

J'entends déjà les pas dans le couloir... On frappe à votre porte...


Ainsi parlait Marco Valdo M.I.




Il y avait trois puissants

et tous trois d'amour.

Il y avait trois puissants

et tous trois d'amour.

Le plus puissant de ceux-ci

se mit à bombarder.
Le plus puissant de ceux-ci

se mit à bombarder.


Et tandis qu'il bombardait

Il appela les deux autres

Et tandis qu'il bombardait

Il appela les deux autres


Mes chers compères,

Venez bombarder.
Mes chers compères,

Venez bombarder.


Et si nous bombardons

Que nous donneras-tu ?

Et si nous bombardons

Que nous donneras-tu ?

Les puits de pétrole

et un baiser d'amour.

Les puits de pétrole

et un baiser d'amour.

Des baisers nous n'en voulons pas

par contre, le pétrole bien.
Des baisers nous n'en voulons pas

par contre, le pétrole bien.


Que diront les gens

S'ils nous voient bombarder ?

Que diront les gens

S'ils nous voient bombarder ?


La guerre au terrorisme

nous leur inventerons

La guerre au terrorisme

nous leur inventerons.



LA RUE D'ITALIE



Version française – La rue d'Italie – Marco Valdo M.I. – 2008

Chanson italienne - Via Italia – Gang





60 ans d'histoire italienne, de massacres et de mystères.



Calamandrei avait raison. Piero Calamandrei voyait clair quand il disait aux étudiants milanais de l'Umanitaria en 1955, pour les 10 ans de la Libération : « Elle émet un jugement, notre Constitution, un jugement polémique, un jugement négatif contre l'ordre social actuel. »


Ce jugement négatif est toujours de mise dans la Via Italia – et plus encore qu'à l'époque.


Pas étonnant qu'elle ait mal tourné cette Via Italia, on avait empêché qu'elle se débarrasse des collaborateurs du régime fasciste, jusque et y compris dans les tribunaux ; mieux ou pire que cela, comme on voudra, on les a en quelque sorte amnistiés et on leur a ouvert tout grand à nouveau les portes du pouvoir. D'ailleurs, ils y sont installés; ils occupent les écrans de leurs sourires réjouis.


On pourrait supposer par exemple que cet ange tombé dans la via Italia serait la Costituzione elle-même, ou le peuple, ce peuple dont elle portait la voix, y compris le grand cortège des morts dans la lutte contre le fascisme, qui au lever du jour vient dire « Mort, où est notre victoire ? ».


Mais ils se relèvent toutes les nuits et toutes les aubes, ils reposent la même question « Où est notre victoire ? », qui la galvaude ainsi, qui donc empêche qu'adviennent justice et liberté... Après 60 ans, le combat continue.

Ora e sempre : Resistenza !

Mais ce qui se passe en Italie, se passe dans les autres pays. Ce qui est dit de la via Italia est (mutatis mutandis) vrai ailleurs. Dans la guerre de cent mille ans que les riches font aux pauvres, que les pauvres mènent pour vivre enfin hors de la servitude et de la misère, il n'y a pas de frontières. La chanson non plus ne peut connaître de frontières.


Ainsi parlait Marco Valdo M.I.



Dans la rue d'Italie, ils ont éteint les lumières.

Ils ont fermé toutes les grilles.

Un ange est tombé sur la route,

Il y a encore du sang dans ses cheveux.

Dans la rue d'Italie, il y a une ruelle obscure

Elle conduit au pont des Frères noirs.

Si tu y passes, tu rencontres un cadavre.

C'est la patrie déviée, c'est la patrie des mystères.

Et alors, j'ai demandé à la poussière

Si vraiment, nous sommes au temps des assassins.

La réponse est dans la toile d'araignée

Cachée parmi les fils d'une marionnette.


Dans la rue d'Italie, nuit de cristal

Brutus a versé du vin

À présent, il trinque avec Jules et Francesco.

Il y a quelqu'un qui frappe à la porte. Qui c'est ? C'est Caïn.


Dans la rue d'Italie, passe l'histoire

D'un pas de demoiselle.

À présent elle est blette et n'a plus de mémoire.


Elle se donne à qui la veut; la rue d'Italie est sa vitrine.
Et alors, j'ai demandé à la poussière

Si vraiment, nous sommes au temps des assassins.

La réponse est dans la toile d'araignée

Cachée parmi les fils d'une marionnette.

Dans la rue d'Italie, il y a une inscription sur le mur;

Ici est morte la démocratie !”

Les enfants jouent aux dragons.

Puis sur cette route arrive la police.

Dans la rue d'Italie, ils ont mis les scellés.

Ils les ont mis sur tous les environs

de la rue Fani à la rue Caetani.

Tu peux y mettre cinquante – cinquante-cinq jours.

Et alors, j'ai demandé à la poussière

Si vraiment, nous sommes au temps des assassins.

La réponse est dans la toile d'araignée

Cachée parmi les fils d'une marionnette.

Dans la rue d'Italie, il y a une défaite

qui dort dans un porche.

Si tu regardes deux étages plus haut

Il y a les trois singes assis, assis au balcon...




PRIÈRE DÉMESURÉE

Version française – Prière démesurée – Marco Valdo M.I. – 2008

Chanson italienne – Preghiera smisurata – Fabrizio De André – 1996



Georges Brassens, que Fabrizio De André connaissait très bien, chantait :

Les hommes sont faits, nous dit-on

Pour vivre en bande comme les moutons

Moi, je vis seul et c'est pas demain

Que je suivrai leur droit chemin.

Brassens disait suivre son chemin de petit bonhomme.

Et pourtant, pourtant, la loi du nombre, celle de la majorité qui a pour seul fondement la maladie comptable qui soit dit en passant est en train de tuer l'espèce. Cette maladie comptable s'étend à tout comme la peste, elle a commis bien des ravages et continue d'en faire. En fait, sous le nom de démocratie, elle n'est que l'alibi d'une dictature des plus perverses. La question reste pendante : comment faire pour que vivent agréablement et en paix de si grands ensembles humains (disons l'humaine nation) et d'autre part, comment faire pour que vivent en paix et agréablement, ceux qui vont à contrevent, ceux qui vont en sens contraire et obstinément. Colomb était parti en sens contraire et obstinément; il est arrivé ailleurs.

Comment préserver « une goutte de splendeur et d'humaine vérité »?

Selon Marco Valdo M.I., toute prière adressée à un quelconque Seigneur n'a absolument aucune chance d'aboutir ni à son entendement, ni a fortiori à une quelconque intervention en retour. Pour la simple et bonne raison qu'il n'y a pas de Seigneur et qu'en tout état de cause, si Arlequin servait plusieurs maîtres, Marco Valdo M.I. pense que l'accession à l'humanité passe par la fin de la servitude, donc de l'existence-même d'un quelconque Seigneur et qu'ainsi finit la désespérance.

Pas de Seigneur, pas d'espérance, est-il sempiternellement répété; d'accord, mais aussi bien : pas d'espérance, pas de désespérance : reste alors l'humaine condition comme une bévue, une anomalie, une distraction, un devoir... L'humaine condition qui s'impose de par sa propre existence. Tel est le destin de celui qui avance « dans une direction obstinée et contraire ».


Ainsi parlait Marco Valdo M.I.





Surplombant les naufrages

de l'observatoire des tours

Elle penche et distante des éléments du désastre

des choses qui surviennent au-delà des paroles

célébrant le rien

Au long d'un vent si facile de

de satiété d'impunité.

Sur le scandale métallique

des armes en usage et désuètes

Pour guider la colonne

de douleur et de fumée

que laissent les innombrables batailles à la tombée de la nuit.

La majorité est la majorité, elle est


récitant un rosaire

d'ambitions mesquines

de peurs millénaires

d'inépuisables arguties

en cultivant tranquillement

l'horrible variété

de ses propres arrogances

La majorité est


comme une maladie

comme une malchance

comme une anesthésie

comme une habitude


Pour celui qui voyage dans une direction obstinée et contraire

avec sa démarche spéciale d'une spéciale désespérance

et au milieu du vomi des réprouvés effectue ses derniers pas

pour offrir à la mort une goutte de splendeur

d'humaine vérité.


Pour celui qui à Akaba soigna la lèpre avec un sceptre postiche

et sème son passage de jalousies dévastatrices et d'enfants

aux noms improbables de chanteurs de tango

en un vaste programme d'éternité.

Souviens-toi Seigneur de ces serviteurs rétifs

aux lois du troupeau,

n'oublie pas leur visage

quand après tant de désarroi

il est juste absolument que la fortune les aide.

Comme une bévue

Comme une anomalie

Comme une distraction

Comme un devoir.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 19 décembre 2008


Te souviens-tu, dit Lucien l'âne, mon cher Mârco Valdo M.I., que tu m'avais promis de me faire visiter la Sardaigne au travers des textes de cet écrivain sarde qui porte un nom si étrange et qui s'est noyé dans je ne sais plus quel golfe de là-bas... Comment s'appelait-il encore ?



Salut à toi, mon ami Lucien, je vois que tu es en pleine forme intellectuelle et que tu moulines des questions dans ta tête d'âne sans bonnet. Cet écrivain dont tu voudrais connaître le nom est Sergio Atzeni. Je conçois bien que ce nom puisse te sembler bizarre. C'est le z qui te donne cette impression.



Pas seulement le z, mais surtout la combinaison t et z. Je ne l'avais pas rencontrée souvent. Et bien, mon cher Mârco Valdo M.I., maintenant que j'ai retrouvé son nom, j'aimerais que tu me rappelles de quel livre c'est tiré, ce fabuleux récit sarde.




Photo F.D.



 


Oh, tu sais, Lucien mon bon âne, il s'agit d'un tout petit livre édité en Sicile et intitulé, je traduis en français : Fols racontars. Un titre tout aussi énigmatique que le nom de son auteur. Mais tu sais, Lucien, des noms étranges, il y en a des tonnes. Et dans toutes les langues, de tous les pays. Cela dit, c'est un livre vraiment étonnant et ce qui ne gâte rien, un livre amusant. Et voilà qu'il te passe par la tête ce soir.


Oui, oui, en fait, j'aimerais beaucoup connaître la suite.

Si ce n'est que ça, dit Mârco Valdo M.I.. je m'en vais te lire la suite en reprenant très exactement où je l'avais laissé. Et même, je reprendrai quelques lignes avant, question de faire le raccord. Tu vas voir que cette fois, il s'agit de la flore de Sardaigne, laquelle selon les lieux est luxuriante ou assez rugueuse et rare. Pour illustrer le propos, j'ai trouvé des photos de Sardaigne qui ont été faites en voyage par un ami, qui me les a passées. Comme pour d'autres photos marquées G.L. (qui sont les initiales du photographe), je marquerai celles-ci aux initiales de cet ami : F.D. J'ai dû un peu les retravailler, mais c'est en accord avec lui.



 

Photo F.D.

 

Au fait, dit Lucien l'âne en ouvrant ses gros yeux tendres, dis-moi Mârco Valdo M.I.,d'où viennent toutes ces photos, car depuis le moment où tu as commencé à en mettre ici, il y en a eu vraiment beaucoup et très rarement deux fois la même. Comment fais-tu ?


Et bien, Lucien, la plupart des photos – sauf celles marquées d'initiales ou d'un nom – par exemple, je crois me souvenir de l'une ou l'autre photo marquée William Leroy. , donc la plupart des photos sont celles que j'ai faites au fil des années. Je puise selon le besoin dans cette masse de photos, mais bien sûr, il y a souvent des difficultés à trouver des photos qui correspondent au texte. Et j'essaie, comme tu as pu le constater, de ne pas faire de doublons.


Je m'en suis bien rendu compte, dit Lucien l'âne. Comment vas-tu faire pour le récit d'aujourd'hui... Comme je te l'ai dit plus haut, je vais puiser dans la nouvelle série qui vient de m'arriver. D'ailleurs, je les attendais depuis quelques semaines et j'avais retardé le récit d'Atzeni pour les attendre. Alors, je vais me faire le plaisir d'en mettre plusieurs en illustration. L'idéal bien sûr serait de travailler dans l'autre sens et de faire les photos à partir des exigences du texte. Ce qui impliquerait, compte tenu de tous les sujets que nous abordons, beaucoup de déplacements et parfois, lointains. De ça, je n'ai pas les moyens, alors, je trouve des façons détournées d'arriver à un résultat satisfaisant.


Oui, mais, Mârco Valdo M.I. mon ami, j'ai entendu dire qu'il existe des collections d'images toutes faites... Tu pourrais te fournir là...



Photo F.D.

 


Tu as raison, Lucien, et je le fais parfois, mais je préfère éviter de le faire. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve que ça n'a pas la fraîcheur suffisante que pour accompagner un texte qui lui est très souvent inédit en langue française. Ce serait évidemment plus facile, mais aussi bien nettement moins poétique. Donc, comme mon ami, ma remis un lot de photos et que j'y trouve des éléments intéressants par rapport à ce qu'Atzeni raconte... Je vais pouvoir l'illustrer. Cela dit, Plus j'aurai de photos différentes, venant de sources différentes, mieux je me porterai. Et maintenant, allons visiter la flore sarde avec Atzeni. Comme il t'en souvient, il s'agit bien d'une flore comment dire : « historique ».


La malaria n’épargnait pas les étrangers. Les enfants avaient de bien bonnes probabilités de mourir dans les premiers mois de la vie et au cas où ils réussissaient miraculeusement à devenir adultes, ils n’échappaient pas au moins à une quarte, ou à une tierce, ou à une tierce double (Dieu la maudit). A moins qu’ils ne vécussent en montagne, éloignés des étangs et des moustiques.





Flore


I



John Warre Tyndale, avocat londonien, était arrivé en Sardaigne en 1843. Il était convalescent et il raconta que l’île lui aurait été conseillée par certains amis italiens comme particulièrement salubre, adaptée à un malade qui voudrait se refaire la santé. Comme il était connu de tous que le climat sarde était périlleux et malsain, on devrait penser que les amis italiens de l’Anglais fussent, en réalité, des ennemis bien décidés à l’expédier au créateur. Et Tyndale était un étrange convalescent : à peine arrivé, il monte sur la croupe d’un cheval et il n’en descendit seulement qu’après avoir battu toute l’île mètre par mètre, entreprise incommode même pour des hommes à la santé moins fragile, de stature robuste et bien entraînés à l’effort.

Ce sont peut-être précisément ces contradictions qui ont poussé l’historien sarde Alberto Boscolo à suspecter que le but de Tyndale fût différent de celui rapporté ensuite dans son livre : recueillir des indications et des informations utiles à un quelconque organisme gouvernemental anglais. Il aurait été en somme une sorte d’espion.

Tyndale publia un livre à Londres en 1849 dans lequel il décrit la côte insulaire comme « inculte, ou couverte de serpolet, de romarin, de ciste, de lentilles, de genêts, de genévriers nains. »

Son monde était aride, habité seulement de plantes sauvages et fréquenté par des femmes capables de distinguer les herbes utiles des nuisibles et connaisseuses de leurs usages magiques et thérapeutiques. Même en Sardaigne (qui appartint pourtant longuement à l’Europe espagnole et très catholique dans laquelle la Sainte Inquisition expédiait les guérisseuses aux bûchers, en les condamnant pour sorcellerie et commerces diaboliques), les femmes avaient réussi à maintenir l’antique rapport païen avec les herbes de la santé et de la divination ; au moins, comme l’écrit un voyageur français, Emmanuel Domenech, dans un livre publié à Paris en 1867 :

« Les Sardes connaissent parfaitement les propriétés thérapeutiques d’une infinité de plantes. La ‘science des herbes’ est héréditaire parmi eux et dans de nombreuses familles paysannes, et elle se maintient par tradition aussi parmi les femmes dont beaucoup deviennent assez expertes dans l’art de guérir. »

La vie d'Emmanuel Domenech est une de celle dont on peut écrire qu’elle « mériterait un roman » : globe-trotter remuant, il a été page à la cour de Charles Albert, pour partir ensuite comme missionnaire en Afrique du Nord et devenir pour finir chef du bureau de presse de Maximilien de Habsbourg (à Mexico), archiduc autrichien envoyé par Napoléon III pour conquérir un improbable empire et fusillé à Quereto par les hommes de Benito Juarez en juin 1867. En 1867 paraît le livre de Domenech : l’ex-chef des services de presse avait fui le Mexique depuis un an et il s’était enfui en Europe. En Sardaigne, plus précisément, où il était déjà venu gamin, avant que ne commence l’aventure de sa vie.

Le gland, pétri avec la boue, devenait du pain. Mais le chêne, selon le Français Domenech, avait une valeur beaucoup plus haute aussi du point de vue symbolique, rituel :

« Sous le chêne planté devant l’église ou sur une place du village, les Sardes établissent les contrats, trament les mariages, fixent les prix des marchandises, discutent les affaires et administrent la justice en l’absence de la magistrature. Un chêne, l’air libre, en vue des champs, des montagnes, sous un ciel bleu, sont meilleurs que la salle lugubre d’un tribunal, ornée d’images ridicules ou laides, des toges noires des juges, des bottes des gardes, des bancs sales et remplie d’une atmosphère décourageante. »

Le Français manifestement n’aimait pas les tribunaux. Une telle antipathie peut être plus ou moins partagée… Néanmoins : les mariages se tramaient, la justice s’exerçait, les affaires se concluaient aussi sous l’olivier, en pleine campagne, ou bien dans l’enceinte des maisons et des bergeries.

Les figuiers d’Inde étaient un peu la frontière entre le monde de la végétation sauvage et celui des cultures. Souvent, ils poussaient spontanément et souvent aussi, en haies, ils clôturaient les domaines. Selon l’aumônier allemand Joseph Fuos, ils étaient « si convenables au goût des Sardes, qui aimaient toutes les choses douces, que quand se présente dans une rue un chariot qui en est chargé, tous accourent pour obtenir aussi un de ces fruits si goûteux. »



II



Déjà dans les livres des voyageurs du dix-huitième et du dix-neuvième siècles apparaît la silhouette du berger qui incendie campagne et bois pour procurer de nouvelles pâtures à ses brebis, contraintes à hiverner en bas, dans les vallées, exposées au sud, pour fuir le froid et la neige.

« L’agriculture en Sardaigne est beaucoup plus arriérée qu’on pourrait le croire », écrit, avec vivacité polémique, le Français Gustave Jourdan.

«  Les vols et les dévastations qui désolent les campagnes, les invasions des troupeaux, l’absence de voies de communication et, en plus de toutes ces autres causes, l’ignorance et l’avarice du paysan sarde font obstacle à tout progrès de l’agriculture. On n’y rencontre pas une seule de ces cultures qui exigent un minimum de soins intelligents. On ne voit pas une plante fourragère ; le blé, l’orge, l’huile, le vin sont les seuls produits importants ; l’huile et le vin, qui pourraient être facilement d’une qualité supérieure, se font là avec la technique la plus approximative ; l’huile conserve une odeur détestable et le vin est généralement trop dense. » Cause de tout : l’avarice du paysan sarde.

Ces années-là, une exception au désintérêt prédominant pour l’agriculture sarde a été une initiative de Savoie : le souverain a offert un titre nobiliaire à celui qui a planté plus de vingt mille oliviers ; il a créé la noblesse des oliviers. C’est-à-dire, il armait sa propre armée, avec les taxes des Sardes, et en échange, il donnait des quartiers de noblesse qui, à la différence de ceux de bœuf ou de porc, ne se mangent pas.

Même cette espèce de débat international sur les conditions agricoles de la Sardaigne, qui occupe tous les visiteurs étrangers, n’épargne pas les affirmations bouffonnes. L’habituel Joseph Fuos, par exemple, soutient que le goût des fruits sardes serait pire que celui des fruits allemands. Ou, plus exactement et avec ses propres mots, «  les fruits d’ici ne sont pas du point de vue du goût aussi bons qu’en Allemagne ».

Il est possible que la nostalgie et le regret de la patrie et de son lointain chez soi aient modifié le sens du goût de l’aumônier allemand. Mais bon et goûteux, dans l’évaluation des fruits sont étroitement mêlés à doux, sucré, mûr juste à point. Et les fruits sardes ne sont pas comparables aux allemands, il ne saurait en être autrement car ici le soleil sèche les fruits sans les priver de sucres et des substances nutritives et les porte facilement à des maturations, fort improbables en Allemagne. Les fruits sardes sont sans doute plus petits que les allemands et peut-être aussi moins beaux à voir… quoique le concept de beau se prête à de curieuses manipulations, et il aurait peut-être suffi d’une table dressée entièrement de fruits sardes peinte par Rembrandt pour modifier le jugement.

Il n’est pas sans signification que justement une culture de fruits, les orangeraies de Milis, soit une des rares exceptions décrites par les voyageurs dans le panorama d’abandon général. Tous ont été fascinés par ces orangeraies. Antoine Valéry, libraire parisien, a publié dans sa ville en 1835 un volume intitulé Voyage en Corse, à l’Île d’Elbe et en Sardaigne, plusieurs fois réimprimé (à Versailles, à Bruxelles) dans lequel il décrit Milis comme un « jardin des Hespérides blanchi par les neiges de fleurs ». Heinrich Von Maltzan le confronte, de son côté, aux plus belles agrumeraies visitées au cours de son long pèlerinage autour de la Méditerranée ( Sorrente, l’algérienne Blida, la baléare Soller ) et il en parle comme d’un des jardins les plus beaux et des arbres les plus riches. «  Et tout ceci », conclut-il, «  n’est pas une hyperbole, mais la pure vérité ».

(Le livre de Heinrich Von Maltzan, baron de Dresde, a été imprimé à Leipzig en 1869. C’est la troisième publication dédiée à la Sardaigne et imprimée dans la ville allemande, durant un siècle où l’Europe ignore tranquillement l’existence de l’île et de ses habitants. Durant la même période (1829) et toujours à Leipzig, dans une anthologie consacrée à la poésie populaire, apparaît nouvellement la Sardaigne, avec des vers traditionnels choisis du Sarde Matteo Madao. La ville allemande a donc été une observatrice continue et minutieuse de la réalité insulaire de ce temps. Peut-être devrions-nous les jumeler…)

« Milis, qui surplombe la mer d’Espagne à Oristano, est une grande propriété des Marquis Boyl di Putifigari ». Par ces mots commence la plus extraordinaire description des orangeraies, écrite par le Père Antonio Bresciani. «  Elle a des bois d’orangers qui s’étendent largement, en plusieurs milliers disposés en cercle, en de grandes futaies, qui poussent et se croisent en branches vivantes chargées de fleurs, de petites oranges et de fruits dorés mûrs. Les belles marines des Pouilles et de Sorrente dans leurs superbes orangeraies n’offriraient pas à la vue d’aussi belles forêts que celles de Milis et peut-être il n’y a que Malte, et la Sicile, qui rivalisent avec la grandeur de ces plantes. »

L’ecclésiastique trentin affirme que deux hommes qui étreindraient un plant, un d’un côté, un de l’autre, ne réussiraient pas à se toucher le bout des doigts et il continue :

« Et puis, pensez au temps de la floraison, quel doux parfum on respire et se répand dans ces bois et est porté par les vents légers jusqu’à l’étang de Cabras et plus au-delà, sur une bonne étendue jusqu’à la mer. Mais à la saison où les riches fruits mûrissent, il apparaît une forêt d’or et d’émeraude et l’or agité avec tant de faste dans ce vert en groupes, en grappes, en corymbes qu’il vous semble que les branches souffrent sous la charge, les rameaux courbent par fatigue, les extrémités pendent, jusqu’aux branches maîtresses de l’arbre arquent ».

Enfin Antonio Bresciani se perd dans un exercice de nomenclature :

« Voyez enlacés par un amour fraternel s’entremêler le Fruit du paradis avec la Lime cédrate, la Petite Poire avec l’Orange amère, la Bergamote avec le Citronnier, la Muscatelle avec le Petit Sucre, la Bogue avec la Lisse, avec la Cannelée, avec la Noueuse. Là, l’Oranger de Candie avec le Calcédonien ; l’Oranger du Portugal avec celui de Catane ; celui-ci à la peau lisse et brune, celui-là à l’écorce grenue et couenneuse. Ou la pulpe de couleur d’ambre, ou de couleur sanguine ; ou friable et limpide comme la topaze ou l’eau marine. Le jus doux, sucré, ou suret et pétillant. Et ces bois sont si touffus et cette vue est si délicieuse et cet air si aromatisé, que pour un peu, on dirait que les peuples ibères n’auraient jamais chez eux une telle abondance de fruits d’or que n’en fait germer à Milis la féconde Sardaigne. »

(Suite au prochain épisode)

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Les Voyages de Marco Valdo M.I.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 18 décembre 2008

Te souviens-tu , Lucien, bel âne aux yeux si noirs et aux oreilles si soyeuses, te souviens-tu, dis-je, dit Mârco Valdo M.I. en interpellant son ami Lucien l'âne, que je t'avais promis la suite des aventures carcérales de Marco Camenisch ? Comme tu le sais, j'ai là un devoir moral, celui d'aider un compagnon dans la détresse, d'une part; mais d'autre part, j'ai également, outre ce devoir de solidarité, un devoir de publication. Je m'y étais engagé et de fait, j'assume. Ceci, plus spécialement, pour que d'une façon ou d'une autre, au travers de mes lecteurs (qui ne sont pas vraiment très nombreux, mais enfin, il y en a à part toi qui bénéficie en direct de ma lecture – traduction en français de ce livre Achtung Banditen !) montrer que Marco Camenisch, malgré ce que racontent les autorités, conserve des amis dans le monde. C'est aussi une occasion de parler de lui et de ne pas le laisser croupir dans l'oubli. Ce n'est rien qu'un peu de lumière, mais si elle peut éclairer la longue nuit de Marco Camenisch, ne fût-ce que par intermittence, j'en serais fort heureux.





Mon ami Mârco Valdo M.I., je dois te dire que j'aime beaucoup savoir que tu pratiques ainsi. Il me semble juste et bon de soutenir celui qui souffre pour ses idées, qui sont par ailleurs, les nôtres. Comme lui, nous ne souhaitons rien moins que sa libération (immédiate et sans condition) et toi comme moi, nous entendons bien faire passer le message. Peut-être en effet, que jamais aucun des gardiens absurdes qui terrorisent les gens en prison (spécialement, ceux à qui les nazis auraient offert un triangle rouge, appelons-les : les triangles rouges...) n'aura connaissance d'une seule ligne de ce nous nous disons, mais le devoir est de le faire. Point final. La chose ne se discute même pas. Tu vois donc que je suis bien en phase avec Camenisch et avec toi.



Évidemment, dit Mârco Valdo M.I., il y a fort peu de chances qu'on remarque un jour que nos conversations portent sur ce genre de sujet et je pense comme toi, qu'ils s'en foutent complètement de ce que nous disons, de ce que nous lisons, de ce que nous pensons. Tout ceci a l'air vraiment surréaliste et poétique. Comment dire: pas très efficient... Mais voilà, il en va de nos conversations comme des idées et revendications qui figurent dans les poèmes ou dans les chansons, pour ne retenir que ces moyens là. Je connais parfaitement toute cette incertitude... Mais c'est là un raisonnement qui ne se rend absolument pas compte que l'essentiel en cette matière est comme la beauté. Tu sais, Lucien mon ami, qu'il est une conception esthétique (que personnellement je partage totalement) qui dit à propos de la beauté, tu sais celle d'une femme, d'un tableau, d'une sculpture... : que la beauté réside dans le regard du spectateur et non dans l'objet, sujet... lui-même. Ceci explique d'ailleurs qu'un amoureux peut parfaitement trouver belle la dame de ses pensées, alors que ses amis ou des tiers ne découvrent pas les mêmes beautés chez cette personne. C'est donc une chose importante à comprendre, car c'est là un des principaux secrets de l'amour. Il n'est pas innocent que ce soit précisément Oscar Wilde à propos de Dorian Gray qui ait émit cet aphorisme redoutable. Oscar Wilde était à la fois, un homme de grand caractère et un homme de très grande sensibilité. Je dis volontairement redoutable, car il renverse bien des conceptions assises, l'idée-même de beauté objective sur laquelle se fondait l'art ancien. Bref, ce qui est beau aux yeux de l'un peut ne pas l'être du tout au regard de l'autre.



Très bien, j'accède à ta suggestion, dit l'âne avec un regard un peu perdu, comme effaré. Mais pourrais-tu me dire, mon cher Mârco Valdo M.I., où tu voulais en venir avec ce préambule.




Très certainement, mon bon Lucien. Je conçois d'ailleurs fort bien que tu t'y sois un tantinet perdu. Donc, mais il en va de la réalisation de notre devoir, de notre obligation morale, et plus généralement, de nos attitudes et de nos gestes, comme de la beauté. Ce qui importe, c'est que nous, je veux dire toi pour toi, moi pour moi et ainsi de suite pour tout le monde, sommes notre propre spectateur et donc les seuls à pouvoir donner son entière valeur à notre action, à notre création. Ici, en l'occurrence, ces conversations que nous menons. En fait, c'est toujours l'histoire du pommier ou de l'oiseau. Le pommier donne des pommes et se soucie bien peu de savoir si et comment elles atteindront un quelconque objectif. Pour la bonne raison qu'elles n'en ont pas. Donc, le pommier donne des pommes. L'oiseau, de son côté, chante. Il se soucie peut de l'efficience de son chant vis-à-vis de l'ensemble de la nature. Il chante, point c'est tout. Ne pas se soucier de l'efficience est un geste salvateur et fondateur de la création. Oh, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., je vois à tes tremblements que tu as du mal à me suivre.



Je ne peux nier que je ne comprends pas tout à fait ce que tu essayes de dire, dit l'âne Lucien d'un ton moqueur.



En fait, je pourrais résumer la chose assez laconiquement en disant : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Et dès lors, je passe à la lecture de ma narration du jour. Elle porte en gros sur l'année 1998. Soit, il y a dix ans. Parenthèse, Camenisch est toujours en prison. Pour les détails, écoute bien mon récit. Il commence par le rappel des dernières lignes de l'épisode précédent.



Je n'en suis pas étonné, tu le fais chaque fois, dit l'âne Lucien en manière de taquinerie.


Je suis depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure, n’est pas formé de plumitifs du régime. En relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré comme vous en adéquation avec l’orientation du journal qui est d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.

(Elisabeth Del Curto)

(suite au prochain épisode)



Novara, 6 janvier 1998


Ici, 1998 paraît apporter de bonnes nouvelles. Finalement, la situation s’est débloquée en ce qui concerne la déclassification et les permissions de Marcello et pour ce qui est du montage Ros-Marini. ... Pour le reste, ces jours infinis de pluie infinie, de neige et de froid me cassent un peu les couilles au plan de ma santé et de mon énergie productive. Le mouvement et la lumière manquent, mais cela aussi passera. Je devrais plutôt récupérer un tarif postal pour le timbrage des lettres : dimensions, imprimés, poids, etc.… qui nous rendent fous une fois sur trois quand ici on envoie quelque chose de plus « compliqué » qu’une simple lettre à 800 lires…

J’ai été surpris de la publication de ma lettre dans « Centro Valle », positivement même, je dois le dire. ...


Novara, 5 février 1998


Il sera dur d’obtenir des visites d’autres personnes. On peut toujours rêver que ces porte-codes et farouches serviteurs de l’État policier, ici à Novara, me concèdent d’autres visites vus les comptes en suspens qu’ils ont avec moi. Le fait que je rompe le masque de silence contre leurs illégalités et leurs pratiques perverses les énerve. Ils voudraient déjà supprimer les visites de Manuela et ils ne les renouvellent pas pour Isa.

J’espère que maman pourra se reprendre et guérir après l’accident domestique qui a provoqué la fracture de son bras. Je lui souhaite de guérir au plus vite même si, il est certain que je ne pourrai la revoir durant plusieurs mois.

Mes amis et mes compagnons, par contre, je pense les revoir si et quand ils [Les autorités carcérales ou judiciaires] faibliront. Maintenant ou plus tard, si je survis – ce qui est probable, ils le devront.

...

Novara, 22 avril 1998


Silvano Pellissaro, en grève de la faim depuis 20 jours, est arrivé hier.

J’essaierai de le voir dès qu’il la suspendra. Il me semble qu’ils tirent sur la Croix-Rouge… Cependant, Silvano est ici à l’abri des provocations des policiers de prison, ROS, DIGOS qu’il subissait lourdement à Cuneo et autres Vallettes.

Je dois récupérer d’Agostino d’Urupia la copie d’une lettre où je retrace mon parcours politique pour l’envoyer à Buenos Aires. Il y a là-bas un compagnon intéressé qui a déjà publié certains de mes écrits et mon petit livre « Résignation est complicité » (Rassegnazione è complicità). Aujourd’hui, j’ai entendu maman au téléphone et ce fut une grande joie.


Novara, 8 mai 1998


J’ai écrit une longue intervention sur l’écoterrorisme comme contribution au débat qui s’est tenu à La Spezia le 25 avril dernier.

Ce fait me remet en mémoire que durant le Second Massacre Mondial, quand l’Europe était sous le joug des nazis et de leurs dignes alliés, les actions de la résistance étaient cataloguées comme « banditisme ». Le terme « terrorisme », utilisé aujourd’hui, n’était pas encore à la mode et il existait encore une nette séparation entre l’identité de la population soumise et les intérêts des dominants du moment.

Si, en consultant un quelconque dictionnaire au mot terrorisme, nous lisons … : qui sème une terreur indiscriminée dans la population et que nous pensons à Tchernobyl et à toutes les catastrophes écologiques de la Planète, aux guerres, aux victimes civiles et aux bombardements… peut-être comprendrons-nous qui sont aujourd’hui les vrais terroristes.


...

Novara, 12 juin 1998


Presque une demi-année sans voir maman et Renato, cela correspond à environ un quarantième de ma peine d’emprisonnement. Et s’il n’y avait l’écoulement du temps et mon usure, ce serait à en rire tellement c’est peu. Une demi-année me paraît un clin d’yeux. Plus ou moins encore la moitié de quarante battements d’yeux et j’aurai épuisé ma peine ; s’il n’y avait les nuages radioactifs, la désertification, etc., qui véritablement « ne sont pas préoccupants », je n’aurais aucun doute de battre les cils 40 fois, sans problème.

Ici aussi, les idées sont polluées par l’information de la société du spectacle et de la communication aliénée dans les ruines de ce « monde » trop canalisé. Mais il faut dire que pour s’éclaircir les idées, la prison est étroite entre ces quatre murs ; mais la prison de la société est aussi une forte barrière. La prison est la coercition de vivre ensemble coude à coude avec des personnes très différentes et de vivre de manière confuse des relations plus ou moins affines. Mais avec le resserrement antinaturel dans les cellules communes, même les affinités n’arrivent pas à empêcher qu’après peu de temps, ces êtres privés de l’espace « naturel » suffisant se fassent un tas d’ennuis réciproques. Vice-versa, vu la condition existentielle extrême, forcément, avec le temps, les personnes sont privées dans leurs relations de tout masque caractériel, idéologique, etc. et les subterfuges dans la convivance, dans l’autodéfense collective et dans les efforts pour changer les conditions de vie ne sont pas facilement applicables.


Novara, 4 juillet 1998


Hier, j’ai reçu un tract en solidarité avec Patrizia Cadeddu, arrêtée à Milan et justement aujourd’hui, elle m’a écrit continuant ainsi une correspondance pas très fournie, mais intense en termes d’affection et de discussion. C’est une vraie Sarde audacieuse et fière.

Il n’est pas vrai qu’ils lui ont refusé les arrêts domiciliaires ; c’est elle qui les a refusés quand le PM les lui a offerts, en pleine audience, je crois. D’un côté je l’admire car c’est un « cadeau » intéressé de ce typique tas de merde de PM, qui d’une certaine manière veut se laver la conscience. Certes, le terme « terroriste » est usé et tellement utilisé mal à propos qu’il veut dire tout et le contraire de tout.

Ce qui est vrai par contre c’est qu’ils m’ont refusé les visites de la Raffi. Pas grave ! Pour « avis négatif de la questure de Carrare », ce qui revient à donner au renard la clé du poulailler.

Ici, le salut, c’est de se tapir dans sa cellule et de ressasser souvenirs et songes, rage et sérénité, mais on est trop souvent interrompu par les travaux, des musiques, des nourritures, des contrôles et des bêtises diverses, tellement qu’il est même difficile d’organiser sa journée.

Pour ne rien dire des télés. Elles nous cassent tellement les oreilles que, un clou chassant l’autre, l’unique solution est d’allumer la sienne pour ne pas entendre les 15 autres en même temps, dans le tohu-bohu de cette architecture carcérale.

...

Novara, 28 août 1998


Je tiens les moustiques à l’écart, blindé comme je le suis avec le filet aux fenêtres et à la porte, mais la chaleur… C’est à en mourir. Il est certain que là-haut sur les Alpes, il fait un peu meilleur. Ce serait un peu mieux ici si on pouvait bouger et fuir le pire, surtout à un certain moment de la nuit où le fer et le béton rejettent la chaleur du jour.

La dernière rencontre avec maman et Renato a été vraiment joyeuse, avec un tas de rires et une liaison de nos pensées et des liens vers l’extérieur qui tendent toujours plus à s’éteindre et à s’éloigner. Je pense déjà à la prochaine visite à venir, tout ragaillardi à l’idée de revoir maman renaissante et Renato qui semble être une nouvelle personne.

Tout cela me donne de l’espoir dans mon avenir, au-delà de la prison, d’une vie commune, avec eux. J’espérais pouvoir bientôt me marier avec Manuela, mais il y a un foutoir. Peut-être, un mariage « moral » au moins pourra se faire. C’est la sempiternelle histoire kafkaïenne de la bureaucratie.


Novara, 18 octobre 1998


Aucune nouvelle d’importance. Je crois avoir surmonté un peu le choc du passage saisonnier quant aux rythmes biologiques et à ma santé. Belle rencontre avec maman et Renato où on a retrouvé un niveau de sérénité nouveau, et sans doute ancien. Belle rencontre aujourd’hui avec Manuela qui, avec tous ces chocs qu’elle subit elle aussi, continue à être une femme de courage et de splendide continuité.


Novara, 31 octobre 1998


Je suis dans une colère noire en raison des provocations de la « surveillance spéciale », à cause des délires policiers inventés et infondés, exprimés avec une manie de vengeance, de haine et de persécution pour avoir critiqué le lager et l’État. Car, en plus, je suis anarchiste. Il y faudra une autre campagne de lutte et de dénonciation de la situation. On y veillera.


Novara, 17 novembre 1998


Je pense parfois à ce que ferait, dans ma situation, Diabolik ici à Novara. Il y mettrait de grands moyens pour sortir, avec l’aide d’une bande de guerriers comme lui ou une dizaine d’Eve Kant.1

A dire vrai, vu la situation générale, j’ai encore plus peur à l’idée de sortir que de rester encore en prison. Pour l’instant, le 4 novembre, ils m’ont communiqué la permission de faire des interviews et des enregistrements vidéos. Ils ont cherché à ruser pour boycotter ce contact extérieur, mais ils ont échoué. Je me débats avec l’idée d’aller au procès de Rome ou non, mais de toute façon, ce sera pour l’année prochaine.


Cette année aussi s’esquive comme cette éternelle voie ferrée. Il n’y a pas de résignation dans nos regards. Peut-être seulement la conscience que le tunnel est encore fort long à parcourir, avant d’entrevoir la lumière d’un lointain soupirail.


Novara, 3 décembre 1998


En janvier 1996, avec un autre compagnon, j’ai pris l’initiative d’une grève de la faim pour dénoncer et protester contre les conditions de détention invivables dans la prison spéciale de Novara et contre une invention judiciaire de « bande armée » et d’ « association subversive » suivant une théorie spécifique du PM Marini de Roma.

Ma première déclaration a été relayée, à l’extérieur, par des médias régionaux et au niveau parlementaire. A la suite de cette manifestation, j’ai reçu la visite de deux femmes parlementaires, auxquelles j’ai répété le contenu de ma déclaration.

Au début de cette année, j’ai rédigé et diffusé un document relatif aux changements intervenus entretemps dans les conditions de détention. Sans allusion aux mesures répressives et vexatoires mises en œuvre depuis contre moi et mes proches, car je voulais éviter de « personnaliser » la question. ...

Au fil du temps, cependant, avec l’augmentation et l’accumulation de ces infinies histoires sans solution, j’ai décidé d’établir un document public où je retiens que mon œuvre de dénonciation et de protestation dans cette prison est la cause de ces représailles systématiques et acharnées contre ma personne. Les derniers développements rendent cette dénonciation urgente pour des motifs de sauvegarde personnelle et d’intégrité de mes proches.

En 1996, j’ai été dénoncé par la direction de cette prison au procureur de Novara pour de modestes quantités de stupéfiants légers. J’ai eu connaissance de ces enquêtes seulement dans le courant de 1997, par la notification de leur requête de prorogation des enquêtes pour les six autres mois prévus par la loi. Plus tard, dans la seconde partie de 1996, un tel processus étant en cours et avec le PM Marini de Rome comme responsable des visites, on m’a notifié le retrait du droit de visite de Manuela, ma femme de fait par un lien commencé par correspondance après mon arrestation de 1991 : avec 5 ou 6 lettres quotidiennes et, à partir de 1993, des rencontres régulières partagées avec ma mère et mon frère. C’est seulement grâce à l’intervention de mon avocat de Rome que furent rétablies ces visites, supprimées en raison d’un « soupçon fondé » que ma femme m’apportait de modestes quantités de stupéfiants légers du type haschisch.

Ce fut une période de fouilles particulières lors de nos rencontres, en cellule et à l’occasion des visites. Plusieurs fois, l’odeur de sauge que je brûle pour des motifs de purification fut considérée comme de la « fumée ». Il ne me fut plus permis d’acheter des encens en herboristerie, comme c’était l’habitude depuis des années. Le fait que je revendique l’antiprohibitionnisme et la réalité de consommer le cannabis, que je reçoive de la littérature sur ce thème, que je m’alimente le plus possible avec des tisanes, des aliments naturels et végétariens, que je sois un pratiquant du yoga, ne justifie pas l’acharnement contre moi et la personne que j’aime, de vouloir interdire nos rencontres, nonobstant le fait qu’il n’a jamais été trouvé de « fumo » même en « modestes quantités ».

A mes protestations face à ces diverses provocations, n’ont pas manqué les réponses du genre : « Quand il écrit, il est dangereux pour lui-même et pour les autres », « il est trop solidaire », « ce qu’il veut, c’est être en vue », « il écrit trop », « même les carabiniers s’en sont plaint… »

Suite à mes requêtes de libération anticipée, le rapport de la prison au tribunal de surveillance dit textuellement : « Il a des rapports conflictuels avec les institutions ».

...

En outre, depuis 1996, je traîne un problème d’infection dentaire avec un mal de dents récurrent, des abcès douloureux et une détérioration générale de ma santé. Une des premières radiographies a été perdue, la seule où l’abcès en cours était bien visible et on déplaça dans le temps l’intervention chirurgicale nécessaire. Je me suis adressé au Directeur sanitaire et à des spécialistes extérieurs lors de l’épuisant parcours pour résoudre mon problème... En mars de cette année, en outre, après avoir demandé une visite de mon médecin de confiance, je n’ai reçu aucune réponse. Silence absolu, même quelques mois après ma demande. ...

...

Néanmoins, c’est dans cette prison de haute sécurité en octobre, durant les visites, que commença la « surveillance spéciale » de moi et de mes proches : fouilles et déshabillages extraordinaires, avec la présence extraordinaire du maréchal de service à la sortie des rencontres, effectuées non plus dans la salle commune habituelle, mais bien séparément dans la « petite salle des avocats ». Il y a déjà un certain temps, en passant devant la vitre de cette petite salle, j’ai remarqué le banc ouvert avec des trous électriques et deux ou trois objets ronds reliés à ces trous. Je suppose logiquement que la petite salle des avocats est munie d’un dispositif d’enregistrement et, en plus de la surveillance visuelle rapprochée, c’est pour mieux enregistrer et contrôler les conversations avec les proches. Comme je protestais contre de telles provocations, ils m’ont donné des réponses fumeuses du genre : « des ordres » et autres insinuations : « Il y a sans doute des raisons… », etc.

A l’extérieur, ils sont en plein dans une campagne de terrorisme psychologique qui, à partir des habituelles « sources confidentielles » des services secrets et de la presse, veut criminaliser et diffamer l'anarchie sous le prétexte « d'alerte à la bombe ». ...

Récemment, à l’occasion d’une fouille ordinaire de ma cellule, ils m’ont enlevé la manne, un laxatif léger et efficace, acheté en herboristerie. Avec l’habituel rite humiliant et dégradant des déshabillages chaque fois que l’on sort de la section, le maréchal N., qui m’appelle dans son bureau, en dehors de ma section, se distingue par ses excès et sa systématicité à me priver des petites choses « mises au magasin » ou jetées. Le maréchal-commandant S. me notifie la confiscation de la manne, qui « non autorisable ». A ma demande de motif, sa réponse systématique est qu’« elle peut être utilisée à d’autres fins ». je proteste contre cette provocation ridicule et fallacieuse.

En racontant ce fait à des détenus, ceux-ci m’ont révélé que la manne est utilisée pour couper la « drogue ». Ceci montre qu’il ne s’agit plus « seulement du soupçon » pour « modestes quantités de stupéfiants légers du type haschisch », mais de l’insinuation de trafic de coca ou d’héroïne. Substances dont je refuse la consommation, tout comme, je refuse le commerce.

Déjà, en 1996, un détenu m’avait informé qu’un membre du personnel lui aurait dit que « bientôt, on dévoilera un trafic de drogue parmi les prisonniers politiques ». J’ai appris récemment que des voix circulaient parmi les prisonniers politiques que de la drogue aurait été découverte chez moi.

En réfléchissant à l’ensemble de ces choses, leur acharnement démesuré et fallacieux à mon égard, les propos mis dans le circuit, l’escalade générale et le cadre des représailles en cours contre moi, il m’est venu la crainte d’une tentative, dans les règles de l’art, de me piéger par la découverte de substances stupéfiantes placées exprès dans ma cellule, ou une autre combinaison de plus grande ampleur au cœur de la campagne « alerte à la bombe ». ...

Le jour suivant, j’ai été convoqué chez le maréchal V., dans son bureau de la section. Sur son bureau, trônaient un morceau d’écorce d’arbre et des petits débris d’argile provenant d’un nid de guêpes (vespa muratoria), espèce assez rare qui, en été, nidifie dans les interstices de nos cellules ou dans les vêtements hivernaux inutilisés. Le maréchal lui-même reconnaît les choses pour ce qu’elles sont, mais il dit : « Je dois les confisquer. »...

Le matin suivant, le maréchal-chef S. en personne, le zélé maréchal N. et le maréchal V., avec une suite fournie d’agents, font irruption dans ma cellule. « Fouille ! » affirment-ils avec fiel. L’habituel déshabillage intégral. Je renonce à assister. Ils ont saccagé, enlevé, confisqué, jeté divers objets de valeur affective. Ils ont retrouvé un billet de cent mille lires cousu dans une paire de pantalons et je serai pour cela exclu pour une journée des activités communes, avec la porte de ma cellule fermée. Tous mes produits herboristes finissent dans une grande boîte et pour les utiliser, je dois ensuite les réclamer un à un.

Le maréchal V. semble être préposé particulièrement aux anarchistes. ... Le jour-même de leur irruption, je recevais la seconde visite de mon avocat ... Pour la deuxième fois, le temps mis à notre disposition est de seulement 10 minutes.

Le 30 novembre, de retour de la promenade, je constate la soustraction de deux bouteilles utiles pour l’urinothérapie. Il y a deux ou trois ans, pour les analyses d’urine, prescrites par mon médecin de confiance pour des vérifications sur la nature de mon cancer surrénal, repéré peu avant, on me dit que l’urine consigné avait été perdue. Après un deuxième prélèvement, ils ont perdu les analyses et à la troisième tentative, il me fut dit « qu’elles n’étaient pas nécessaires et qu’on ne pouvait les faire à Novara. » Par mes proches, je cherchai et au premier laboratoire interpellé, finalement, à mes frais, il fut possible de réaliser les analyses en question.

L’isolement diurne, peine supplémentaire infligée pendant des mois et des années et qui aggrave la perpétuité, a des modalités d’exécution variées. Il est facultatif et il dépend de l’acharnement personnel des procureurs responsables et des directions carcérales. Ici, à Novara, elle est appliquée sur ordre du procureur de Cagliari à un détenu qui endure déjà plus de 20 ans de prison et de mauvais traitements.

Avec le changement de gouvernement et après les déclarations du ministre Diliberto de vouloir accélérer le parcours institutionnel pour l’abolition de la prison à vie, qui signifie également l’abolition de l’isolement diurne, et après l’interpellation du député Manconi sur un cas spécifique d’isolement, le réflexe conditionné de la part de certaines personnes et du Ministère a été d’appliquer l’exécution généralisée des isolements diurnes. Ainsi, à partir du 30 novembre, trois autres prisonniers ici à Novara, subissent cette mesure. Aucune possibilité de socialisation de 8 à 20 heures, tout en les mettant dans les conditions d’exécuter un travail.

Réflexe analogue l’année passée quand Biondi, le ministre de l’époque, parla publiquement de l’instauration des visites intimes et que le ministère imposa l’application d’une vielle circulaire qui interdit l’accumulation des heures de visites.

Comme réaction aux discussions internationales sur l’antiprohibitionnisme, ils ont augmenté – dans les prisons – la répression contre la drogue, spécialement contre le cannabis.

Quand ceux d’en haut se disputent, ce sont pourtant ceux d’en bas qui prennent les coups. Emergencialisme, instabilité politique, institutionnelle, etc.… En prison, le mensonge systématique, la moquerie, les réticences de ceux qui devraient nous « resocialiser », l’isolement social et privatif, la torture blanche, l’incertitude, l’abus de pouvoir et ses manières souvent insensées, ridiculement puériles et capricieuses, créent la précarité quotidienne instable d’obsessionnels et répétitifs jours blancs toujours égaux et rendent impossible la survie de la personne prisonnière. Instaurant ainsi le désordre de l’ordre totalitaire.


Novara, 22 décembre 1998


Il y a une atmosphère de déménagement et c’est tout un bordel. Sûrement après le transfert, ce sera mieux qu’ici à Novara, à moins de finir « dans le cul du monde », mais je ne pense pas. Il paraît néanmoins qu’ils sont en train de restructurer toutes les sections de la spéciale pour les adapter aux régimes de l’article 41 et du 41bis.

...


Novara, 1er janvier 1999



Hier, un peu de Toscane. Un Chianti pas trop frelaté. Pour le reste, le sempiternel « nouvel an » sans trop d’attention, vu que le nôtre, c’est le 21 décembre !!! Le solstice d’hiver.....


(Suite au prochain épisode)

1Diabolik : Diabolik est un criminel professionnel, accompagné dans ses aventures par sa maîtresse, Eva Kant. Il est pourchassé par son policier attitré, l'inspecteur Ginko. Ses aventures rencontrent encore un grand succès en Italie.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 12 décembre 2008

Elle est bien belle ta surprise... Voilà que tu t'arranges pour me raconter des histoires d'ânes... Comme si je n'en connaissais pas déjà. Enfin, celle-là, je ne la connaissais pas et cet âne-là, non plus. Enchanté de faire sa connaissance. C'est toujours plaisant de voir comment on traite les ânes dans les histoires d'hommes, dit Lucien l'âne à Mârco Valdo M.I..


C'est bien pour ça que je te l'ai fait connaître, cette histoire d'inondation. Pour ça et aussi, relativement aux événements d'Italie. D'ailleurs, cette année et peut-être même à l'instant où je te parle, il y a de grandes inondations en Italie. Et puis quand même, à côté de cette affaire d'inondation, il y a toute cette vie locale, ce mariage, ces moments dans le bistrot, les relations avec les femmes... Elles ne sont pas ce que laisseraient penser certaines idées convenues. J'aime assez, cette mise à nu des réalités quotidiennes.


Mais enfin, Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en secouant la tête d'un air ironique, les hommes sont partout faits du même bois ou de la même eau, ce qui sonnerait mieux en l'occurrence.


Oui, tu as certainement raison. Du moins pour ce que j'en sais, dit Mârco Valdo M.I.. Et puis, quand même, cette misère, cette pauvreté... C'était au milieu du siècle dernier, rappelle-toi, cette histoire. Il y a pas si longtemps. Mais ce qui me chiffonne, moi, c'est que quand même, est-ce qu'on n'exagèrerait pas maintenant ? Je veux dire dans ces pays-ci. Crois-moi, trop de biens matériels, tue le bien. Mais à partir de quoi, de quand, y a-t-il trop ? Voilà une des questions que je me pose, très souvent. Et elle est pas facile, la réponse.


Moi, dit Lucien l'âne en respirant un grand coup, moi, qui ai, comme tu le sais, traversé bien des pays et bien des époques, moi, qui ai vu bien des manières de vivre très variées, laisse-moi te dire que je pense que tu as raison de te poser cette question. En fait, elle est vitale... Elle est même au centre de la survie. De notre survie, car même nous les ânes, on finira par y passer, à cause de vos délires consommistes. Mais à propos, dis-moi, Mârco Valdo M.I., que vas-tu me raconter aujourd'hui ?







Il est facile de te répondre. Je vais te faire connaître la suite de cette histoire d'inondation en Sardaigne, mon cher Lucien et tu verras que l'âne, cette fois a un grand rôle à jouer. C'est vrai et je te prie de m'en excuser, mais j'avais omis de signaler qu'il y avait une deuxième partie à ce récit. Mais ne t'en fais pas, comme à mon habitude, je reprendrai la fin de l'épisode précédent de sorte que tu puisses raccrocher les wagons. Je n'insiste pas plus, car je suis fatigué et j'ai déjà beaucoup travaillé aujourd'hui.


En somme, dit Lucien l'âne, tout réjoui en agitant sa crinière de contentement, allons-y...

L'âne de Raffaele faisait la sieste sous le hangar, dans la courtille derrière la maison; à l'avant se trouvait la charrette rafistolée, avec ses brancards levés.

"Pendant que tu prépares l'âne, nous nous jetons quelque chose dans le corps", décida Antonio, en allant droit à la porte du buffet. Il trouva un saladier d'olives douces, un demi-pain et un morceau de fromage noir avec des vers. Giovanni découvrit une dame-jeanne de piquette et il se dépêcha de remplir un pichet.

"Il faudrait se bouger … avant que tout le village s'en aperçoive", suggéra Antonio en se fourrant une poignée d'olives en bouche et en en recrachant les noyaux au loin, en direction de la cheminée? Les autres approuvèrent d'un signe de tête, en mastiquant du pain et du fromage.

"L'âne est prêt", les informa peu après Raffaele, apparu sur le seuil avec l'animal bardé, tenu par la longe.

Antonio dévisagea l'âne avec mépris : "Mais que diable lui donnes-tu à manger à cette pauvre créature ? Des Notre Père et des Ave Maria ?", demanda-t-il avec sarcasme.





L'autre le regarda avec appréhension. "Pourquoi ? Pourquoi ? Il ne te semble pas bien tenu, peut-être ?"

"Eh bien, bien tenu peut-être … je ne dis pas non. Mais il est faiblard; il est gracile comme un saint en pénitence…"

Les autres rirent amusés. Raffaele parut s'offenser. Il avança avec son âne jusqu'au milieu de la cuisine. Il le fit tourner à droite et à gauche. "Regardez-le bien, mon petit bestiau ! Il n'est pas de ceux qui s'asseyent à mi-côte, lui … Petit oui, mais…", il lui donna une tape sur la croupe, "il est de ceux qui ont du biscuit dans leur sac, celui-ci !"

"S'il est de ceux là, la bénédiction ne manque pas chez toi !", ricana Antonio, en suscitant une nouvelle hilarité.

Irrité, Raffaele éleva la voix :

"Écoute-moi bien toi, tu ne dois pas mépriser mon âne … Si tu veux vraiment le savoir, mon âne est de la race de don Peppino !"

"Suffit ainsi alors : je lève mon béret ! ", s'inclina ironique Antonio. Puis, pour clore la discussion : "Il nous portera chance, alors … nous ramènerons certainement un bœuf à la maison."

Une fois le petit âne attaché à la charrette, il fut décidé de faire partir Raffaele seul. Eux prendraient un autre chemin pour ne pas donner l'éveil aux gens.

Ils se retrouvèrent une heure plus tard aux abords de la digue rompue. Sur la terre et sur les cailloux, il y avait des traces de sang, des restes d'entrailles et des traces de roue.

"Quelqu'un a déjà fait une bonne pêche …", observèrent-ils avec une pointe d'envie.

L'eau boueuse courait en gargouillant au travers de la brèche, en se reversant sur les terres basses au sud du village. L'étendue liquide grise était brisée par moments par une touffe de vert, par une bande de terre affleurante. Des nuées de corneilles craillaient en se disputant une place sur les branches dénudées d'un figuier. Des amas d'herbes et de bambous, un vieil arbre pourri arraché voyageaient au fil du courant qui semblait rapide là où se trouvait auparavant le lit du fleuve.

"Vous le connaissez bien cet endroit ? ", demanda Peppino, en retroussant ses pantalons jusqu'aux cuisses "ne faut-il pas nager ici ?"

"De ce côté, c'est bas, sûr !", lui répondit Raffaele, qui, armé d'une longue perche avec un rostre lié au sommet, s'était déjà aventuré dans l'eau en direction d'une rangée d'oponces à moitié recouverts. Les autres le suivaient.

"Ici nous sommes dans le jardin de zio Raimondo Ogheddu … ne sentez-vous pas les choux sous vos pieds ?"

"Je sens des choux et des radis…", blagua Antonio.

"Mais pour le moment qu'a-t-on à faire de légumes ? Nous devons trouver notre plat principal, là maintenant."

En avançant avec circonspection, en tâtant le terrain avec leurs perches, ils se divisèrent en deux d'un côté et deux de l'autre de la haie.

"Attention ! Il y a quelque chose ici …", donna l'alarme Raffaele, en s'arrêtant à côté d'un enchevêtrement de souches flottantes, empêtrées dans les feuilles et les épines des oponces, entre lesquels on entrevoyait une bosse de pelage roux.

Dès qu'ils furent à portée, ils tendirent leurs rostres.

"Merde ! Un chien mort et putréfié ! Voilà que tu as un trésor de napoléons 1!", s'indignèrent–ils déçus en crachant bruyamment vers Raffaele.

Ce fut seulement deux heures plus tard – entretemps, pour tromper l'attente, un d'eux avait plongé pour cueillir des choux – qu'ils virent une masse flottante apparaître, s'approcher, décrire un cercle ample, s'arrêter enfin, empêtrée avec d'autres débris, parmi les branches d'un orme distant de cent mètres.

"Cette fois, nous y sommes !", se dirent-ils.

"Nous ne sommes nulle part ! Et qui va aller jusque là ? A cet endroit, il n'y a pas moins de trois mètres d'eau…", observa Raffaele.

Leurs visages se rembrunirent.




"Bande de couillons!", les secoua Antonio. "Va à la charrette, toi , que le diable t'emporte et passe-moi la corde, que je vous fasse voir, moi !" Et pendant ce temps, il enlevait rapidement de son dos veste, pantalon et chemise jusqu'à rester en caleçon. Il enroula la corde et la mit en bandoulière, entre l'épaule et l'aisselle, tout en se dirigeant sans hésitation en direction de la carcasse.

Quand l'eau lui arriva à la ceinture, il se jeta à la nage.

"Attention au courant!", lui crièrent-ils.

"Préparez plutôt le feu !", répondit-il, sans rompre le rythme rapide de ses brasses.

Quelques minutes après, à cheval sur les branches de l'orme, il fit un large geste de reconnaissance :

"Une bouffe de première catégorie !", cria-t-il."Je me fais couper quelque chose, s'il a plus d'un an ! Une bouffe chic !" Il fit un nœud coulant, il le passa autour d'une jambe, il donna quelques tractions jusqu'à retirer la charogne de son enlisement.

Il nagea d'un bras, en tirant sa proie, encouragé par les hurlements d'enthousiasme de ses compagnons, qui s'étaient avancés à sa rencontre, en sautant hilares.

Ils dépecèrent la bête, rejetèrent dans l'eau ses entrailles et sa peau. Ils déposèrent les quartiers sur le fond du chariot; ils les masquèrent soigneusement avec des branchages.

"Un jeune poulain ! ", se frottait les mains Antonio, en pirouettant devant la flamme pour se sécher; "Cette nuit, nous ferons la fête, à la face de qui nous veut du mal !"


Dans la maison d'Antonio, indépendamment de l'inondation, il n'y avait pas de courant électrique. Ils chargèrent d'eau et de carbure une lampe, l'allumèrent et la pendirent avec un crochet de fil de fer à une poutre du plafond, dans la cuisine.

L'eau, montée de niveau, s'était infiltrée dans l'entrée; la flaque s'élargissait depuis la porte vers la chambre à coucher à droite et la cuisine à gauche.

Dehors, la lumière du jour brillait encore vaguement.

Ils avaient choisi d'un commun accord l'habitation d'Antonio : là, personne ne les dérangerait; les voisins étaient partis déjà depuis le matin, qui chez des parents de la zone haute, qui à l'école maternelle, chez les sœurs.

Raffaele était sorti pour reconduire l'âne chez lui et pour faire un tour du village à la recherche de pain.

Peppino s'occupait du bois : deux courtilles plus loin, sous un hangar de pieux et de branchages, il découvrit un tas de fagots de ciste. En deux voyages, il en entassa sept ou huit sur le pavement, à côté de la cheminée.

Antonio découpait la viande et l'enfilait sur les brochettes, en la saupoudrant de sel.

Giovanni s'essoufflait à allumer un petit tas de brindilles avec une poignée de paille humide.

"Même pas un morceau de papier, dans cette maudite baraque ! On ne dirait certainement pas le bureau d'un recteur, non ! tout rempli de livres, de cahiers et d'images ! …", grommela-t-il, en essuyant avec le bras ses yeux en larmes.

"Certainement que le matériel ne lui manque pas à lui… Il en a jusque dans ses chiottes… C'est quelqu'un au derrière délicat, celui-là. Il utilise toujours du papier, et du fin…", intervint Antonio.

Ils étendirent les nattes et ils s'assirent.

"C'est là, qu'est la vie ! … Fais gaffe, salaud de Judas ! le feu est trop vif…", hurla Antonio. Raffaele éloigna les morceaux de bois avec le tisonnier.

Antonio contrôla la cuisson en appréciant :

"Juste à point…", dit-il. Il prit une brochette, il la mit pointe vers le bas sur la natte, il en fit glisser la viande.

La pluie recommença. Ils l'entendirent crépiter plaisamment sur les roseaux du toit.

"Musique, maestro !", s'exclama Peppino, mis de bonne humeur; et, en se soulevant de travers sur une main, il accompagna le tambourinement de la pluie avec trois ou quatre de ses bruits.

"Belle éducation…", le réprimanda Antonio, en feignant une face indignée; "tu peux l'emporter chez les messieurs !"

Peppino mordit un bout de rôti, en ronchonnant :

"Au diable, les messieurs … Tu crois qu'ils sont propres comme ils ont l'air quand on les regarde du dehors ? Oublions les messieurs…"

A onze heures, ils finirent le vin, mais il restait encore un demi-cheval.

"Avec toute cette grâce de Dieu … et la fête est finie !", murmura consterné Giovanni, en renversant la fiasque.

"Je suis une créature ainsi faite: mon manger tourne à poison, si je ne mets pas par dessus deux doigts de vin."

"A qui tu le dis… Je dois avoir un dérangement de l'estomac. La nourriture grasse sans vin me revient dans la bouche."

"Eh bien, peut-être que vous n'y croirez pas … à moi, l'eau fait venir des évanouissements…"

"Et oui, le proverbe des anciens le dit bien : l'eau aux fleurs et le vin aux chrétiens !"

"Daï, daï … les discussions sont belles et longues. Ici, il faut faire quelque chose", intervint décidé Antonio. Puis, en regardant Raffaele fixement dans les yeux, il demanda : "Tu es un véritable ami, non ?"

"Comment non ? J'ai même amené l'âne…"

"L'âne ne se boit pas … l'âne tu peux aussi bien l'emmener dans ton lit pour ce qui nous importe…", dit Peppino qui avait compris à quoi tendait le discours d'Antonio.

"Toi là tout de suite, mon beau Raffaele, tu es de ceux qui saluent leurs amis avec une excuse, ciao, bonne nuit, qui se renferment seuls solitaires chez eux et se saoulent en cachette …", harcela Antonio.

"Oui, tout comme le faisait le chanoine Rosas, pour ne pas se faire voir des gens, enfermé dans la sacristie… Après il allait remettre sur la place de l'église devant les gens", intervint Giovanni.

"Ah, tu es de ceux-là ! … Éhonté ! Quelle race d'amis nous avons…", appuya Peppino.

Les trois se turent, en montrant une face affligée et indignée.

Raffaele, impatienté, se leva de la natte où il était accroupi.

"A la bonne heure ! tu te lèves, donc ! … et tu te bouges ! tu es encore ici ?" Antonio lui donna une bourrade d'encouragement.

Raffaele se dirigea en titubant vers la porte de sortie.

Ses larges pieds déchaussés s'arrêtèrent, trépignèrent indécis dans l'eau qui inondait à présent toute l'entrée.

"Tu ne voudrais pas la conserver jusque Pâques, cette demi-dame-jeanne !"

"Mais c'est déjà du vinaigre … Dépêche-toi! Tu n'es pas encore revenu ?"


Raffaele reparut après une demi-heure avec le récipient à l'épaule. Les trois coururent pour le décharger du poids : "Et quel diable tu nous as ramené!"

Raffaele se tenait sur la porte de la cuisine, immobile, avec son visage hagard.

"Et bien, tu es tombé paralysé ?", lui demandèrent les autres, tandis qu'ils débouchaient la dame-jeanne et remplissaient le pichet.

Peppino jeta un demi-fagot sur les braises. La pièce s'illumina d'une lueur rougeâtre, violente.

"Rappelle-toi qu'à rester à l'arrêt comme ça d'autres en sont morts !", l'apostropha Antonio, fâché.

"On peut savoir ce qui t'a pris ?"

Raffaele ouvrit finalement la bouche :

"En bas, au village, il en est tombé cinq … dans une, Antioco y est resté, Antioco su Puxi, avec son petit garçon. Il était retourné pour reprendre de la nourriture …Ils les ont sortis il y a peu. Je les ai même vus, sur le chariot, avec le prêtre et le caporal-chef…"

Ils baissèrent la tête, muets.

"Antioco, quel idiot !" Peppino rompit le silence, en frappant d'un poing rageur sur la natte. "La fin de l'imbécile … pour sauver quoi ?"

"Un homme grand comme lui…", éclata juste après Giovanni, en serrant les poings; "se fier ainsi… à ces murs de terre !" Et il se versa à boire.

"Laisser tomber, maintenant … Chacun son destin. Buvons, maintenant… et tenez le feu vif", dit Antonio; mais sa voix, qui voulait être impavide, résonnait sourdement.

Raffaele continuait à rester à l'arrêt sur le seuil.

"Ah ! Mais alors ce n'est pas fini ! … Tu veux proprement ruiner notre fête ?! Va-y, crache ! Qu'as-tu d'autre dans le corps ?", hurla Antonio.

"J'ai entendu le ban …", répondit l'autre.

Les trois le regardèrent la bouche bée.

"Le ban ?"

"Si, le ban du maire … il dit d'aller tous, avec des pioches et des pieux, pour ouvrir un canal vers la mer pour sauver le village…"

Antonio éclata d'un rire aigu :

"Vous avez entendu ? … Le ban. Pour sauver le village ! A présent, ils veulent faire le canal …A présent que des hommes sont morts ! A présent … Qu'il se le creuse lui-même son canal, à présent ! Nous nous n'en avons pas de terres … Nous avons à manger et aussi à boire, nous, à présent … Non ? Mangeons et buvons ! … Assieds-toi, Raffaele, assieds-toi … Qu'attends-tu ? Assieds-toi. Et au diable le maire ! Tant que durera l'inondation, il ne manquera pas à manger.? Tu te moques bien du reste ?"

Ils jetèrent un autre fagot sur le feu et ils remirent le rôti au chaud.

L'eau, passée l'entrée, avançait lente, jusqu'à lécher leur natte.


1 napoléons : pièces de monnaie en or de vingt francs à l'effigie de Napoléon III, souvent conservées comme trésor. Le napoléon est encore coté en Bourse.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 11 décembre 2008

Moi, j'en ai assez, mais vraiment, assez d'avoir mes pieds dans l'eau, quand ce n'est pas jusqu'aux genoux... Si au moins, c'était de l'eau tiède ou chaude... Mais non, elle est presque glacée.






Quoi, qu'entends-je ? Tu te plains encore, tu es pire qu'un âne, dit Lucien l'âne en riant de ses grandes dents blanches comme la craie du tableau quand on était enfants. En fait, on voit bien que tu n'es pas un âne, sinon tu accepterais stoïquement le temps tel qu'il est et même, tu en tirerais une grande satisfaction. Car, crois-moi, que serait l'intérêt du soleil s'il n'y avait pas la pluie, de la chaleur s'il n'y avait pas le froid, du sucré sans le salé...


Et bien, Lucien mon ami, je te dis bonjour et j'ajoute que je ne pourrais te donner tort et même que je trouve ton propos fort judicieux. D'abord, de me comparer à un âne, ce qui venant de toi est certainement une marque d'amitié et même, un honneur. D'accord, tu me trouves un bien piètre âne, mais quand même, je te remercie. Ensuite, je te rejoins tout à fait dans ta vision relativiste des choses.

C'est non seulement vrai sur le plan, je dirais théorique, en ce sens que le chaud sans le froid n'existerait même pas, le haut sans le bas, le salé sans le sucré ou le suret sans le doux... et ainsi de suite. En fait, tu prends les deux pôles et tu établis une gradation de l'un à l'autre et inversement. Ainsi, la chaleur est un froid , disons , positif et le froid, une chaleur négative ou en tous cas, moindre. La chaleur est un froid relatif et le froid est une chaleur relative. Mais, sur le plan pratique, tu as raison aussi. Je m'explique, sais-tu qu'à l'équateur, dans les régions de plaine, la température est disons sensiblement la même toute l'année; il n'y a pas de saisons. Et bien, nos bons expatriés, les gens qui viennent de ces pays-ci, habitués aux saisons, ont bien du mal à vivre sans elles, sans ces contrastes de chaud et de froid, sans neige, sans glace et sans brouillard givrant. Au bout d'un temps, ils dépriment. Dès lors, tu avais parfaitement raison de m'inviter à apprécier le temps tel qu'il est... Je le fais volontiers, sauf...






Sauf quoi, mon cher Mârco Valdo M.I.. Sauf quoi exactement ?


Sauf que le temps n'est pas que la température et l'humidité relatives, il est aussi empreint de certains débordements qui parfois sont difficile à apprécier dans la sérénité. Par exemple, une avalanche, une coulée de lave, une marée un peu forte, une inondation... C'est d'ailleurs ce qui arrive de ces jours-ci à l'Italie et Rome est sous eaux. Venise aussi, mais c'est plus habituel.



Rome est sous eaux... dit l'âne en ouvrant une bouche gigantesque. C'est dire son étonnement.


Et bien oui, mon bon ami. Et c'est bien ennuyeux et même, dangereux. On raconte qu'une dame est morte dans un tunnel, dans une trémie... en voiture sous quatre mètres d'eau et de boues.


C'est bien malheureux et bien terrible tout ça. Mais, dis-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., je te connais assez pour me poser la question de savoir si tu ne me réserves pas une histoire d'inondation, elle aussi.


Tu es bien perspicace, mon cher Lucien, pour un âne. On dirait que tu lis dans mes pensées... C'est vrai, c'est une histoire d'inondation. Mais je te promets une autre surprise... Je ne t'en dirai rien, tu la découvriras par toi-même. Donc, voilà, c'est une nouvelle de notre ami Ugo Dessy qui s'intitule tout simplement l'inondation. Évidemment, elle se passe en Sardaigne; car vois-tu, même en Sardaigne, il y a des inondations.






L'INONDATION


Nouvelle d'Ugo Dessy (L'alluvione)

Version française Marco Valdo M.I. – 2008



Il plut tant que les digues du fleuve se rompirent et que la moitié du village fut inondée.

On n'avait plus vu une colère de Dieu comme celle-là depuis 1917 – précisaient les vieux – depuis les temps de la grande guerre de Cadorna1 et de Diaz2.

Les eaux avaient dévalé grossissant les marais qui sans aucun canal vers la mer, ne purent les contenir; de nuit, à l'improviste, la marée fit irruption sur les routes, elle atteignit les portes, elle entra dans les maisons et dans les cours.

Antonio, dès l'aube, était appuyé au mur sous l'appui de fenêtre, fumant une cigarette, en s'intéressant aux allées venues des voisins qui déménageaient, chargés de matelas, de poêles, de saints en plâtre et d'autres objets.

Une paire d'enfants avaient retroussé leurs pantalons et pataugeaient dans l'eau trouble, trempés jusqu'aux cuisses, armés de harpons de roseau épointé, explorant le fond à la recherche de carpes.

Un tracteur envoyé par la Commune stationnait au point haut. Une barque recueillait les femmes et les enfants en bas, les transportait sur le chariot, entassés avec le mobilier pour être conduits dans les locaux de l'école maternelle.

Au milieu de la rue, Rina, avec une table de nuit sur le dos, avait relevé sa jupe pour faire le trajet de la porte de sa maison au chariot.

« Pas mal ! »  siffla Antonio en désignant d'un geste ses jambes découvertes.

Irritée, elle fit retomber sa jupe.

« Et bravo ! »  ricana-t-il « pour m'ennuyer, tu abîmes panorama et santé … » 

« Tu ferais mieux de donner la main à ton prochain, fainéant ».

« A un prochain comme toi, je les donnerais même toutes les deux, mes mains ! » Antonio cracha son mégot dans l'eau, arrivée à présent à un pas du seuil de sa maison. «  Deux fois rien; qu'elle aille au diable ! » avait-il pensé «  quatre nattes, trois chaises et une table ! » Et il s'engagea décidé, sans même retrousser des pantalons, avançant avec son balancement caractéristique du buste, les bras écartés, comme pour se tenir en équilibre.

« Allez, zio Andrea ! Tant qu'il y a de la vie, il a de l'espoir … » dit-il en entrant dans la chambre à coucher. Zio Andrea le regarda d'un air sombre. Sur le lit, trois marmots jouaient en sautant sur le treillis métallique à ras de l'eau. Une petite table flottait à l'envers. Zia Assunta enlevait les saints des parois, les baisait un à un en les reposant dans le panier.

«  Finissez de jouer maintenant, si cela ne vous gêne pas, car nous devons démonter le lit ». Antonio prit les bambins en gerbe sous le bras et les chargea sur le chariot. « Et soyez sages avec le cheval, c'est celui qui donne des coups de pied. »

Le lit tout rouillé ne sortait pas de son cadre. « Qui sait où est passé le marteau ! » Il dut chercher une pierre sur le toit.

« Le chat, nous avons oublié le chat… » Rina cherchait en regardant tout autour d'elle.

« Le chat, le chat… Il s'en tirera bien tout seul ! » Ils le trouvèrent dans la cour, sur les branches d'un figuier, tranquille pacifique qui observait sous lui l'insolite mer gris sale.

« Vous aussi à l'école » ordonna le garde qui circulait avec ses grandes bottes jusqu'aux cuisses et une feuille de papier rose à la main; et le chariot se mit en route.

Et ôtez ces figures d'enterrement; la Commune paye tout … » les encouragea Antonio.

« Hum. La commune paye tout… » maugréa zio Andrea.

« Que la volonté de Dieu soit faite » murmura zia Assunta.

Rina lui serra fort la main, avec un clin d'œil doux.


Antonio retrouva ses amis à l'auberge, remplie de gens comme le jour de la fête de Sant'Isidoro.

Dans le coin à peine illuminé de la petite fenêtre de la cour cimentée, se trouvaient assis Giovanni, Peppino et Raffaele.

« C'est ainsi que vous passez votre pauvre vie ! … » salua-t-il ironique, en s'asseyant en haut du banc.

« Et toi, si tu as tellement envie de travailler, pourquoi tu ne vas pas épierrer ? » lui répond du tac au tac Raffaele, en lui jetant une tasse de vin noir dégoûtante.

« A ta santé ! … Pourtant, si au lieu de faire pleuvoir de l'eau, ce cornu… »

Peppino secoue la tête : « Oui, moquez-vous, parlez… Braillez, braillez … Nous sommes fichus ! cette année nous mangerons de la boue et nous boirons de l'eau sale… »

« Et tu te gâtes le sang dès maintenant ? » Antonio le regarda avec un sourire de compassion. « De la famille, on en a tous; celui qui n'a pas d'enfants, a des vieux… »

« Et des dettes … de celles-là, nous en avons tous … » intervînt Giovanni, le moins bavard de la compagnie.

« Juste; je ne dis pas non… mais qu'avons-nous à gagner à pleurer en plus ? » l'interrompit Antonio, en versant à boire à tous. « Eh bien, vous pouvez me parler à moi de la meilleure chose, de Dieu, de philosophie … moi je vous répondrai toujours : que m'importe ? Buvons ! » Il lève son verre plein; il attend pour boire avec les autres; il reprend : « Nous ne nous enlèverons pas nos cornes de la tête… »

Ils parlaient nombreux dans la grande salle; pour se comprendre l'un l'autre, ils devaient hurler.

La fille d'Anselmo, le propriétaire du bistrot, avait fort à faire pour s'occuper de tous les litres et les demi-litres qui se vidaient. Elle répondait à tous comme elle le pouvait : « Je viens tout de suite », « J'ai seulement deux mains », « Je n'ai pas d'électricité » et elle tentait de s'en tirer au mieux parmi les mains baladeuses : « Tu n'as pas de fille ? », « Les mains te tomberont à terre «  et «  Mais pourquoi tu ne le fais pas à ta femme ? ».

« Filomena ! au lit, seulement une heure… » Antonio l'appela « Ne vois-tu pas qu'il pleut dehors et que dedans, nous, nous sommes à sec ? »

Les autres regardent alarmés en direction de la fenêtre.

« Va en enfer… » grommela Giovanni. « Ne sais-tu pas que j'ai de l'eau à quelques centimètres de la porte de ma maison … Je touche du fer 3 ! » Il fait des conjurations en glissant sa main dans sa poche; « Il ne manquerait plus qu'il pleuve encore ! »

« Mais n'était-ce pas ta femme, l'autre soir, qui semait du basilic et des œillets ? » observa ironique Antonio, en prenant pendant ce temps le demi-litre à Filomena et en lui passant, sans qu'il y paraisse, une petite flatterie dans le dos : « Eh bien, à présent, elle sera contente, elle ne devra pas arroser ! »

Il se tut en buvant. Parviennent à leurs oreilles les propos de la table voisine :

« Dieu n'a aucune estime pour nous… » se lamentait triste le plus vieux, avec sa longue barbe blanche souillée par le tabac juste sous le menton.

« C'est notre destin de souffrir… » poursuivit un autre.

Antonio se mit debout, récitant d'une voix scandalisée : « Même à l'auberge, on fait des prêches, à présent ! … Sortons pour respirer un peu d'air pur, amis, car ici il y a une odeur de … » Mais les autres ne se bougèrent pas, écoutant, muets, le vieux qui avait recommencé à parler.

« Si l'eau arrive dans ma maison, cette fois, je fais une folie … » explosa d'un coup Giovanni, farouche, en regardant à terre.

« Et à qui veux-tu t'en prendre … » chercha à le calmer Peppino, « A qui veux-tu t'en prendre ? Fais comme ils font à Bosa : quand il pleut, ils laissent pleuvoir… »



Un homme, un groupe de gamins passent en courant dans la rue.

« Il doit s'être passé Quelque chose … » dit Raffaele.

« Allons voir ! » se leva Antonio. Les autres le suivirent.

Dehors, on voit des gens se diriger précipitamment vers la rue Reine Marguerite, une des rues inondées.

« Que se passe-t-il ? » Ils arrêtèrent un garçon.

« Ignazia Serra se marie, aujourd'hui… »

Sur le terre-plein de la placette, des hommes et des femmes appuyés au parapet regardaient les barquettes qui s'étaient rassemblées devant la maison Serra. On y voyait les parents et les invités, en habits de fête; les jeunes, debout, manœuvraient les rames. La plus belle barquette, décorée de tapis et fleurie de menthe et de primerose4, attendait les époux, à moitié engagée dans l'entrée de la maison.

Quand Ignazia, portée à bras par ses frères, mit pied, après son époux, sur l'embarcation, la foule se pencha en avant pour mieux voir.

« Bonne fortune et bonne chance ! » souhaita en s'agitant une dame, en équilibre sur un seuil affleurant, et, perdant l'équilibre, elle tomba dans l'eau, avec ses jupes qui s'étaient ouvertes en corolle.

« Attention zia… » l'apostropha ironiquement un jeune homme aux bottes en caoutchouc, en tendant une main pour l'aider à sortir, « sinon, aujourd'hui, nous ferons un mariage et des funérailles ensemble. »

La barque des époux avec sa suite de barquettes se dirigea vers la partie haute émergée. Les gens agitaient les mains pour saluer, en lançant du blé, du sel et des vœux.

« On te l'avait dit que tu irais en voyage de noces à Venise!… » cria Antonio à l'époux, quand il passa à portée; « plus Venise que çà … et tu épargnes des sous, chançard ! »

« Va au diable! » répondit celui-ci, tout serré et suffocant dans sa veste de tissu bleu. « Et tu as de la chance que je suis dans les grâces de Dieu, autrement je te répondrais moi … »

« Année d'eau, année de fils ! » lui cria encore Antonio, en se moquant.

« Toh ! » l'époux lui tendit un bras et frappa dessus d'une main avec force. Son épouse se réfugia pudique sous son châle. Les hommes ricanèrent amusés.

« Eh bien, la fête est finie … » dit Raffaele en s'éloignant.

Au coin, ils s'arrêtèrent à l'étal des noisettes et des pois chiches. Il s'en firent verser une petite mesure dans un sachet.

Ils arrivèrent en se promenant sur la route des marais, une passerelle jetée sur l'eau.

Le maître était sorti avec ses élèves et disait :

« Voilà, regardez : ceci est une péninsule; celle-là, c'est une île et l'autre plus au fond est un isthme… »

A droite et à gauche, les campagnes étaient submergées; par endroits pointait la cime d'un olivier, la feuille d'un oponce5.

« Bonjour, maître ! » saluèrent-ils.

« Mais pourquoi ne met-il pas à pêcher ces désœuvrés ? Avec une canne chacun, il y aurait un beau petit dîner d'anguilles » observa Antonio.

Le maître fit semblant de ne pas entendre.

« Quel orgueil ! Pire que si c'était le fils de don Peppino ! » bougonna Antonio. Il ramassa une pierre et la lança à un chien qui reniflait au bord de la route.

« Dans le mille ! » observa-t-il satisfait.

Quelques gouttes pesantes commencèrent à tomber du gris qui, ayant empli tout le ciel, restait sombre immobile. Ils retournèrent à l'auberge.

Dans la salle, il restait peu de gens. Filomena assise derrière le comptoir se reposait en feuilletant un album de bandes dessinées.

« Merde ! C'est déjà l'heure du dîner… » prévînt Giovanni après avoir jeté un coup d'œil à l'horloge de fer-blanc pendue entre les bouteilles derrière le comptoir, « il est midi. »

« Eh, pour moi … une heure, je voudrais trouver, quelque chose à manger ! Si je ne mange pas de la corde de jonc aujourd'hui… il est resté seulement des murs de ma maison… s'ils y sont encore, avec ce mètre d'eau » grogna Peppino.

« Vous êtes grands pour rien… » intervînt un gamin qui circulait entre les tables vides en cherchant des mégots de cigarette; « De quoi manger, moi je sais où on peut en trouver … et de première qualité ! »

« Va-t-en !… » le menacèrent-ils. « De quoi manger, toi ! … Va-t-en ! »

« Que me donnerez-vous, si je vous le dis ? » insista le garçon.

«  Va-t-en, tout de suite… » répétèrent-ils indignés.

« C'est vrai, c'est vrai… Papa y est allé aussi, avec sa carriole … du côté de la digue rompue … un bœuf entier ! »

«  Va-t-en, on t'a dit … » le chassa Antonio. Et pour se faire mieux comprendre, il lui allongea une petite tape, en se levant à demi du banc.


L'âne de Raffaele faisait la sieste sous le hangar, dans la cour derrière la maison; à l'avant se trouvait la charrette rafistolée, avec ses brancards levés.

« Pendant que tu prépares l'âne, nous nous jetons quelque chose dans le corps » décida Antonio, en allant droit à la porte du buffet. Il trouva un saladier d'olives douces, un demi-pain et un morceau de fromage noir avec des vers. Giovanni découvrit une dame-jeanne de piquette et il se dépêcha de remplir un pichet.

« Il faudrait se bouger … avant que tout le village s'en aperçoive » suggéra Antonio en se fourrant une poignée d'olives en bouche et en en recrachant les noyaux au loin, en direction de la cheminée. Les autres approuvèrent d'un signe de tête, en mastiquant du pain et du fromage.

« L'âne est prêt » les informa peu après Raffaele, apparu sur le seuil avec l'animal bâté, tenu par la longe.

Antonio dévisagea l'âne avec mépris : « Mais que diable lui donnes-tu à manger à cette pauvre créature ? Des Notre Père et des Ave Maria ? » demanda-t-il avec sarcasme.



1 Cadorna : Luigi (Pallanza 1850 – Bordigheria 1928) – chef d'Etat major de l'armée italienne durant la guerre de 1915-1918.

2 Diaz : Armando (Napoli 1861 – Roma 1928) prit la succession du précédent après la défaite de Caporetto en 1917.

3 Toucher du fer : il est plaisant de remarquer qu'en français, l'expression habituelle est « toucher du bois« .

4 Primerose : en italien : malvarosa. Mais aussi : althea, passerose, rose trémière, guimauve, mauve, malvacée.

5 Oponce : opuntia, cactus, figuier de Barbarie, figuier d'Inde.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 8 décembre 2008

Badaboum, badaboum, badaboum...


Mais qui donc marche de ce pas d'éléphant ?


Badaboum, badaboum, badaboum...


Mais qui donc marche de ce pas d'éléphant ?


Badaboum, badaboum, badaboum... et ainsi de suite.





 

 

 


Mais qui donc marche dans ce froid de ce pas d'éléphant ?, disais-je, dit Lucien l'âne en tournant la tête du côté d'où vient le bruit, c'est-à-dire du côté de son propre derrière. (Voyez comme la place des choses importe; notamment, celle de l'adjectif).


Badaboum, badaboum, badaboum... J'arrive, j'arrive, dit une voix connue de l'âne.


Ah, c'est toi... Je me disais aussi. Mais pourquoi marches-tu ainsi ? Avec une telle solennité....


Mon bon Lucien, il n'y a rien de solennel dans mon pas !, dit Marco Valdo M.I.. Je marchais comme le pauvre bûcheron, tout couvert de ramées... Car j'étais perdu dans une réflexion dont tes cris m'ont subitement tiré. Je pensais à ces jeunes Grecs que la police assassine à Athènes, je pensais aussi qu'il était plus que temps de se replonger en littérature. Je pensais à Dessy, à Dessì, à Atzeni... aux histoires que je t'ai fait connaître, et ma réflexion comme un chemin qui serpente en montagne me ramenait à Carlo Levi. Et je me disais que j'allais prendre une décision qui – pour moi – est très lourde, très impégnative ( ce qui se traduit mal par le terme exact en français qui serait : engageante), une décision qui me projette bien loin du moment où je suis en train de la penser, de l'imaginer. Et de là, mon pas s'est fait au ralenti et a pesé de plus en plus sur le sol, marquant ainsi combien j'étais préoccupé. D'où, ce pas étrange, ce Badaboum, badaboum, badaboum... Je retournais à la rencontre de Carlo Levi, comme j'y suis allé bien souvent auparavant.


Évidemment, vu comme ça, ton pas est envoûtant. C'est comme un pas de danse sacrée, comme un pas de la découverte, un pas de retrouvailles. À ce propos, je ne puis m'empêcher de faire un rapprochement avec un autre pas que j'ai moi-même franchi de mon pas d'âne. Un pas dont j'aimerais que tu me précises le sens. Un jour, revenant du Midi, c'était il y a bien longtemps, bien avant que Mialane n'inaugure là l'usage de la dynamite, je montais le sentier muletier du pas de l'Escalette. Mais qu'est-ce donc que ce pas là ?







Mon bon Lucien, réfléchis un peu. Toi qui y es passé en bon âne par le sentier muletier, tu sais que pour passer de l'Hérault à l'Aveyron, pour aller de la basse terre du sud sur le Massif , tu as remonté la vallée de la Lergue vers le causse du Larzac. Et comme dit l'historien, le Pas de l'Escalette fut depuis la plus haute antiquité, un lieu de passage. Un lieu de passage, te dis-je. Le pas, ce pas-là, c'est un passage. Quant au mien, qui donna le ton à notre conversation , ce pas étrange, ce Badaboum, badaboum, badaboum... , je te l'ai dit, c'était un pas de réflexion, de méditation. Ce que je méditais ? Je songeais à Carlo Levi et j'essayais de me convaincre de ne pas prendre une décision que je repousse depuis des années et que finalement, je me suis décidé à prendre quand même. Tout simplement laisser voir un peu de ma traduction du Cahier à grilles, de ce livre somptueux que Carlo écrivit en étant aveugle, un livre d'aède en quelque sorte. Un immense chant poétique du siècle dernier... Immense, désertique, rocailleux et comme tous les déserts presque ignoré.


Voilà qui est bien sérieux, voilà de quoi rendre un pas précautionneux, dit Lucien l'âne. Tu m'effrayes un peu...


Crois-moi, mon ami Lucien, tu ne seras jamais aussi effrayé que moi de ma démarche. Cependant, je crois vraiment qu'il me faut le faire et donc, je vais te faire connaître ce grand livre de Carlo Levi. Ce sera dans la version que j'ai traduite, il y a déjà des années, dans une version qui, je le sais car Guido me l'a dit, n'est pas vraiment celle qu'il faudra bien établir un jour. Mais qu'à cela ne tienne, avançons, cela forcera peut-être le destin. Qu'a donc fait d'autre L'Amiral de la Mer Océane ?


Oui, oui, dit Lucien l'âne tout ragaillardi par ces propos, allons-y.


Allons-y, allons-y... Chantons cela comme à l'opéra, si tu veux, mon bon ami Lucien, dit Marco Valdo M.I.. Mais avant d'y aller, je voudrais faire deux ou trois considérations préliminaires. La première et de ce fait la moins importante, c'est que je te dirai le contexte de tout ce texte au fil de l'histoire, sauf ceci qui est préliminaire : Carlo Levi écrit le cahier à Grilles au moment où il est aveuglé pour des mois par des opérations aux yeux; la deuxième, c'est que je te mettrai souvent de ces petites notes explicatives, qui aident un peu à comprendre et la troisième, c'est que ce texte est à entendre comme un texte d'aède, comme un immense récitatif. Ce qui n'est pas trop en usage de nos jours. Imagine s'il te plaît qu'un été au moment où la nuit s'en vient doucement, dans la chaleur qui s'assouplit un peu sous le vent du soir, nous serions là et un poète (jeune ou vieux, je ne sais...) ou un groupe de poètes ( jeunes, vieux, femmes, hommes...)  nous liraient cette histoire en un chœur polyphonique et tu sais bien ce qu'il en est de ces choses poétiques qui déferlent comme des eaux du Zambèze, elles sont tellement puisantes, tellement énormes, tellement nombreuses, à se presser en foule dans ta tête, qu'elles semblent incompréhensibles, qu'on ne peut que les recevoir comme la vague, dans le visage, de plein fouet. Et maintenant, je peux commencer à faire toutes les voix de ce chœur aux allures de maelström. Une dernière chose pourtant : l'impulsion qui m'a poussé à lire ce texte, m'est venue elle de quelques lignes que j'avais écrites en marge de la traduction d'une canzone et dont voici l'essentiel :

La poésie a ceci d'accablant

Que pour la comprendre souvent

Il y faut du temps

Y revenir obstinément

Et soudain, l'illumination surprend

L'air s'embrase, le cœur s'emballe

Le puzzle s'est formé, l'image s'installe.


Enfin, ne cherche pas à tout comprendre, ne me pose pas de questions, je n'ai pas réponse à tout, laisse faire le temps et vagabonder ton songe comme au travers d'un monde inconnu et peuplé. Et voici, la voix qui dit le texte de Carlo Levi...









Ici1, on peut écrire un livre, un livre entier, même très long et même infini ; aussi long et infini peut-être que le cercle du temps ou l’espace de l’enfermement. On peut aussi le contourner, même avec oisiveté, ou par pur divertissement, par parenthèses ou folies aussi, ou assonances ou rimes ou ressemblances ou souvenirs ou inspirations ou bouleversements ou cabrioles ou culbutes ou sauts de la mort ou tours de hanche ou numéros d’adresse ou véroniques ou frédériques ou gertrudes ou taureaux picassiens et d’autres plus maigres comme devraient être les taureaux d’un héros cervantesque dont les cornes ne seraient en vérité que de redoutables portemanteaux auxquels pendre des idées si vieilles à en paraître et à en être neuves, et dont les jarrets dusseldorfiens cuits dans des marmites scellées serviront de portions pour trois, pour huit ou pour douze RR. parmi les souvenirs napoléoniens héroïques à l’aller et antihéroïques au retour, ou vice-versa. L’aller va toujours bien, naturellement et toujours héroïquement, car il est toujours poussé en avant comme il convient à l’éros. Mais aussi le retour à l’éros est nécessaire. Je t’aime moi non plus 2 : et pour cela, sur la Karl Strasse (ou quel que soit son nom) les mêmes personnes aux mêmes fenêtres et aux mêmes coins de rue avec les mêmes enseignes de commerce et de chausseurs et de plats de fine porcelaine et de monnaies et de gravures et de viande et de saucisses, applaudissaient avec les mêmes faces et la même et opposée direction, le retour des premières armées révolutionnaires françaises ; et les gravures étaient en tous points identiques dans leur différence en miroir de la droite et de la gauche inversées. Spéculaire ou temporel, du début et de l’après, ou du dedans et du dehors, du concave et du convexe. Le peintre avait retourné les drapeaux, les regards, les directions, il n’y avait pas beaucoup de différence entre les Français victorieux qui allaient vers l’est et les mêmes qui revenaient vaincus en occident, et qui du reste ensuite seraient sous peu passés pour la troisième fois le Rhin en vainqueurs et puis de nombreuses années après, repassés pour la quatrième fois perdants, jusqu’à une cinquième et sixième et septième et ainsi de suite en une succession identique et alternée. Ces promenades salutaires, cette balade de l’histoire qui paraissait le seul moyen de se divertir et de se connaître et de combiner des mariages, était en tous cas monotone comme les soirs de fête dans les villages. Légitimes, ô !, légitimes, et toujours féroces exils, les « vils exils » de notre courageux poète visionnaire3. Mais si l’exil se comporte comme une ambivalence interchangeable, et qu’il n’existe pas de servitude qui ne soit pas tyrannique, ni de tyrannie qui ne soit pas servile, s’il n’y a pas d’avant sans après (s’il n’y a pas d’avant ni d’après dans le temps véritable qui ne s’écoule pas), et la valeur ou la signification de l’erreur, ou de l’inexistence ou de la mort ne se trouvent que dans le sens d’un mouvement abstrait, la svastika renversée, l’arbre du Yin et Yang, l’antihoraire, le tourbillon aux antipodes, et si le concave et le convexe ne se différencient que sexuellement du point de vue de la vision, et peuvent être rapportés en plan, souvenir d’un grand cercle rouge et noir, de très ancien velours prophétique avec des routes ou des fleuves ou des vaisseaux ramifiés et des plaines inhabitées et des mers obscures et des monts microscopiques et déchiquetés et diversement colorés, jusqu’à devenir brillants au reflet d’un soleil ; rouge si humain ou de tendre veau, rose de brebis, jaune de lion, vert phosphorescent splendide hypnotique de chat ; comme des doubles lunes regardant dans la nuit et jugeant. Peut-être que la Lune que nous avons souillée, ô !, avec de microscopiques sables, saletés et poussières, n’est que la rétine du ciel qui nous regarde et elle nous voit d’autant mieux qu’elle resplendit moins éblouissante. Elle nous regarde de ses monts et ses mers imaginaires, de ses glaciers indifférents, de ses solitudes impassibles. Impassible, non aimée, sans narines, aride sèche indifférence au moins d’aspect, la rétine lune n’est pas parcourue d’invasions de fausses lumières mais malade des fausses lumières, de neige supposée, et joyeusement sottement espérée des champs lunaires apparaissent dans le noir, qui semblent plutôt périphérie, lieu de décharge pleins de cendres et de poussière, avec de vagues sentiers tracés par les pas de jeunes gens fouillant furtifs à la recherche de quelque objet de métal ou de bois pour le poêle, et par-dessus tout des briques cassées couleur de boue sèche. Au milieu, des presque bas reliefs dans une substance arborescente et touffue, des visages d’hommes barbus, classiques du bas-Empire. Mais ce qui prévaut, c’est le dépôt, la décharge, qui n’a pas de forme définie en raison de l’arrivée d’autres chars qui versent avec des cris de charretiers (non humains) leurs contenus toujours nouveaux de choses démolies, déchues, dégénérées, détruites, désolées, désagrégées, désunies, distordues, déracinées, détournées et divertissantes, et divergentes. Des résidus qui semblent vrais et proches et que la main tendue ne rencontre pas, qui parfois persistent longuement comme le dessin d’une ville imaginaire vue du haut ou d’une perspective inédite, parfois se défont d’un coup. Presque toujours terre rougeâtre et poudreuse, écrasée et rendue compacte par d’innombrables pas parfois appuyée à des murs de briques anciens comme des ruines, eux aussi poudreux et compacts de temps comprimé. Et sur ces surfaces, et ces bases de murs et de cette terre et ces résidus tombent nombreuses, comme vues avec le grossissement d’une lumière rasante, des peaux noires microphotographiques. Monde de fumée, de brouillard, dans son immobilité pas tant chaotique que sclérosée en formes insensées, pleines d’un supposé mouvement interne et surtout, malgré tout du très sérieux Christ barbu et beau qui apparaît, destiné à se dissiper et à disparaître par manque de permanence, de présence, de soutien (le Christ est devenu une espèce de guerrier de profil et décoiffé, classiquement joyeux, riant sans raison, comme Stefano Phénicien idiot sur la plage). Mais le noir, la nuit, embryonnaire, féroce, innuptiale, tragique, oedipienne ou calderonienne (de Calderon de la Barca - écrivain, dramaturge espagnol - auteur de "La vie est un songe", dont Sigismond est un des personnages) de Sigismond-Job, fier et foin sur sa litière dans la tour de l’injustice, cette nuit est au contraire ambiguë et gogolienne pour âmes mortes. C’est un songe (et dès lors, plus de nuit, victoire sur l’obscurité) dans un lieu incertain entre l’Italie et la vielle Russie (Tula, ou mieux Orel-Oriol). Moi, j’habite une fameuse pâtisserie de la petite ville qui a des pièces supérieures peu importantes, mais toutes avec des parquets de bois très lumineux et surtout (lieu central de l’action) un long escalier de bois clair et parfaitement ciré, qui conduit, en se courbant en haut et en bas, à un énorme salon de pâtisserie dont la vitrine d’entrée sur la rue à l’extrême coin opposé à l’escalier qui conduit aux étages. Dans ce salon de pâtisserie, tenu par de braves gens, dont je ne sais s’ils sont Russes ou Italiens de province, convaincus de devoir faire quelque chose d’artistique ou de moderne ( peut-être sont-ils de Cuneo), vit un Anglais ou un Écossais, homme de mer avec une odeur de salure ou d’huîtres et d’algues, qui veut m’emmener avec lui, mais la chose est toujours renvoyée pour des inconvénients négligeables qui se déroulent toujours sur les marchepieds du train soufflant et sifflant en lançant de la vapeur joyeuse à la gare d’Orel-Oriol. L'Anglais fume tout le temps. Il y a aussi une modèle soviétique (du genre de la femme de Sportelli Sdenzka) qui raconte une histoire sans sens de deux timbres-poste dans un petit village dans le brouillard des mers du Nord. Un des deux timbres, où elle pressait sa gracieuse langue [en se couvrant] la bouche selon les règles classiques, n’était pas encore approuvé par la bureaucratie ; l’autre, oblitéré, avait une histoire : qu’elle, sortie de la salle d’essayage et de couture pour poser pour le dessin du timbre, s’était rendue compte qu’on ne lui avait pas dit ce qu’elle devait faire devant les dessinateurs et les photographes du timbre ; avec un prétexte, elle avait pris un taxi pour aller se concerter chez elle avec sa sœur et ses familiers. Une demoiselle élégante avait demandé de monter dans son taxi ; elle lui avait conseillé de remplacer ses escarpins aux très hauts talons et semelles, qu’elle portait par des bottes plus normales. Mais elle avait oublié de lui expliquer qu’elle aurait dû ouvrir la bouche comme pour crier  vivat ! car il s’agissait du lancement d’un navire. Et ainsi elle avait posé avec la bouche fermée et le timbre avait été imprimé avec cet inconvénient imprévu. Cependant, on préparait un film italo-franco-soviétique pour l’inauguration et le lancement duquel il y aurait une conférence de presse des plus importantes dans la pâtisserie dont j’étais l’hôte. La conférence aurait dû être présidée par un Amidei Volonté, avec un grand dîner, très importante aussi comme protestation politico-culturelle. Il y avait eu une répétition générale dans la pâtisserie, excellente, avec de très bonnes pâtisseries, une foule très élégante, joyeuse. Le pavement était cependant recouvert de travaux de rénovation inachevés. Il s’agissait de travaux d’encastrements illustrés, en divers bois, qui devaient en remplacer d’autres plus anciens et en mauvais état, faits par des ébénistes et des artistes experts et très habiles ; on voulait à travers eux retrouver un fil populaire italo-anglo-soviétique, avec des carreaux et des marqueteries modernes. Vient le jour de l’inauguration attendue. Je descends par le grand escalier ciré, mais en bas, il y a peu de gens en désordre. Au fond, du côté de la porte d’entrée, quelques-uns qui protestent et s’émerveillent. De mon côté, où on devrait distribuer les pâtisseries, il y a seulement un monsieur arrivé depuis une heure pour donner du pain noir spécial à son chien et la manne, avec lui et son chien dedans, et fermée par des chaînettes. Au milieu, il y a Amidei-Volonté avec deux ou trois compagnons assis avec des gimblettes, un gros de dos (Orson Welles) qui pressentent et qui comprennent qu’on ne pourra pas faire la conférence de presse, que tout est compromis, que tout est perdu, mais peut-être… Le boycott, la protestation, la dérision, les rires sont nés des travaux de marqueterie et de haute ébénisterie, dans le goût des chasseurs de Cuneo, qui exécutés superbement sont considérés, par des compétences et des membres d’Italia Nostra, comme un intolérable scandale qui doit être puni et bafoué. Ca me dérange pour les patrons de la pâtisserie, déçus, qui ne comprennent pas du tout la tragédie (du reste, les nouvelles marqueteries bien éclairées ne me semblent pas pires que les anciennes). Ils me demandent mon avis (avec l’air habituel de le savoir déjà). Tandis que je suis sur le point de les contredire, ils me montrent en dehors du local, sur le pavement, sur la porte de l’ancienne église, dans tous les environs, à perte de vue dans la ville, partout des marqueteries de la même main et de la même nature : des chapons dans des plats, des coqs qui font cocorico, des chasseurs assis à table avec des petites paysannes et des fusils appuyés à la commode. La chose devient sérieuse, sans remède ni défense possible pour les pauvres pâtissiers si zélés. Pendant ce temps, les cinéastes restent seuls dans la salle à manger marquetée en attendant d’en haut on ne sait quel secours impossible. Il est 3 h ½ . Pour la première fois, j’ai dormi, je suis frais. Teresina me parle de la Callas et de Pasolini.

Je parle ainsi en piémontais avec Lucia. L’ordre de la clinique, comme celui de la prison ou de la caserne ou de tous les Ordres, est extraordinairement [dur]. Mais ce qui reste est cette grande boucle de bois marquetée bien astiquée comme un miroir par laquelle se termine en haut l’escalier en colimaçon en bois brillant, et la boucle opposée en bas, et la longue colonne de bois nette et propre qui les unit, et en fait l’axe de l’histoire, la prospective de l’affaire qui laisse incertains et déçus les metteurs en scène et les opérateurs, le public, le chien qui veut du pain noir, le monsieur, le mannequin modèle soviétique, le pêcheur noble avec des moustaches rouge anglais au pied marin toujours sur le marchepied du train à la gare d’Orel, et les pauvres inconscients, déconsidérés, empressés, débonnaires, ignorants, innocents pâtissiers, une famille qui croit bien faire et ruine tout en suscitant le scandale parmi toutes les belles âmes qui croient bien faire, et sauver leur âme et leur bon goût en combattant pour des choses inexistantes contre les marqueteries de chasseurs et leur décalquage à mèche.

A mèche est aussi la boucle qui reste seule dans la pâtisserie déserte dans la demi-clarté du soir.

Ainsi continue le Cahier Quadrillé

comme cette boucle dans la solitude

dans une Rome parmi des bandes d’oiseaux

âmes mortes en hésitation

entre l’ailleurs le hasard l’évasion.

Mais le Quaderno a cancelli

voit hors de la prison

et cela d’une seule partie

de la cellule, la cellule de la cellule

la cellule, l’oiselle

qui s’ouvre la poitrine avec son bec

aveuglée par des manipulateurs

froids des pleurs et des lamentations

funèbres pour exorciser aussi bien les morts

que la réalité verte et vermillon.

Chaque parole est fille

d’une autre et mère à son tour

la boucle fait la fête

et les appelle toutes au rassemblement.

L’évêque d’Alba

s’appelait-il Garoviglia ?

non, c’était un nom plus court

c’était un bon partisan.



1 Ici : à cet endroit, dans cette chambre de la clinique San Domenico de Rome, où Carlo Levi sait qu'il va devoir rester enfermé – comme longtemps auparavant dans la prison de Turin, celle de Rome ou celle de Firenze, ou confiné, comme à Aliano.

2 En français dans le texte

3 poète visionnaire : le mot italien est vate, qui signifie poète prophétique ou visionnaire ; il est généralement utilisé pour désigner Dante – ou comme ici, quand on sent poindre l'ironie mordante, le Vate de Pescara, Gabriele D'Annunzio.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Canzone léviane
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 6 décembre 2008

D'accord, j'admets qu'on puisse être en retard, mais à ce point... Qu'est-ce qu'il me fiche encore, cet âne-là ? Sans doute a-t-il rencontré une ânesse, peut-être même se nomme-t-elle Nanesse, allez savoir dans ce noir d'hiver. Et puis serait-il à dix mètres que je ne le verrais pas encore... A-t-on idée d'avoir le poil noir à ce point ? Mais, mais... On dirait que j'entends un pas, un pas à quatre temps, un peu saccadé, un peu pressé, dirait-on. Ce doit être Lucien....

Lucien, est-ce toi qui arrive là ?



Qui veux-tu que ce soit d'autre ? Quel âne bâté aurait l'idée saugrenue de venir se geler dans le noir et se faire tremper comme dans un orage de mousson, je te le demande, quel âne autre que moi aurait cette lubie ?, dit Lucien l'âne en terminait sa course en s'arrêtant net aux pieds de l'arbre et de Mârco Valdo M.I.. Il faudrait être fou ou simplement idiot ou alors, être ton ami et encore, un ami sans réserve, sans réticence aucune... bref, il n'y a que moi qui corresponde à cette description. Et puis, a-t-on déjà rencontré d'autres ânes ici ? Ou alors, tu me caches des choses... C'est vrai ça, comment pouvais-tu te poser pareille question ? Quel autre âne ? Y aurait-il d'autres ânes dans tes connaissances ?



Ohlàlà, quelle question... dit Mârco Valdo M.I. en riant. Des ânes, j'en rencontre des flottes entières. Mais ce sont des bipèdes.



Arrête de faire de l'humour, je le sais bien que tu rencontres des escadrilles entières d'ânes bipèdes... D'ailleurs, je ne suis pas venu ici pour discuter du sexe des ânes et des intimes rencontres que j'aurais pu avoir aujourd'hui avec une ânesse ou une autre ou même avec plusieurs, séparément ou en groupe.



C'est peut-être pourtant ça qui explique ton retard...



peut-être, peut-être... et même certainement. Mais tu crois que l'on peut laisser en plan une ânesse et si comme tu l'insinuais, il y en avait plusieurs, imagine... Abandon de poste dans un moment crucial... peux-tu imaginer les récriminations et les ennuis que j'aurais si je pratiquais ainsi... Non, non, c'est impossible. Admettons que c'est là la raison et passons au point suivant. Bref, quelle est l'histoire du jour... Est-ce la suite d'un de tes feuilletons à épisodes?

J'aimerais bien mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I., mais je manque un peu d'éléments pour l'instant et j'ai la tête ailleurs. Alors, si tu le veux bien, je vais te faire une surprise. Tu te souviens que les autres semaines, je veux dire les semaines précédents, j'avais souvent été en retard, moi aussi.



Oh, oh, tu le reconnais, voilà qui est fameux, dit Lucien l'âne en trépidant de plaisir et puis, ça réchauffe.



Laisse-moi terminer mes phrases plutôt que de sauter comme un cabri. Donc, je disais que les semaines précédentes, j'avais été en retard en ce qui concerne les canzones du dimanche. Ce qui, à juste titre, te désolais.



Enfin, pas trop, car tu te rattrapais la plupart du temps, dit l'âne Lucien. Et alors ?



Et bien, je vais cette fois être en avance. Ce ne sera pas un épisode, mais des canzones. Deux oui trois canzones que je trouve particulièrement intéressantes et que j'ai envie de te faire connaître sans plus attendre.



Sans plus attendre. Mais alors, dit Lucien l'âne, mon cher Mârco Valdo M.I., commence tout de suite.



La première, tu vois bien mon cher Lucien que je commence tout de suite, dit Mârco Valdo M.I., la première s'intitule Mer Noire. Ce n'est pas comme on pourrait le penser en ces temps de tourisme échevelé, ni comme tu pourrais le faire toi qui vécut en Grèce, en Asie mineure et encore seul le Grand Âne sait où... à ce propos, j'ai toujours beaucoup aimé cet intraduisible jeu de mots en anglais : Who knows ? (Qui sait ?), Only Big Nose knows. Pas si intraduisible que ça, d'ailleurs, car par exemple, appliqué aux ânes, cela pourrait donner : Qui sait ? Seul le Grand Âne sait. Évidemment, on n'a pas la même allitération... Mais enfin, que ce soit un âne, c'est tout ce qui importe.



Ah, ah, fait Lucien l'âne, elle est bien bonne. Mais tu sais, nous les ânes nous avons aussi un très grand nez...et il remue la tête de façon significative.



Oui, oui, mais tout celà nous éloigne de la Mer Noire, dont je te disais qu'elle n'était pas vraiment une chanson à relents touristiques... Par contre, elle d'un grand poète, un grand chantauteur italien du temps présent. Et c'est une superbe chanson, de très haute poésie. Je te laisserai découvrir ce dont il s'agit, comme j'ai bien dû le découvrir moi-même. La seconde chanson a un titre nettement plus explicite, enfin pour peu qu'on se souvienne de certaines choses et qu'on n'ait pas trempe son éponge de cerveau dans un bain de révisionnisme. C'est une texte très court, mais d'une grande puissance. Elle s'intitule Arbeit macht frei. Le travail rend libre.



Tu te fous de moi, dit Lucien l'âne. Le travail rend libre... Elle est bien bonne celle-là. Nous les ânes, on peut te dire que le travail rend esclave et uniquement esclave, que le travail n'existe que parce qu'il est obligatoire, que nous, les ânes, mais on est des ânes, que des ânes, on déteste ça. Comme d'ailleurs l'établit notre réputation millénaire, nous résistons du mieux que nous pouvons. C'est qu'il faut nous battre pour qu'on consente à travailler et encore, de mauvais gré; qu'on nous aveugle pour nous forcer à travailler, qu'on nous affame... Ah, si nous étions des humains, on ne nous aurait pas comme ça. Ni carotte, ni bâton, ne seraient tolérés. Ânes peut-être, mais pas cons. Cela dit, notre réputation millénaire établit également notre courage, notre force, notre résistance à la fatigue, notre audace dans les endroits les plus périlleux... Nous passons avec nos charges, là où la main de l'homme n'a jamais mis le pied. C'est pas qu'on refuse notre part du boulot. On participe volontiers à l'effort commun, même au-delà de la moyenne, mais pas si nous sentons qu'on veut nous exploiter. Là, on se cabre.



Ne t'emballe pas, Lucien mon ami, tu verras que la canzone va tout-à-fait dans ton sens. Ah, si les humains pouvaient parfois être des ânes... Note qu'ils le deviendront peut-être...




Photo G.L.

 



MER NOIRE


Chanson italienne – Mare nero – Alessio Lega – 2004

Version française – Mer noire – Marco Valdo M.I. – 2008


Nous sommes la mer noire qui est calme le jour,

se meut lentement, cache dans les fonds

sa propre dépouille, entonne en un froissement léger

un chant qui lui vient du bout du monde.

Et apporte de loin un parfum d'espérance,

envahit ta chambre et te rend étrange

te fais paraître étranger au troupeau des moutons

conduits chez le tueur au son des millions.

Nous sommes la mer noire qui protégée de nuit

par l'obscurité, se lève en vagues, se jette sur la rive

et se retire, s'enroule dans son lit

pour assaillir la digue d'une force encore plus vive.

Nous avons des voiles noires pour nous pousser sur la mer,

mais ce ne sont pas des drapeaux, ne vous y trompez pas !

Nous sommes la liberté, ce qui fait le plus peur,

suspendus au centre exact entre la conscience et la nature.


Nous sommes les anarchistes ! Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes la mer noire, la force ténébreuse

répandue sur les plages ouvertes du système,

Notre sang infecte empoisonne l'embouchure

et la main du bourreau quand elle frappe tremble.

Car il n'y a pas moyen de nous arracher notre vie

Chaque jour volée, chaque soir retrouvée

Car il n'y a pas de peur qui puisse contenir

le temps que chaque jour nous réussissons à libérer.

Nous sommes la mer noire aux eaux salées et sales.

Nous déposons les doutes dans le ventre de toute foi,

nous avons plein de madones, toutes plutôt sales,

et chacun de nous est un dieu qu'on touche et qu'on voit.

Et nos chargeurs sont des rosaires

qu'on égrène amers dans le ventre de ces messieurs.

Nous sommes la peur de la classe la plus prospère,

Nous sommes le nœud de la corde qui les pend.


Nous sommes les anarchistes ! Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !


Nous sommes la mer noir, la dynamite allumée

dans ce calme plat, la mèche qui se consume.

Travaillez tranquilles, allez faire vos courses !

Sur vos autostrades, ensevelis dans la brume.”

Sur la route que vous faites, en vitesse pour consommer

ce n'est plus du brouillard, mais de la fumée qu'un été vous trouverez

Couillons comme vous êtes, ouvrez votre cerveau

Ne ratez pas encore la dernière sonnerie.

Nous sommes la mer noir qui un jour vous a balayés

Elle vous a trouvés esclaves, elle vous a montré la sortie,

Nous avons cru que trop fatigués de vos nombreuses

années à la chaîne, vous réclamiez la vie.

Mais en échange de la permission de rentrer dans le troupeau,

vous nous revendez souvent au pouvoir et à la loi

car c'est la liberté qui fait le plus peur...

Suspendus au centre exact entre la violence et la culture.

Nous sommes les anarchistes ! Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !


Nous sommes la mer noire, deuil et désespoir

d'un passé triste, d'un futur incertain

et d'un monde conçu en manière de prison

piège qui mord celui qui sort à découvert.

On nous fait ressentir des gaspillages, fatigués aussi de crier,

la mer empoisonnée, enfermés dans les abris

planqués, fous, fols de trop d'amour

avec un suaire gris étendu sur notre douleur...

mais nous sommes la mer noire, les oranges d'Espagne,

acide, sucre et miel, le vin de la terre,

ivres de vie, de ville en campagne,

Nous trouvons de nouveaux camarades pour faire la guerre à la guerre.

En plus d'”Addio Lugano”(1), nous chantons la mémoire

Mais nous occupons l'histoire, où nous sommes nous restons

où nous ne sommes pas, nous irons, nous irons pour de vrai

car nous sommes comme la mer, nous sommes une mer noire !


Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !




Pietro Gori


  1. Chanson de Pietro Gori, anarchiste italien, écrite en prison en 1894. Chanson sur les anarchistes italiens, exilés en Suisse puis expulsés (Gori était l'un des expulsés). Depuis lors, cette chanson est une des chansons du répertoire des anarchistes italiens.









ARBEIT MACHT FREI. : LE TRAVAIL REND LIBRE.





Chanson italienne - Arbeit macht frei – Frankenstein – Fariselli – 1973

Version française – Arbeit macht frei – Marco Valdo M.I. – 2008



On ne pouvait être plus clair.

Arbeit macht frei figure à l'entrée du camp de Dachau, où cette devise en fer forgé avait été fièrement installée par les nazis. Ceci indique une fois pour toute la signification réelle du travail dans une société où il est permis d'exploiter l'autre et les autres à des fins mercantiles. Arbeit macht frei : c'est le véritable fondement du libéralisme : le travail (celui des autres évidemment... et en tous cas, principalement) ainsi conçu.

Arbeit macht frei : c'est le fondement de toutes les politiques de l'emploi, du plein emploi et autres fadaises libérales. C'est le fondement de l'escroquerie gigantesque qu'on appelle : le salariat.

Mais de fait, le travail des uns rend libre ceux qui l'exploitent. En ce sens, c'est une vérité éclatante. Le travail des pauvres rend riche les riches; leur offre une liberté dont, par ailleurs, il est rare qu'ils usent avec qualité.

Arbeit macht frei : c'est précisément l'enjeu-même de la guerre de cent mille ans, cette guerre insensée que les riches mènent obstinément contre les pauvres.

Il va de soi que l'artiste, le poète, l'écrivain, le musicien, le chanteur, le danseur ... ne travaillent pas. Les artistes (les vrais – on ne parle pas ici de ceux qui se vendent) ne travaillent pas. De fait, ils créent et de fait, même pauvres, eux, sont libres.

Pour couper court au délire libéral et (faussement) moralisateur qui prétend à la sanctification du travail, il faut mettre en lumière toute la fausseté de celui qui prétend que le travail ennoblit l'homme, la femme... C'est évidemment absolument faux. Le travail – tel que nous le connaissons dans cette société d'exploitation et à cause de cette exploitation, est dégradant, indigne d'un être humain et il faut dire cela bien haut.



Que l'on comprenne bien une fois pour toutes également que ce qui est gênant dans le travail, ce n'est pas l'effort qu'il représente, l'intelligence qu'il sollicite, la volonté qu'il met en œuvre... toutes qualités éminemment appréciables, et que personnellement, j'apprécie énormément; ce qui est gênant dans le travail, c'est que l'opérateur, le travailleur doit se vendre, doit vendre son temps, sa force, la disponibilité de son corps et de son esprit à quelqu'un, personne ou société, qui en tire profit, qui en profite, qui en jouit et cela au travers d'un système coercitif, d'un chantage permanent. Ce même chantage qui est la base de la société de travail obligatoire (S.T.O.) dans laquelle on nous force à vivre (la seule sortie étant le suicide...).

En fait, comment appelle-t-on celui qui tire profit de la disponibilité du corps d'une femme par la coercition, la force, le chantage...?

Et, on fera remarquer que celui qui fait cela – proxénète, maquereau..., tout en étant une immense ordure, est un gagne-petit à côté de ceux qui se constituent des fortunes sur le dos des travailleurs.

Il n'y a aucun argument qui justifie l'exploitation. Jamais.

Par contre, dans une société commune, où l'ensemble de l'effort nécessaire pour faire vivre la communauté est partagé, où chacun apporte en quelque sorte sa pierre à l'édifice, porte sa part de la charge commune, le travail aurait une autre signification et dans cette mesure deviendrait une activité honorable. Il faut bien le dire et le répéter : ce n'est malheureusement pas le cas dans le système actuel.

Ainsi parlait Marco Valdo M.I.









Dans tes misères

Tu reconnaîtras

la signification

d'un arbeit macht frei.

Pénible économie

quotidienne humilité

te poussent toujours

vers l'arbeit macht frei.


Conscience

chaque fois plus

te fera connaître

ce qu'est arbeit macht frei.

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Conversation avec l'âne
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 3 décembre 2008
 

Mon bon Lucien, comme je suis content que tu sois déjà là, car avec ce temps exécrable, je n'aurais pas aimé devoir attendre dans ce crachin hivernal et dans cette nuit qui est vraiment trop sombre à mon goût. Mais voilà, tu es là et c'est déjà un soulagement. D'ailleurs, j'ai bien l'intention de ne pas la faire trop longue, si tu le veux bien.


Moi aussi, je suis bien content de te voir, mon cher Mârco Valdo M.I., et je ne le cache pas, pourquoi le cacherais-je, moi aussi, j'aimerais bien ne pas la faire trop longue. Je me sens déjà tout prêt à m'éclipser et si je ne savais par avance l'intérêt de tes récits ou de tes canzones et le plaisir que personnellement, j'en retire et bien entendu, si tu n'étais pas un ami si cher, presque un siamois, je m'en irais tout de suite et sans hésiter. Mais je suis curieux, curieux, aussi curieux qu'une pie, aussi têtument curieux qu'un âne. Oui, oui, je sais, j'ai vu ton regard scintiller, je sais bien que l'adverbe têtument n'existe pas dans les dictionnaires et alors, est-ce une raison pour que je ne l'emploie pas ? Tu imagines bien que pour un âne lui enlever un tel adverbe, c'est de la discrimination. J'en ai besoin moi de mon têtument. Je dirais même j'en ai têtument besoin. Je ne suis d'ailleurs pas tenu par le fait que personne auparavant n'a eu l'idée de l'utiliser... Il était là potentiellement, il était tout prêt à l'emploi, mais en kit... Je n'ai eu qu'à rassembler les morceaux selon les règles et voilà, hop, le tour est joué. En quoi têtument serait, pour moi par exemple, qui suis un âne, serait moins utile ou intelligent qu'ingénument par exemple ou grotesquement ou tristement – pour moi qui ne suis jamais triste, mais qui suis fort souvent têtu ?


Lucien mon ami de tous les jours, mon copain quotidien ( j'ai envie de faire une prière : donnez-nous notre copain quotidien...) , dit Mârco Valdo M.I., laisse-moi te féliciter pour la façon acharnée et obstinée avec laquelle tu défends ton droit à user de cet adverbe têtument. Je pense que ta réaction est saine et qu'il faut aller résolument dans ce sens. La langue française souffre de ce resserrement qu'on impose à sa capacité créatrice. Je les entends encore : ce mot n'est pas au dictionnaire. Et alors ? Si je l'utilise et que tu le comprends, il entre dans la langue. Bien sûr, il vaut mieux tenter de se rapprocher de l'usage... Mais c'est précisément le cas avec têtument. C'est un adverbe qui ressemble en tous points à un adverbe; et tant pis, s'il n'a pas encore été recensé dans les dictionnaires. Comme ténument, qui serait bien pratique lui aussi. Regarde le beau message d'amour que tu pourrait adresser à ta belle : je t'aime têtument, je te le susurre ténument. C'est juste question de l'employer deux ou trois fois et puis après, ça roule. Enfin, bref, n'hésitons plus, nourrissons la langue française.


Je crois bien, dit l'âne Lucien en approuvant énergiquement de la tête et des deux oreilles qui suivent le mouvement à contretemps. Je crois bien aussi que c'est comme ça que les mots arrivent dans la langue commune; par l'usage qu'on en fait. Mais il faut toujours quand même qu'il y ait une première fois, que quelqu'un s'y décide.


C'est bien comme ça que les mots sont entrés dans la langue. Par la bouche des gens. Les mots entrent dans la langue en sortant de la bouche des gens pour entrer dans leurs oreilles.  Dans les oreilles...  Les mots dans les oreilles, pas la langue...


J'aime autant ça, dit l'âne en faisant un sourire.


Et, dit Mârco Valdo M.I., dans le passé, avant l'arrivée massive des dictionnaires et de cette manière de vouloir tout canaliser, les gens utilisaient les mots comme ils venaient. Avec souvent des variantes et des déformations; la langue était une forêt de mots, giboyeuse à souhait. On trouvait des mots partout, dans les clairières, au détour d'un sentier et même dans les villages, dans les bourgs, dans les villes,  à tous les coins de rue, sur toutes les places... Ils sautaient de l'un à l'autre sans aucune gêne et ils se vêtaient selon la saison, le lieu, les gens, l'accent... Que sais-je, selon mille circonstances ? Je vais te dire, Lucien mon ami, une de mes constatations, qui est d'ailleurs facilement vérifiable. Tu sais que j'ai comme activité de traduire de l'italien en français. Cette pratique m'amène à fréquenter toutes sortes de dictionnaires et dans les deux langues. Et bien, la simple présentation d'un mot au dictionnaire t'apprend énormément sur la façon dont les langues fonctionnent et sur leur aptitude à la métamorphose. Je prends au hasard un mot de saison, un mot relativement simple, dans l'acception première et simple du fruit: en français, châtaigne, fruit du châtaignier et pas de variante possible. En italien : castagna ... castagnàccia (pegg.); castagnetta (dim.), castagnola, castagnuola (dim.), castagnuzza. (dim). Et c'est un exemple simple. Le même exercice avec chien, l'animal : en français, chien. Aucun dérivé – sauf chienne. En italien : cane – cagna pour la chienne et une foultitude de dérivés : cagnaccio, cagnazzo (pegg.), cagnettàccio(dim), cagnettino (dim), cagnetto (dim), cagninno (dim), cagnoletto (dim), cagnolinétto (dim), cagnolino, cagnolo, cagnuolo, cagnolone (dim), cagnòne (accr), cagnòtto (dim), cagnuccio, cagnuzzo (dim), cagnucciolo, canino (dim), canone (accr). Et rien n'empêche d'en créer d'autres... Cela me semble être fort à l'avantage de la langue; elle s'étend, se renouvelle et ces dim, accr ou pegg, qui veulent dire dim. :  diminutif, accr... (oups, pas de mot français, mais si : ouf,) augmentatif ou pegg. : péjoratif. Tout cela à partir d'un même mot de départ.

Si tu suis bien : chien , dim. petit chien (pas nécessairement chiot); accr. : grand chien (évidemment, on peut avoir d'autres mots pour le dire, mais pas de la même racine, par exemple : molosse), pegg. : mauvais chien, sale chien...


Bon,bon, ça va, j'ai compris, mon cher Mârco Valdo M.I., mais comment régler ça, comment amener la langue française à cette souplesse ? On en parlera une autre fois si tu le veux bien, car j'ai hâte de connaître ce que tu m'as préparé pour aujourd'hui.


Et bien, Lucien, j'espère que cela va te plaire, ce sont deux chansons. Une chanson italienne d'Alessio Lega, intitulée Étranger, elle se passe dans un port, dans une ville portuaire, elle parle de la position étrange de l'étranger; sans doute seras-tu fort sensible à cette chanson que j'appellerais « chanson réflexive », une chanson qui philosophe... Oh, je sais le mot philosophe fait peur, le fait de philosopher est méconsidéré... Il est vrai qu'on a enfermé la philosophie dans un bocal universitaire et qu'on tente d'en faire une sorte de science... Bref, elle est devenue un monde réservé à des experts. N'empêche, nous ne parlons pas de la même chose, de la même philosophie. Je pense plutôt la philosophie, comme un discours sur le monde, un commentaire en voix off sur le fil des jours... Un défilé de pensées, de réflexions... Une façon de réfléchir le monde, de réfléchir sa vie, la vie, le temps...

Quant à la deuxième chanson, elle est un peu du même ordre, celui de la pensée, de la réflexion, mais elle est plus engagée directement, elle porte une pensée politique, une certaine conception du monde et elle entend bien défendre sa position : celle de la laïcité comme condition première, dernière et fondamentale de la vie en société, d'une vie libre en société. Elle s'intitule : Sans crucifix, sans religion. Je l'ai écrite aujourd'hui à partir d'un article qui avait été publié en Italie, il y a quelques jours, le 28 novembre dernier. Enfin, je te laisse les apprécier et les commentaires qui les accompagnent.



ÉTRANGER



Chanson italienne – Straniero – Alessio Lega – 1999

Version française – ÉTRANGER – Marco Valdo M.I. – 2008



Cette chanson n'est pas seulement la chanson de l'extranéité au sens le plus large du terme. Ce n'est pas seulement la chanson d'une dure guerre... Ce n'est pas seulement la chanson qui ravive dans la pensée un Étranger, un qu'Alessio devait bien connaître, dont on pouvait prévoir que le jour de son exécution tant de gens l'accueillissent avec des cris de haine. C'est aussi la chanson de tous les étrangers que nous sommes, où que nous vivions. C'est la chanson de celui pour qui, être étranger peut être un mode et un motif de survie; pour qui, si parler la langue de la société est uniformisation et homologation à l'idiosyncrasie (forma mentis sociétale, la pensée unique) actuelle, il vaut mieux se sentir étranger. Mais je ne veux pas aller au-delà, car cette chanson parle d'elle-même.... Et à mon avis, c'est non seulement le chef d'œuvre absolu d'Alessio Lega, mais aussi une des dix ou quinze chansons les plus importantes de tous les temps en langue italienne. Probablement la moins connue, mais le temps saura lui rendre justice. [R.V.]



C'est étrange. Cette sensation d'étrangeté, ce sentiment d'extranéité... Qui donc la ressent ainsi ? Celui qui est venu d'ailleurs, celui qui est venu de loin, celui qui a quitté un ailleurs pour venir dans un ici – ville, village, pays, peu importe. Il s'est déporté... ou on l'a déporté, de gré ou de force... Mais la sensation est là. L'émigration engendre la nostalgie, tout le monde (ou presque) le sait.

Mais, il y a une autre dimension à l'étrangeté du monde et elle est bien plus difficile à comprendre. Et allez savoir qui la ressent, qui l'a ressentie... Les errances quotidiennes à l'intérieur-même du chez soi, dans le pays d'où on est (censément). Le pays d'où l'on est (censément) est subitement un ailleurs, on devient soi-même un étranger dans sa propre rue, dans sa propre maison et pour un peu, si on se laisse emporter, un étranger à soi-même.

L'émigré, l'immigré – dans un certain sens – a bien de la chance. Il emporte en son cœur, dans sa pensée, cet ailleurs, ce lieu de l'origine qui l'aide à supporter les jours et les miroirs. Sa nostalgie est féconde.

Mais pour celui qui – comme Marco Valdo M.I. lui-même – se sent émigré dans sa ville quotidienne, exilé chez soi, à vie – car il n'y a pas d'ailleurs qu'il puisse garnir de nostalgie, il est sans recours possible étranger à vie dans sa propre vie – sauf à rompre avec le carcan de la société, à briser le moule de la bonne société, à revendiquer d'être chez lui aussi, mais pas chez eux. Il n'y a pas une société multiple – comme on tente de le faire accroire, il y a de multiples sociétés qui se superposent, qui partagent (mal) le même territoire.

Nous sommes comme les Indiens, comme les Peaux-Rouges, comme les Amérindiens, comme les Noirs africains... Comme ils ont repoussé les Indiens dans les réserves... Nous vivons dans des réserves indiennes, perdues au milieu de leur société, comme des camps où l'on repousse ceux qui ne sont pas comme il faut. La mauvaise herbe dont parlait Georges Brassens.

Quand on naît pauvre, on n'est jamais comme il faut.

Rien ne nous empêche de reconquérir un jour notre territoire, notre terre. C'est le sens-même de la guerre de cent mille ans.

Ainsi parlait Marco Valdo M.I.



Photo G.L.



 

... Et d'une rive à l'autre, je parcourus cette mer.

Quand j'arrivai à l'accostage, je descendis à ce nouveau port

Je traînais ma vie, pour arriver qui sait

Qui sait pour repartir ou ne pas me sentir mort...


Je suis venu dans cette ville

Comme un étranger qui ne sait pas

Comme une insulte au ciel noir

Dans cette pluie hostile

Le style sombre de l'âge

et la pitié pour ces gens

Dans tout ce vide, le vent

qui bat mon chemin

Et je m'en irai, me disais-je,

De nuit, comme un étranger

Je m'en irai vraiment, je ne dois

rien à personne, je m'en irai léger...


De trottoir en trottoir, puis mon rêve se dissout

Il faut pourtant lâcher au fond une ancre d'appui

Pourtant je veille inquiet encore et je trace sur cet étang

Un point de fuite qui ne soit ni famille, ni femme ou fils.

Et je vis ainsi dans cette ville

Comme un étranger

qui ne parle pas

la langue de la société

(le ver dans la perle)

Je suis étranger à ma rue

Je me sens inconnu même des miroirs

De mes vieux amis, chez moi,

De ce que je regarde ou touche.

J'ai des fleurs sèches sur mon balcon

Et la pension comme objectif

Je lève le regard à chaque gare

Déjà certain de mon retard.


De la vie à la mort, c'est seulement l'histoire d'une grotesque absence

D'une soif d'air frais et neuf et d'une faim de vacances

Ainsi je cherche parfois autour qui du regard laisse transparaître

Sur le plomb gris de chaque jour la volonté de partir.


Nous sommes étrangers à cette ville

Nous sommes étrangers à cette terre

À cette infâme et dure guerre

À la lâcheté et à la torpeur

Prenons le large vers ailleurs

Où on n'ensevelit pas les songes

Où on n'avale pas de la haine

Et on arrive à détester ses propres besoins...

Ô mort, vieux capitaine

Levons l'ancre, allons-nous en

de cette vie morte

Enfer ou ciel, peu importe

Je partirai comme un étranger

Sans plus rien à espérer

Entre quatre planches et dix clous

Il y a cette odeur de mer...

Entre quatre planches et dix clous

Il y a cette odeur de mer... Ciao.


 

 

Photo G.L.

 

 



SANS CRUCIFIX, SANS RELIGION

Chanson française de Marco Valdo M.I. - 2008


Tout est parti d'un article paru dans Micro-Mega – Micro-Mega online – Stato laico e crocifissi de Michele Martelli. (http://temi.repubblica.it/micromega-online/stato-laico-e-crocifissi/) qui relatait un jugement du juge Alejandre Valentin Sastre de Valladolid en Espagne. C'était là un excellent article, très stimulant et par ailleurs, il avait l'avantage de remettre certaines pendules à l'heure. Alors pour qu'on en garde la mémoire, car une chanson est plus diffuse, moins événementielle qu'un article de presse, Marco Valdo M.I. en a fait une de ses canzones, qu'en bonne logique, il dédie au juge Sastre de Valladolid (Espagne).



 

 

Photo G.L.


 


Dans le Nord de l'Espagne, à Valladolid

le juge Alejandre Valentin Sastre, l'affaire est curieuse

A ordonné le retrait des crucifix

et autres babioles religieuses

de l'école publique.

La fin du monde pour les catholiques.

On cria à la trahison, on menaça de l'enfer

On déclencha la guerre

Contre le laïc, contre la Bête Noire.

Mais le Seigneur s'en foutait comme de son ciboire

Il n'envoya ni céleste foudre, ni tonnerre,

ni anges ailés, ni trompettes de guerre,

Ni séraphins armés, ni épées flamboyantes.

Le Seigneur comme Achille restait sous sa tente.

À déclencher la guerre sainte, la croisade,

À pousser des cris et des rodomontades,

Ce furent des prélats gros et gras,

De saints hommes de foi,

Tout de pourpre et de rouge vêtus

Par une troupe compacte défendus,

Christophobie, amnésie, destruction,

nécrose religieuse, infernale révolution

Tonnaient évêchés et Vatican,

Criaient curés et pratiquants.

L'Europe se meurt, l'Europe est morte

Et que le diable l'emporte.


Mais enfin, un instant,

L'Europe n'est pas le Vatican

Le crucifix, c'est pour les chrétiens

Pour eux seuls, pas pour les citoyens.

L'archevêque en a menti

pas besoin d'autorisation pour croire au Paradis

Pour s'extasier en Jésus-Christ

Croyez, priez, faites ce que vous voulez

La religion croît en liberté

On a le droit d'être catholique

D'enseigner la religion

De montrer ses saints en toutes les saisons

Mais en dehors des lieux publics

C'est pure logique.

Chacun dans son église et

Dieu lui-même sera bien gardé.


 

 

Photo G.L.


Benoît l'a rappelé ainsi : seul le Pape est infaillible

Affirment les conciles, mais pas la Bible

Et Ratzinger l'a bien dit : « L'Église n'est pas démocratique

Elle est hiérarchique ». C'est imposant, c'est magnifique

Dans l'Église, l'Europe à ses racines,

elles ne sont pas venues de Chine.

Elles sont chrétiennes, le Christ était Juif, n'est-ce pas ?

La racine des racines est juive, voyez-vous ça.

Moïse venait d'Égypte, les Juifs de Mésopotamie.

Alors, à Bagdad, au Moyen-Orient serait notre patrie ?


Mais au milieu de toutes vos historiques prétentions,

Que faites-vous de notre ancêtre Cro-Magnon ?

Qui aux temps de la préhistoire,

Sans crucifix, sans religion,

Sans en faire toute une histoire

vivait déjà dans nos régions.








Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 1 décembre 2008

Alors quoi, Lucien, tu n'as rien à dire ? Tu es bien muet pour un âne, dit Mârco Valdo M.I. Est-ce encore cette histoire de nuit noire à quatre heures de l'après-midi qui te chagrine ? Imagine un instant que tu sois un âne égaré du côté du Pôle et laissons de côté, le froid qu'il peut y régner. Ce serait une nuit de quelques mois...



Brrr, j'en ai froid dans le dos d'une pareille nuit, dit Lucien l'âne en tremblant de tous ses membres (sauf un... mais évidemment, celui-là même que la morale et la décence m'interdisent de préciser davantage et sur lequel, il n'a pas de tatouage... On peut parfois le vérifier). Et puis quelle idée d'envoyer un âne parmi les élans, les caribous, les rennes et je ne sais quels autres ongulés. Que veux-tu que je leur raconte ? Et puis, est-ce que toi, mon bon Mârco Valdo M.I, tu m'accompagnerais ? Sinon, qu'irais-je faire là-bas ? Et, dis-moi, pendant ce temps-là, avec qui converserais-tu ? À qui lirais-tu tes histoires ?



Pour ce qui est de raconter des histoires, je te fais confiance, mon cher ami Lucien, tu n'as fait que ça depuis des centaines d'années. Là, je ne crains rien pour toi. Et ici, à qui je raconterais mes histoires...? Mais enfin, comme d'habitude, à toi mon cher ami. Il me suffirait de faire semblant que tu es là, de te raconter près de l'arbre, d'inventer des conversations... et voilà tout, le tour serait joué.



Somme toute, si je te comprends bien, mon ami Mârco Valdo M.I, tu me proposes d'aller évangéliser les Esquimaux avec tes histoires. La belle affaire. Il faudrait quand même me fournir en histoires en quantité suffisante...



Tu as parfaitement raison, dit Mârco Valdo M.I. Mais rassure-toi, c'est un problème connu et résolu depuis longtemps. Sais-tu, mais oui, tu le sais, comment osé-je poser pareille question; enfin, allons-y quand même, sais-tu comment on dit un livre en grec.. et s'il te plaît, n'hésite pas à franciser ta réponse...



On dit, on dit, en francisant, quelque chose comme : bible. Et puis quoi ? En quoi, cette idée de bible pourrait être la solution à mon problème – en plus d'être la solution à tous les autres. Car si j'ai bien compris, pour certains humains, c'est un livre de recettes. Comment faire ceci, comment réagir à cela, ce qu'il faut manger et comment le cuire... C'est bien ça, ce bible, non ?



Oui, oui, Lucien, tu as parfaitement raison, disons, en gros, dit Mârco Valdo M.I. Mais laisse-moi te corriger, on en dit pas le bible, comme cela devrait être, mais la bible. Ne me demande pas pourquoi, c'est ainsi, point. Comme pour tout ce qui concerne le « livre ». Tu remarqueras d'ailleurs qu'il y a des milliards d'autres livres, mais seul – celui-là – et d'autres du même tonneau, ont l'arrogance de se prendre pour les livres. Je pense que la seule raison qu'on pourrait invoquer en ce sens serait le nombre d'exemplaires qu'on a en tiré depuis des siècles... Mais j'ajoute aussi que la plus grande part est distribuée gratuitement. Tu me diras que c'est un bon placement et qu'on récupère bien plus ensuite. C'est vrai à voir la richesse des églises qui sont un des commerces les plus prospères que l'on connaisse. D'accord, je m'appelle Mârco Valdo M.I et ce n'est sans doute pas pour rien.



Comment ça, dit Lucien l'âne, mon ami Mârco Valdo M.I, qu'est-ce que ton nom a à voir avec cette histoire de marketing séculaire ?



Tout simplement ceci, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I, que le dénommé Valdo fut parmi ceux qui, il y a déjà bien longtemps, ont violemment et obstinément dénoncé cette pratique biblique. En somme, Valdo n'avait a priori rien contre ce livre-là et même, toujours a priori, il en pensait tellement du bien qu'il le fit traduire pour savoir ce qu'il y avait dedans. En faisant cela, il a déclenché une fameuse bagarre qui se poursuit encore aujourd'hui. Mais enfin, personnellement, je ne partage pas tout à fait tous les points de vue de cet ancêtre, sauf peut-être pour ce qui concerne ce qu'il pensait des richesses, des riches et de la nécessaire solidarité entre les hommes. C'est ça surtout qui lui valu les pires ennuis; à lui et à tous ceux qui l'ont suivi. On les a poursuivis jusqu'au plus profond des montagnes. Un vrai massacre.











D'accord, dit l'âne Lucien en dressant ses oreilles à la verticale, manière à lui de montrer qu'il insiste un peu sur ce qu'il veut dire, c'est très bien tout ça, mais moi, je suis venu pour écouter une histoire, pas pour que tu me dises n'importe quoi.


Allons, allons, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I, n'importe quoi, n'importe quoi, tu exagères. Je te parlais quand même d'un de mes ancêtres putatifs et de son comportement proprement héroïque. On finissait sur le bûcher pour ça et même pour moins que ça. D'ailleurs, on a été jusqu'à punir des ânes de pareille façon. Il y en a qui voyaient le diable partout, comme d'autres voient des terroristes et spécialement chez les ânes. Laisse-moi te signaler, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I, que l'âne est l'animal méphitique par excellence. Un pas de travers et hop, au bûcher ! On ne rigolait pas dans ces temps-là. On ne rigole d'ailleurs pas trop dans certains coins de la planète encore actuellement. Comme tu l'entends le délire n'a pas cessé de poursuivre certains hommes. Cela dit, je vais te raconter l'histoire.


Enfin, dit Lucien l'âne. J'allais commencer à m'impatienter. Et de quelle histoire s'agit-il ? Ne veux-tu pas, juste pour me faire plaisir, comme ça, en passant, revenir un peu à nos « Achtung Banditen ! », il y a déjà un petit temps que je les attends, ces princes charmants. Comme chantait je ne sais plus qui... depuis le temps, depuis le temps que je l'attends, mon prince charmant...


J'arrive, j'arrive mon aimée... chantait Bobby Lapointe et en duo encore, avec une charmante dame au nom enchanteur d'Anne Sylvestre. Voilà d'où vient ta chanson. Cela dit, tu as bien raison, je vais te raconter la suite des aventures de nos amis romains dans les bois et les montagnes... Comme à l'habitude, je commencerai part te rappeler la fin de la fois précédente.






Il ne se passa rien, nous continuâmes à parler, ils nous firent voir les photographies et les lettres de leurs chers lointains. Un d'eux me montra un rosaire qu'il avait en poche. « Je suis catholique », me dit-il, en cherchant à établir avec moi, Italien et probablement catholique, un courant de sympathie et de confiance.


( Suite au prochain épisode)





La retraite de l'ennemi commença inopinément un matin quand, le front de Cassino s'étant effondré et les Allemands s'étant retranchés sur Valmontone, la pression des Alliés fut telle que les nazis furent contraints à céder en laissant seulement quelques groupes d'arrière-garde aux points stratégiques les plus importants.

Nous vîmes ainsi arriver sur nos montagnes l'infanterie ennemie en déroute. Par groupes épars, armés de fusil, souvent sans bagages, et sans sacs, ils se retiraient précipitamment vers le Nord.

Leur déroute désordonnée avait commencé depuis quelques heures quand un paysan vînt nous appeler car les Allemands saccageaient sa ferme. Nous partîmes à huit, armés de fusils, de pistolets et de grenades. Parmi nous, il y avait trois Russes armés de leurs mitraillettes courtes. Ils avaient taillé le canon et la crosse de nos Berretas pour en faire de gros pistolets automatiques. Nous traversâmes en courant la campagne en direction de la ferme violée par l'ennemi. Quand nous l'atteignîmes, nous nous plaçâmes autour des bâtiments. Nous approchâmes prudemment, en rampant dans le blé haut, et nous nous mîmes en position sur l'aire d'une hauteur qui la surplombait. Les Allemands, en dessous, avaient dressé une table avec les rares choses qu'ils avaient réussi à trouver dans la maison et ils s'apprêtaient à manger. Sûrs de ne devoir subir aucune attaque, ils avaient laissé leurs armes de côté et ils criaient et riaient de la joie de ce repas inespéré.

Nous enfichâmes la baïonnette sur le canon de nos fusils, puis ensemble, en hurlant, nous nous jetâmes sur eux en l'intimant de se rendre. Ils se rendirent immédiatement, terrorisés. L'assaut de civils sales, avec de longues barbes, avec leurs baïonnettes luisant au soleil du midi devait avoir réveillé chez eux le souvenir des anciennes légendes sur les brigands du Sud et avait paralysé leur capacité de réaction. Ils étaient une douzaine et nous les fîmes prisonniers. Parmi eux, il y avait un Autrichien de dix-neuf ans qui se mit à notre disposition et nous demanda même d'être enrôlé comme partisan. Nous ne pouvions pas nous fier à lui immédiatement et au point d'accepter son offre. Dans les jours suivants cependant, nous l'utilisâmes pour les corvées d'eau et de vivres et nous lui confiâmes d'emmener avec lui quelques uns des siens, gardés par quelques uns d'entre nous. Quand, un peu plus tard, nos entrâmes en possession de mulets, nous lui en confiâmes l'entretien. Nous encadrâmes nos prisonniers et nous nous préparâmes à traverser la montagne pour retourner à notre base. Durant la marche, nous nous étions arrêtés sur un chemin muletier au bord d'un torrent pour nous rafraîchir et pour faire l'inventaire des armes que nous avions capturées et le compte et la liste des prisonniers. Les Allemands nous donnèrent leurs papiers et s'installèrent le long des rives du torrent pour se laver ou au moins, faire passer leur peur. Il y avait un peu de mouvement et un d'entre eux tenta d'en profiter pour s'échapper rapidement vers la campagne. Un camarade s'en aperçut et d'une brève rafale de mitraillette le blessa gravement. L'Allemand tomba à terre; les autres restèrent immobiles, muets. Je cherchai à leur expliquer qu'ils devaient se résigner à être nos prisonniers. Que l'alternative était la mort. Qu'il n'y avait pas d'autre choix étant donné le type de guerre auquel ils nous avaient contraints. Tandis que je parlais, ils se taisaient. Leur silence et mon discours furent rompus, soudain, par un coup de pistolet, sec, qui déchira l'air. Nous nous tournâmes d'un bon, mais, tandis que nous nous tournions, tous avaient déjà compris ce qui s'était passé : l'homme qui gisait à terre blessé, était mort.

Je n'oublierai jamais ce coup isolé.

Je n'avais donné aucun ordre; et pendant un moment, je sentis monter en moi la rage pour cette exécution qui cependant était inévitable. Je me rendis compte subitement que nous n'aurions pas pu faire autrement. Il n'était pas possible d'emmener avec nous un blessé, ni de l'aider à survivre, ni d'adoucir ses souffrances. Nous n'avions ni médicaments, ni bandages. Le laisser libre ou le confier à quelqu'un pouvait constituer un grave risque pour notre formation et pour la population civile. Toutes ces considérations étaient encore plus renforcées par le besoin que nous avions de démontrer aux autres prisonniers que leur vie dépendait aussi de leur comportement,car la guerre que nous menions ne nous consentait pas le luxe de faire des prisonniers. Nous dérogions à cette loi seulement en raison des conditions particulières où nous nous trouvions.

Autant se coup de pistolet fut inhumain, autant fut terrible la mort de ce jeune homme sous le soleil de mai, au milieu de la campagne en fleurs, que chacun de nous, témoins, amis ou ennemis, resta sans voix. Aucun de nous n'oubliera cette mort? Et elle entre dans le compte. Dans le compte que nous réclamions alors et que nous réclamons encore aujourd'hui au fascisme qui nous a contraints à une lutte si impitoyable.









Un matin vers 11 heures, un paysan arriva hors d'haleine à note base sur la montagne.

« Les Allemands ! », me dit-il,il n'avait aps encore repris son souffle. « Ils m'ont tout volé ! »

« Où ? »

« En bas, chez moi, dans la plaine. Venez, ils embarquent tout. »

Il était effondré. Il avait sauvé peu de choses de la furie de la guerre et il pensait désormais en avoir fini, maintenant que la guerre se terminait. À douze, nous prîmes nos armes et nous le suivîmes.

À perdre haleine, à travers la montagne, en sautant d'un rocher à l'autre, nous nous jetâmes vers la plaine où l'ennemi passait en déroute. Nous suivîmes en courant des sentiers gelés, dans la poussière, les broussailles, à travers champs. Les gens qui nous connaissaient, nous voyaient passer avec angoisse et affection et ils nous saluaient.

En une demi-heure, nous arrivâmes à la ferme dans la plaine. Elle s'élevait entre les arbres et il y avait plein d'ennemis au dedans et au dehors. Cette fois aussi, nous utilisâmes la tactique de l'encerclement, avec le but de leur intimer de se rendre, de les faire prisonniers et de nous refournir en armes et en munitions. Tandis que nous avancions précautionneusement vers l'édifice, disposés en demi-cercle, Carla heurta un Allemand couché à terre. Elle lui fit signe, en silence, de se rendre en pointant sur lui sa mitraillette. Un autre soldat ennemi s'aperçut de ce qui se passait et ils s'approcha de Carla pour la frapper avec son pistolet. Un partisan, à son tour, vit la scène et prompt, il tira un coup de fusil qui le fit s'écrouler juste sur le dos de note camarade. Ce coup de fusil avait sauvé Carla, mais il avait mis en l'air notre plan. À l'instant et avec détermination, j'ordonnai le combat immédiatement; il fallait attaquer et la bataille s'engagea.

Les ennemis se précipitèrent sur leurs armes, qu'ils avaient placées en faisceaux autour de la ferme, et ils commencèrent à nous tirer dessus. Nous nous jetâmes à terre et depuis la jachère, nous tirâmes sur ceux qui se trouvaient à l'entrée de la ferme. Quand on les vit tomber, nous nous relevâmes à découvert pour ramasser leurs armes et les munitions qui auraient pu nous servir immédiatement, au cas où les nôtres s'épuiseraient et pour armer ensuite d'autres camarades. Il nous sembla que leur feu diminuait; nous leur intimâmes de se rendre.

Évidemment, nous avions sous-estimé les forces de l'ennemi qui entretemps était revenu de sa surprise et s'était disposé pour le combat au milieu des arbres; ils s'approchèrent de nous en s'élargissant en éventail. Nous élargîmes notre demi-cercle en avançant vers eux pour nous jeter dans la lutte au corps à corps et conclure le combat à la baïonnette.

Nous arrivâmes rapidement à une distance rapprochée, leurs rafales semblaient ne pas pouvoir nous atteindre; peut-être, la surprise et la peur rendaient leur tirs imprécis ou peut-être n'avaient-ils pas bien saisi où nous étions et d'où nous tirions.

Clara, à genoux près de moi, déchargeait sa mitraillette sur les ennemis qui s'approchaient. Je pensai qu'il fallait alléger la pression de l'ennemi et empêcher que les Allemands ne trouvent refuge à l'intérieur de la maison; je me jetai alors vers la porte d'entrée.

« Protège-moi », hurlais-je à Carla, « je vais là-bas » et en courant, j'atteins la façade de la ferme, je renverse une grosse table de bois qui se trouvait devant moi, près de laquelle gisaient les corps de deux Allemands et où il y avait des fusils et des sacs. Sans cesser de tirer en rafales contre les ennemis, je cherchai un me faire une protection de la table et des sacs, tandis que Carla protégeait ma manœuvre en tenant sous le feu de son arme le flanc des Allemands, qui reculèrent de quelques mètres.

Les Allemands s'étaient désormais retirés. Nous pûmes nous rassembler et nous constatâmes qu'aucun d'entre nous n'était blessé. Mais rapidement entre les arbres un peu plus loin, on vit un nouveau mouvement de gens en uniforme vert qui avançaient prudemment. Nous vîmes qu'ils étaient nombreux, quarante ou cinquante. Puis, des ordres secs s'élevèrent et des hommes se disposèrent à placer une mitrailleuse. Nous dûmes décrocher.

Pendant une minute, les armes se turent; on entendait, pas loin, le roulement de l'artillerie et le ronflement de moteur des avions.

Je donnai l'ordre de se replier rapidement en emmenant les armes et les munitions des ennemis tombés ou qui avaient été abandonnées par ceux qui avaient fui.

Un long espace découvert séparait la ferme d'un creux, dans lequel nous retrouverions le bois et la sauvegarde. Nous dûmes parcourir ce terrain en zig-zag pour éviter d'être touchés car l'ennemi recommençait à tirer. Ainsi fut fait, mais cete fois leurs coups, précis, nous sifflaient aux oreilles et soulevaient la terre autour de nous quand de temps à autre, nous nous jetions à plat ventre pour reprendre souffle. Je restai en arrière avec Carla pendant que l'ennemi, qui n'avait pas encore mis en action sa mitrailleuse, continuait à tirer et se lançait à notre poursuite. Nous les sentions, dans le champ, à quelques mètres derrière nous. Nous nous jetâmes à terre, alors, nous deux qui étions à l'arrière et nous déchargeâmes contre eux tout notre chargeur. Eux aussi s'arrêtèrent. Carla et moi, nous restâmes rapidement seuls sur ce terrain découvert.

Allons-y, dis-je à Carla, c'est à nous. Carla se leva et fonça en courant vers le vallon. J'avais rechargé mon arme. Je tirai à nouveau. Puis, je cherchai à m'éloigner moi aussi. Mais ma fuite était entravée par des fusils (quatre ou cinq, je ne me rappelle plus) et deux sacs que je tirai derrière moi.

Ainsi, encourant sur ce terrain inégal et avec ce poids sur le dos, mes chaussures de ville me trahirent et une entorse à une cheville me fit tomber.

Je restai allongé, immobile quelques instants. Même les Allemands, pensant peut-être qu'ils m'avaient touché, s'arrêtèrent à quelques dizaines de mètres de moi. Je me relevai et je repris ma course mais la crainte, la pression, le poids, le terrain accidenté et la douleur me firent tomber à nouveau; sur l'autre cheville.

Je pensai un moment à ce que je pourrais faire et j'eus l'impression que pour moi, c'était fini. Étendu sur le sol, je tirais contre toute forme qui je voyais bouger sur le terrain devant moi. Puis j'entendis derrière moi des coups de feu tirés contre l'ennemi. Je me retournai et je vis que Carla était revenue et prenait position au bord du vallon avec sa mitraillette pour me porter secours.

« Pendant qu'elle tire », pensais-je, « peut-être que j'y arriverai », et sans rien abandonner de mon butin, en sautant et en me roulant sur le terrain, je me dirigeai ainsi vers ce vallon qui était mon sauveur.

Les autres camarades entretemps étaient revenus. Le combat reprit violemment et les ennemis s'éloignèrent à nouveau vers les arbres. De là, alors, la mitrailleuse entra en scène.

Nous nous jetâmes dans le vallon et dans le bois. Les Allemands continuèrent à tirer un peu, mais ne nous suivirent pas. Puis, ce fut le silence.



(suite au prochain épisode)

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 30 novembre 2008

Et alors, Lucien mon ami, dit Marco Valdo M.I., comment cela va-t-il ? Est-ce que tu commences à t'habituer à ce que tous les soirs, la nuit tombe si près du jour ? Est-ce que tu retrouves tes forces et est-ce que tu peux à nouveau te balader vers le soir ?


Oui, oui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme disait le savant Pangloss, dont le nom indique qu'il dût connaître toutes les langues. Ce qui doit être un peu exagéré. Moi qui ne parle, comme tu le sais mon bon Marco Valdo M.I., que l'âne et encore dans sa version locale et méditerranéenne et avec un accent bien particulier, j'ai vraiment l'impression que c'est bien excessif et un peu prétentieux de s'affubler de cette prétendue connaissance de toutes les langues. Chez nous les ânes, personnellement, je ne parle qu'une seule langue d'âne comme je viens de te le dire et je ne connais pas les autres. Je dis ça, mais en vérité, je n'en sais trop rien, car comme je n'ai jamais rencontré d'âne chinois ou amérindien ou même, australien, je suis bien incapable de savoir comment ils parlent l'âne. D'accord, s'il en va des ânes comme des âniers, ils devraient user d'un autre idiome que le mien.


Tu veux dire, mon ami Lucien, que tout comme le chien, le chat, le coq, le canard... l'âne braierais différemment en Grèce qu'en Bolivie, par exemple.


On doit le supposer, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je ne l'ai jamais vérifié. Mais comme tu le vois, pour converser avec toi, je cause français... et comme disait, Léo Ferré, c'est un plaisir. Tu comprends, nous les ânes de langue française, on s'adapte. Même les mots difficiles, même tes phrases les plus alambiquées ne me rebutent pas.


Heureusement, vois-tu Lucien, sinon que ferions-nous ? Nous ne servirions à rien et toutes ces belles chansons resteraient lettres mortes. On n'existerait même pas. Il n'y a pas de honte à être cartésien, du moins jusqu'à un certain point. Par exemple, il faut aussi oser s'affirmer, affirmer clairement ce que l'on est. Moi par exemple, à l'exemple du perroquet Laverdure, je cause, je cause, c'est tout ce que je sais faire. Je n'en tire aucune gloire particulière, sauf le plaisir de causer avec toi. Et pour en revenir à Descartes, j'affirme hautement  et sans ambages : « Je cause, donc je suis ». À entendre le bruissement de Babel qu'il y a autour de nous, à voir les engins qu'ils ont inventés pour véhiculer la parole, à entendre dans quelle estime il la tienne, à voir comme ils se disputent pour tenir le crachoir, les pratiques masturbatoires du prêche, du discours, de l'allocution, à voir l'art oratoire qu'ils ont développé, tous les cailloux qu'ils se sont mis en bouche depuis la plus haute Antiquité, ce doit bien être le cas du reste de l'espèce. L'être humain est essentiellement un animal causant. Causer, c'est une des choses qu'il fait le plus quand il ne dort pas; et même à la réflexion, quand il dort. Là, il cause en rêvant, mais il cause. Des fois même, il cause tout haut... Oui, oui, Lucien, en dormant...


Je me demande, dit Lucien l'âne en se frottant le crâne contre le tronc du saule, un tronc bien rugueux, juste ce qu'il faut. Je me demande comment ça se passe pour ces moines qui font vœu de silence. À mon avis, ils causent quand même, mais en silence et tout seul ou alors, avec Dieu, le Saint-Esprit, la Vierge, les saints et les anges, ce qui doit revenir au même. Enfin, quand même, mon cher ami Marco Valdo M.I., tu conviendras que ça fait un énorme public, une fort belle compagnie, même si elle se révèle pour l'essentiel purement fantasmatique. Moi, par exemple, quand tu n'es pas là, je cause quand même avec toi. Oui, oui, ne rigole pas, je te cause et pas un peu, crois-moi. C'est plus plaisant d'avoir un interlocuteur.


Je te comprends très bien, mon cher Lucien, dit Marco Valdo M.I., et d'ailleurs, je t'avoue que je fais de même. Je cause avec toi, je t'ai voulu comme interlocuteur pour pas causer tout seul.


Mais enfin, Marco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en secouant énergiquement son vaste crâne et ses splendides oreilles poilues, ne dis pas cela, si on nous entendait, on nous prendrait pour des fous et tu connais le sort qu'ils réservent aux fous, ceux qui croient qu'ils ne le sont pas. Ils peuvent être très cruels, très méchants et même, carrément assassins.


Je sais, Lucien, dit Marco Valdo M.I., je le sais d'autant mieux que c'est précisément de ce sujet que traitent les canzones de ce dimanche. Elles racontent des histoires de fous. Mais en ce qui concerne la folie, le dénommé Blaise Pascal, philosophe de son état, publia des pensées dans lesquelles, il inséra cette phrase - toute la pensée LXXXVIII que je te livre intégralement : « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce doit être fou par un autre tour de folie que de ne pas être fou », que je cite généralement de mémoire et façon approximativement exacte en disant : « Mais quelle étrange folie que de n'être point fou ». Ce qui pourrait se résumer et s'interpréter en disant qu'en vérité, tous les humains sont fous et que ceux qui ne le sont pas le sont aussi, de façon étrange et paradoxale, certes, mais ils le sont.


En somme, dit l'âne Lucien, cela me paraît assez logique. Si la folie existe et il faut supposer qu'elle existe, sinon il n'y aurait pas de fous, donc, si la folie existe, c'est comme la température. On doit pouvoir en prendre la mesure. On est donc plus ou moins fou. D'ailleurs, ne dites-vous pas, vous les humains, plus on est fou, plus on rit, dit Lucien en éclatant d'un rire sardonique et en découvrant des mâchoires d'un joli rose.


Oh, Lucien mon ami, dit Marco Valdo M.I. tout réjoui, te voilà devenu philosophe, toi aussi. Pour ma part, j'ajouterais en donnant raison à Pascal – ce fou, en invoquant à présent les mânes de Protagoras, que tu as certainement bien connu ou dont tu as entendu causer, lequel disait : l'homme est la mesure de toutes choses et j'ajouterais : la folie (étant la mesure de l'homme) est la mesure de toutes choses.  Cela dit, sans vouloir te contredire, et en le faisant quand même, on n'est pas plus ou moins fou... Ce n'est pas cela qu'il faut envisager. On est fou différemment. C'est une question de nature de la folie que l'on professe, non de son intensité. En somme, il n'y a pas une folie universelle qui varierait en intensité (j'ajouterais seulement). Ce serait très réducteur, un peu comme font les économistes à propos de la vie humaine.  La folie, vois-tu, Lucien mon ami, est par essence et nature, polymorphe. Et donc, je te propose d'entendre ce qu'en disent deux des plus grands chantauteurs italiens, disons contemporains, pour simplifier les choses : Fabrizio De André et Francesco Guccini. Tous les deux ont intitulé une de leurs chansons Matto, ce qui signifie, comme tu le sais ou le devines à présent : Fou. Et maintenant, si tu n'as rien à ajouter, voici les deux canzones de fous du dimanche. Au demeurant, tu remarqueras que j'ai choisi pour leur titre en français de les différencier plus nettement en prenant pour la canzone de Guccini l'ancien et beau mot français de Fol.








UN FOU

Chanson italienne – Un Matto – Fabrizio De André

Version française – Un Fou – Marco Valdo M.I. – 2008


J'avais traduit l'autre jour, la « Storia d'un cane », l' « Histoire d'un Chien », d'Ivan Della Mea, qui m'avait remué dans les profondeurs.

Avec « Un Matto », « Un Fou », Fabrizio De André touche pareillement aux plus profonds du cœur et de l'humain qui vit en moi.

Parmi tous les rejetés, parmi tous ceux qui comme les braccianti de Carlo Levi qui disaient : « Noi, non siamo cristiani, siamo somari » (les paysans de Carlo Levi, les amis de Carlo Levi qui disaient : « Nous nous ne sommes pas des chrétiens (des hommes), nous sommes des bêtes de somme ») sont mis à l'écart de l'humaine nation, les handicapés physiques et/ou mentaux n'avaient même pas place parmi ces triangles qui couvrent encore de honte le Reich : on ne les envoyait pas dans les camps, ils étaient stérilisés de force ou on les tuait sur place, où qu'on les trouve ou alors, on les empoisonnait, on les laissait mourir ... de faim.

Et depuis, comme dit Fabrizio De André : leurs «os donnent encore de la vie :

ils donnent encore de l'herbe fleurie. »

L'idiot a sa grande dignité, il doit être défendu toujours et partout car c'est l'un d'entre nous, parmi les plus faibles d'entre nous. Il doit être protégé et porté par nous car il est le signe de la solidarité, hors de laquelle pas d'humanité.

Peut-être une façon d'interpréter le titre de l'album d'où est extraite cette chanson et qui est «  Dietro Ogni Scemo C'è Un Villaggio », « Derrière chaque idiot, il y a un village », est de bien voir que nous faisons tous partie de ce village global de notre planète.


Car aussi, frères humains, ce « matto », ce « pazzo », ce « fou », cet « idiot », ce « dingue », ç'aurait pu être toi. D'ailleurs, ce le sera peut-être demain : maladie, accident... Qui sait ?


Ainsi parlait Marco Valdo M.I.



Tu ressens un monde dans ton cœur,

Mais tu n'arrives pas à l'exprimer avec des mots,

la lumière du jour divise la place

entre un village qui rit et toi, l'idiot, qui passe,

et même la nuit te laisse seul :

les autres songent à eux et toi tu rêves d'eux.


Et si, même irais-tu chercher

des mots certains pour te faire écouter;

pour étonner une demi-heure, un livre d'histoire suffit,

je cherchai à apprendre la Treccani (1) par cœur,

et après porc, Maïakowski, mal foutu,

les autres continueront jusqu'à ce qu'ils me lisent idiot.

Et sans savoir à qui tu devais la vie

dans un asile, je te l'ai restituée;

ici, sur la colline, je dors difficilement

et cependant, il y a désormais de la clarté dans mes pensées,

Ici dans la pénombre j'invente des mots

Mais je regrette une lumière, la lumière du soleil.


Mes os donnent encore de la vie :

ils donnent encore de l'herbe fleurie.

Mais la vie est restée dans les voix en sourdine

de ceux qui ont perdu l'idiot et le pleurent sur la colline,

de ceux qui murmurent encore avec la même ironie

« Une mort pieuse l'arracha à la folie ».

( 1) Treccani : nom d'une encyclopédie italienne qui souffre encore d'avoir été créée et portée par le régime fasciste; au point que son fondateur, Treccani degli Alfieri, Giovanni. - Industriel et mécène (Montichiari 1877 - Milano 1961), sénateur del Regno en 1924 et fondateur, il 18 febbraio 1925, dell'Istituto Giovanni Treccani per la pubblicazione della Enciclopedia Italiana e del Dizionario Biografico degli Italiani, fut élevé à la « dignité » de Comte en 1937, in tempore suspecto. L'Enciclopedia Italiana di scienze, lettere ed arti est toujours présente et n'a pas pris la peine de changer de nom.







LE FOL


Chanson italienne – Il Matto – Francesco Guccini – 1996

Version française – Le Fol – Marco Valdo M.I. – 2008



Au moins deux chansons italiennes portent le titre de Matto : Un Matto de Fabrizio De André et Il Matto de Francesco Guccini.

Celle-ci tirée d'un album au titre resplendissant «D'amore, di morte e di altre sciocchezze » - « D'amour, de mort et de sottises » date de 1996. C'est l'histoire d'un fou (?) qui ressemble comme un frère au soldat Chveik (voir Canzones du dimanche : De Chveik à Macondo,18/8/08) simplement le « pazzo » de Francesco Guccini, son fol (pas si fol que ça d'ailleurs de prendre le malheur et la guerre par la dérision) a eu moins de chance... Sa vie s'arrêta là, face à l'ennemi. Comme le Piero de Fabrizio De André...


Ils m'appelaient le fol car je prenais la vie

de jongleur, de fol avec une joie infinie.

D'autre part, il vaut mieux, dans cette tragédie,

rire de soi, ne pas pleurer et la tourner à la comédie.


Quand ils m'ont appelé pour la guerre, je disais :

Bon, c'est l'appel, soldat !” et je riais, riais.

Ils m'ont inscrit et tondu, ils m'ont donné un fusil,

Une bouffe immonde, mais moi, joyeux, je riais à en mourir.


Je faisais des blagues, des bêtises, naturellement aux gars,

aux bistrots et aux putes, mais je n'épargnais pas les saints.

Et un jour, ils m'en ont fait, ils m'ont rendu la pareille

et ils ont ôté le chargeur de mon fusil.

Je me suis retrouvé face à l'ennemi et nous avons tiré,

Moi à vide, l'autre par contre m'a descendu.

Pourquoi ces yeux étonnés, pourquoi pendant que je tombais

par terre, avec la mort sur le dos, je riais, riais ?

À présent ici, je ne suis pas mal, maintenant je me console,

Mais il ne me semble pas normal de rire toujours seul,

de rire toujours tout seul !





Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Autre canzone
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Pages

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus